CONTRE L’AMOUR

samedi 15 septembre 2007
par  Le Plombier
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Que ta solitude soit accueillante aux tendresses
Texte paru en 1998 dans la revue "Et ta sœur"

Je tends à quitter toutes relations fusionnelles ; me sentir « célibataire », tout en étant capable de tendresse, de sincérité, de douceur, de sexualités. Je tends à être plus sujette dans mes amitiés et amitiés sexuelles.
Je me rends compte que mes idées, mes constructions affectives sont en décalage avec les représentations courantes de l’Amour et de l’amitié. En particulier, cette séparation-opposition entre l’Amour et l’amitié, qui contribue à préserver le modèle dominant du couple marié-fermé.
Je constate souvent qu’il suffit d’embrasser quelqu’un-e avec la langue, ou que deux personnes aient une/des relations sexuelles ensemble pour qu’elles « sortent ensemble », créent une sorte de dépendance mutuelle, un regard plus ou moins permanent et oppresseur sur l’autre (une surveillance) et cela est valorisé socialement. Dire (ou signifier de quelconque manière) « je suis amoureuse », « je t’aime », « j’ai un copain » est assez gratifiant. La possession, la jalousie sont encouragées, l’indépendance, l’autonomie ne le sont pas.

Je me sens décalée ; je ne sors avec personne, j’ai des ami-e-s, plus ou moins estimé-e-s, qui m’apportent plus ou moins, à qui j’ai envie d’apporter plus ou moins. Parce que je les estime, et quand je suis heureuse de la relation amicale que je développe avec elles/eux, j’ai envie de leur signifier avec mes signes d’affection et de satisfactions : un massage, un bisou, un baiser, une longue embrassade, un câlin, des caresses, un sourire, dormir dans leur chaleur, ou encore avoir des relations sensuelles ou sexuelles avec elles/eux.
Il s’agit d’échanges tendres et multiples pour dire que je les apprécie, et non mettre en place une relation de couple ou des relations de couples plus ou moins ambiguës.
J’essaye d’être relativement autonome, tout en échangeant le plaisir des corps, sans possessivité, sans une mainmise oppressante sur l’autre.
Etre célibataire ne signifie pas ne toucher personne ; avoir des relations sexuelles avec quelqu’un-e ne signifie pas dépendance et amour fusionnel.
Au jour d’aujourd’hui, j’embrasse parfois certain-e-s de mes ami-e-s et ma maman sur la bouche, un tel, une telle ont parfois des relations sensuelles et sexuelles avec moi, je dors parfois dans la chaleur de certain-e-s autres, je serre très fort et sensuellement dans mes bras d’autres encore, il m’est arrivé de faire l’amour avec une amie et d’embrasser son ami dans le même temps, et demain je ne sais, peut-être seule...
Je désire beaucoup de mes ami-e-s, avec ceux et celles qui partagent ces idées nous nous laissons beaucoup de liberté - de possibilités - et nous savons qu’il y a cette tendresse.

En dissociant sexualités et propriété exclusive, je veux rompre avec les relations de mépris, de violences physiques, d’autorité, et aussi avec l’habitude de raisonner en fonction de l’autre.
L’Amour dans le patriarcat profite à l’oppression des femmes (cf. le résumé de l’idée moderne d’amour). L’amitié me semble un peu plus rationnelle et objective que les relations dites « amoureuses ». C’est pour cela que je pense que ces réflexions s’inscrivent dans une démarche politique, féministe de ma part. Et même si on peut me reprocher ce choix, même s’il est difficile de construire des relations positives hors des normes aliénantes de l’Amour, même si l’incompréhension de quelques proches me fait douleur, je bâtis ma force et ma joie, libérée de l’attente folle et bourelle de le/la prince-sse charmant-e.


La culture de l’Amour

L’Amour et ses représentations ne sont pas des banalités niaises à mépriser en passant, mais des vecteurs de souffrances et d’exclusions à combattre...
« - Vous êtes dans une relation Amoureuse ?

Non, je ne dirais pas que c’est de l’Amour. C’est plus une amitié tendre, une amitié sexuelle, une chouette affinité, je ne sais pas. Mais de là à parler d’Amour... Le terme est un peu fort. »

« Amour », un terme un peu fort, un peu vague, plutôt indiscernable, relativement dévastateur. On ne sait pas trop quand l’employer. Certainement pas n’importe quand. On ne sait pas toujours vraiment tout ce qu’il recouvre, on se trouve souvent un peu perdu face à lui, la seule chose qu’on sait, c’est qu’il a du poids. On ne joue pas avec ce mot-là.

Bon. Peut-être faudrait-il donc commencer par des questions de vocabulaire. Alors. Quand des êtres éprouvent de l’affection, ils peuvent se transmettre différentes choses ; ils peuvent avoir divers échanges affectifs :
Des baisers sur la joue. Des baisers sur les lèvres. Des baisers sur le coude. Des baisers ailleurs. Des frotti-frotta sur le nez. Des caresses. Des étreintes, comme quand on se prend dans les bras. Des saisissures par la main. Des bras-dessus-bras-dessous. Des touchers de cheveux. Des sommeils côte à côte, ou collé-e-s. Des léchouilles. Des cuni, des fellations. Des chatouilles. Des attouchements génitaux. Des pénétrations anales. J’en passe et des meilleures. On appellera tout ça des échanges physiques. Il semble habituel de les diviser en deux groupes : ceux qui procurent un plaisir sexuel, qu’on appellera donc échanges sexuels, et ceux qui procurent d’autres plaisirs, qu’on appellera gestes de tendresse.
Des regards. Des discussions interminables. Des louanges. Des marques d’attention, d’écoute, d’intérêt. Des moments passés ensemble. Des mots doux. Des tranches de rigolade. Des sourires complices. J’en passe et des meilleures encore. Il s’agit là aussi d’échanges affectifs, mais sans contact physique : attitudes, comportements, dialogues...

Quand on participe à des échanges affectifs, et que l’échange se passe bien, on en retire des choses, qu’on appellera des biens affectifs. Sensations agréables, de douceur, de plaisir, de tendresse, sentiments de valorisation, sentiments de complicité, impressions d’exister, de compter,... Comme quand on échange des choses palpables et entreposables, comme quand j’échange deux pièces de monnaie contre une tondeuse à gazon, j’effectue un échange matériel et j’en retire un bien matériel : une rutilante tondeuse à gazon. Je pourrai dire à mes ami-e-s qui viendront admirer ma liste de biens matériels : « oui, j’ai ceci, j’ai cela, j’ai une pompe à vélo et une tondeuse à gazon ». Si je le voulais, après une heure passée avec Philippe, je pourrais faire intérieurement le compte de mes biens affectifs, et je verrais que notre heure d’échange m’a procuré 25 grammes de plaisir sensuel à l’orteil gauche et 89 onces de sentiment de complicité. Je ne dis pas qu’il faut tout compter, n’est-ce pas, j’essaye juste d’illustrer le vocabulaire que je propose.

Reprenons, reprenons, soyons sûr-e-s de ne pas nous embrouiller les pinceaux avec tout ça. Les échanges affectifs entre des personnes, ça peut prendre toute une série de formes, toute une série très longue et très diverse de formes, pleine de subtilités, d’originalités, de créativités et de tabous. Ca peut prendre la forme d’échanges physiques ou non, d’échanges sexuels, de gestes de tendresse. Et quand ces échanges affectifs nous font du bien, nous en retirons des biens affectifs. On y est ? Bon.
Les différentes cultures qui émaillent l’humanité ont chacune leur manière de gérer tous ces échanges affectifs. Certains sont interdits, d’autres sont tolérés, ou catégorisés, regroupés, codés, succédés, nommés, normés. Par exemple, notre culture a principalement deux mots pour les échanges affectifs : « amitié » et « Amour ». Surprenant, non ? Deux seuls mots, deux seules étiquettes, pour tant d’échanges affectifs différents.

« - Toi, tu crois qu’il peut y avoir de l’amitié entre un garçon et une fille ? Quelle est la différence entre l’amitié et l’Amour ? »

La question est absurde, déjà parce qu’elle sous-entend que l’Amour ne peut pas exister entre garçons ou entre filles. Mais en même temps elle est révélatrice : notre pauvre vocabulaire ne met que deux termes à notre disposition pour parler de relations affectives. On ne dit pas « avec untel il y a des bisous, de l’écoute et de la complicité » ou « avec unetelle il y a un peu de sexualité et beaucoup de rires », on dit « avec untel il y a de l’Amour » ou « avec toi c’est juste de l’amitié » . On classe nos relations dans deux cases très réductrices. Et ces deux cases ne sont pas équilibrées, loin de là. « L’amitié » recouvre une énorme variété d’échanges affectifs. « L’Amour » , lui, n’est rien d’autre qu’un point culminant, une totalité, l’amitié au centuple, l’amitié à l’extrême. Il est à la fois énorme et rarissime.

« L’Amour, l’Amour... C’est quoi au juste ? »

L’étiquette « Amour » a été inventée par notre riche et maudite culture dans les tréfonds du Moyen-Age. Une dose de christianisme et une dose d’amour courtois, et hop ! voilà façonné le mythe de l’Amour avec un grand A, l’idole Amour, qui traverse les âges sur son jeune et beau cheval blanc, de poèmes romantiques en drames contemporains. Bon moi je ne suis pas historien, mais il doit y en avoir qui ont étudié la naissance et la croissance de cette idole, un jour j’irai faire des recherches.

« Mais donc, c’est quoi l’Amour ? »

L’Amour est un Dieu. On communie avec lui dans l’extase la plus complète. On l’attend au tournant, on l’appelle au secours, on rêve d’être touché-e par sa grâce, on craint ses courroux plus que tout. On l’adore. On le prie, le soir dans son lit, de se manifester. Il nous sauvera. Il est la seule chose qui fera de notre chemin sur terre un paradis. En même temps il nous promet les douleurs les plus atroces et les plus saintes.
L’Amour, c’est une forme d’échange affectif totale. Totalisante. Totalitaire. L’Amour, c’est toutes les formes d’échanges affectifs réunies. Un monstre, un léviathan, une hydre à moultes têtes. Il n’y a pas d’affection partielle ou nuancée, sinon ça ne reste « que » de l’amitié, ou du partenariat sexuel, ou de l’affection fraternelle... En plus d’être absolu, absolument énorme et absolument exhaustif, l’échange affectif de type « Amour » doit correspondre à des critères précis. Il n’a lieu qu’entre deux personnes hétérosexuelles. Il doit être immortel, en tout cas il doit durer des années et des années. Il doit se vivre en couple exclusif, puis marié, avec des enfants, le chien c’est une option mais ça aide à se persuader qu’on y est bien, dans ce véritable Amour, avec sa véritable famille et ses véritables images d’Epinal. Il est d’ailleurs très important de se demander régulièrement si notre Amour est « véritable », « authentique ». Car on ne blasphème pas avec l’Amour, on ne prononce pas son nom en vain, sinon sacrilège, sacrilège !

« Un jour mon Prince viendra... »

Le Dieu Amour a ses Christs, ses rejetons incarnés : c’est le Prince charmant et la Princesse charmante. Les voici qui s’avancent, regardez leur prestance, leur allure, leur charme, leur beauté ! Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des anges. Illes sont parfait-e-s, archi-désirables, légendaires. Daigneront-illes nous adresser un clin d’œil ? Arriverons-nous à les attraper, à les posséder, à s’unir avec elleux et l’Amour dans une sainte trinité ? Arriverons-nous à leur ressembler assez pour faire autant d’effet autour de nous ? Pour que partout, sans cesse, les gens se prosternent et nous déclarent leur flamme ?

Nous adorons le Prince ou la Princesse charmant-e-s, et à travers elle ou lui, nous adorons toutes les normes sociales dont notre culture l’habille. Notre culture dessine un Prince charmant grand et fort, rassurant et protecteur : femme, c’est celui que tu désireras ! Homme, c’est le modèle que tu suivras pour séduire ! Notre culture présente une Princesse charmante sensible et douce, mince et lisse : homme, ne rêve plus que de cet ersatz, femme, conformes-y toi dans la souffrance et le dévouement ! Les marchand-e-s de vêtements, les publicitaires, les usines de produits de beauté, et surtout le patriarcat, trouvent dans le Prince et la Princesse charmant-e leurs meilleur-e-s allié-e-s. Quelle autre norme sociale peut se vanter d’être ardemment désirée à ce point ?

« I’m feelin’ blue... »

Que de mélancolie dépensée pour des mythes. Que de rêves, que de fantasmes, que d’espoirs, que d’énergie, que de stratégies, que de temps, que de tremblements, que de peurs, que de nœuds dans l’estomac, que de hontes, que de larmes, que de larmes, que de larmes ! Pour des légendes ! L’Amour, le Prince et la Princesse charmant-e-s devraient rester de simples histoires à faire peur, des mythes identifiés et conscientisés comme tels... Mais non, nous voulons y croire, nous ramenons ces mythes dans notre réalité, nous les cherchons sans relâche, nous pensons « bien finir par les trouver un jour ». Dieu n’existe pas, le trésor du Roi Midas non plus, lae Prince-sse charmant-e encore moins, ce sont des légendes. Pourquoi ruiner notre vie, attendre, décevoir, pleurer, pour des légendes ?

On dira que j’exagère, que les gens comprennent vite que tous ces mythes sont des mythes. Moi je dis que ces mythes sont dangereux. Ils trifouillent allègrement des émotions très profondes, ils remuent ce qu’il y a de plus douloureux, de plus intime, de plus sensible en nous : l’ego, les affects, les besoins de reconnaissance, les peurs de l’abandon... Ils suscitent des dépendances, des haines, des crampes, des dépressions. Ils inspirent des harcèlements, des suicides, des crimes passionnels. Et même sans aller jusque là, énormément de gens passent toute leur adolescence, par exemple, à croire dur comme fer à l’Amour, et à en souffrir ; ils peuvent en sortir, mais garder d’inévitables séquelles pour des lustres. Une adolescence de souffrance c’est déjà trop, rien qu’une année c’est déjà trop, cessons d’inspirer la foi en un-e Prince-sse charmant-e, ce n’est pas « quand on sera grand-e » qu’on « comprendra », entraidons-nous dès maintenant à être autonomes et serein-e-s sur le plan affectif.

L’art mièvre

Deux questions turlupinent la petite Elisabeth. « Dis Maman, pourquoi dans les histoires à la télé c’est toujours les gentils qui gagnent ? » Cette question est très juste et elle mériterait des schémas tortueux et des conciliabules approfondis. Mais ici elle nous importe moins que la seconde : « Dis Pépé, pourquoi toutes les chansons à la radio elles parlent toujours d’Amour ? » C’est vrai ça, l’Amour on le chante dans un micro, on le fredonne dans la rue, on en fait des disques d’or, Love par-ci, Love par-là. « Mais pourquoi, Pépé, les chanteurs ils parlent pas de la mort ou de la mer ou du pouvoir ou de la géologie ? Y’a tellement de choses à dire ! » Pépé répondra que de toutes ces choses, l’Amour est la plus belle, la plus intense, celle qui nous ébranle dans nos entrailles et qui nous fait écrire des chansons. Certes, notre culture ne nous apprend pas la sensibilité aux brises, aux odeurs, aux injustices, elle ne nous offre qu’un grand frisson, un seul, qui terrasse tous les autres : l’Amour. Tu trouves ça juste, Elisabeth ? L’envie ne te prend-t-elle pas d’appeler Jeannine, Béatrice et Maurice à la rescousse, et d’aller bâillonner tou-te-s ces romantic love songers, ces pépés normés, ces Barbie et ces Ken que l’on colle à tes doigts ?

Bah, nous ne sommes pas tou-te-s aussi fort-e-s qu’Elisabeth, et nous nous laissons entraîner par ces douces sarabandes, ces contes mielleux et amers. Difficile d’y échapper : les dessins animés, les fables, les films, les pubs, les magazines, les romans, les nouvelles, nos potes-sses même... l’Amour nous est raconté à tire-larigot. Ces récits d’Amour nous construisent, nous flanquent leur culture dans l’esprit, nous acculturent, ils nous apprennent à désirer tous ces mythes. Notre sensibilité est construite par eux, en même temps qu’elle les réclame. Quand nous allons au cinéma voir une « belle » histoire d’Amour, et que nous en sortons troublé-e, rêveur/euse, nous venons de vivre un peu de cet Amour raconté, et à la fois nous venons d’intégrer un peu plus qu’il est beau, qu’il est grand et que nous avons intérêt à y aspirer. Ces films compensent notre misère affective, nous offrant un moment d’identification et de catharsis, nous permettant de vivre par procuration ce que nous ne trouverons jamais dans notre existence. A la fois consolateurs et véhicules de la culture de l’Amour, ils apaisent nos souffrances, nos frustrations, en même temps qu’ils préparent le terrain pour qu’elles se renforcent.
Avez-vous remarqué comment fonctionnent les récits d’Amour ? Ce sont toujours les mêmes rengaines. Un Prince charmant et une Princesse charmante se rencontrent, l’Amour naît, malicieux, au coin des regards dérobés et des situations inattendues. Puis l’Amour se joue, c’est la phase de séduction, l’héroïne et le héros s’approchent, se guettent, se sous-entendent, se mésentendent... Suspense... Mais l’histoire d’Amour finit bien, le Prince et la Princesse se tombent dans les bras, c’est l’apothéose du Baiser, puis le générique. Et après ? Qu’en est-il de la vie post-Baiser ? On suppose l’Eden amoureux, une image figée, nacrée, rêvée, « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». C’est précisément là, dans cette cessation du récit, dans ce silence, que s’exprime le mythe de l’Amour : le bonheur dans l’Amour est tellement total qu’il ne reste plus rien à raconter. Les épreuves dignes d’effroi et d’attention résident dans la séduction ; la vie entre Amoureux et Amoureuse, elle, est lisse comme du beurre, exempte d’épreuves, de sursauts, de surprises. A la limite, si elle apparaît dans ses difficultés, elle ne sert que de décor pour que l’un-e des conjoint-e se lasse et démarre une phase de séduction avec quelqu’un-e d’autre.

Seuls les récits plus « intellectuels », plus difficiles d’accès, racontent les obstacles et difficultés une fois l’Amour déclaré, scellé : l’emprisonnement amoureux, la lassitude et la fin du sentiment Amoureux, la glauquitude de la vie de famille... Dans les magazines mièvres, les problèmes de la vie post-Baiser sont traités scientifiquement, à grands renforts de psychologues, comme des anormalités presque médicalisables, des maladies de l’âge. Mais le registre du récit, celui qui nous fait frissonner, celui qui marque nos émotions et nos désirs, reste réservé, lui, à la vie pré-Baiser : l’Amour dans le récit « populaire » n’est rien d’autre qu’un soulagement final, un happy end. Ce schéma se répercute dans notre caboche, et nourrit le mythe de l’Amour, plaqué ensuite sur notre réalité, nos projets et aspirations.

L’économie de l’Amour

La culture de l’Amour fait naître toute une économie de l’affection. Car, idéalisant et raréfiant à la fois les échanges affectifs, elle crée une misère et donc une demande.
Notre culture idéalise l’Amour. L’Amour c’est tout, tous les échanges affectifs réunis, tous les biens affectifs d’un seul coup. C’est une mine, un trésor affectif. L’Amour devient donc une forme de relation extrême, rêvée, désirée à outrance. Quand on ne l’a pas, on veut absolument l’avoir. Quand on l’a, on a une peur absolue de la perdre. Et quand on ne l’a plus, on meurt, ou presque.

Mais en même temps, la définition de l’Amour est si pointue, si exigeante... qu’on peine à le rencontrer. Il faut avoir tous les biens affectifs de l’Amour à la fois, ou n’en avoir aucun : pas d’entre-deux. Il faut entrer dans toutes les catégories sociales prévues pour l’Amour. Pas de tendresse sans couple exclusif, pas de couple sans Prince-sse charmant-e, pas d’intimité sans pacte éternel... Or, toutes ces conditions sont tellement restrictives, elles font de nous des êtres tellement exigeants, que les possibilités de vivre des échanges affectifs deviennent rares. Là commence la misère affective.
C’est ainsi que les biens affectifs deviennent des biens de luxe. On leur donne une aura, un éclat, une valeur complètement exagérée, en les cuisinant avec des mythes. En même temps, on les réserve à des situations tellement précises et totalitaires, qu’ils viennent à manquer. La culture de l’Amour encourage leur demande en même temps qu’elle réduit leur quantité disponible. Elle crée des individus schizophrènes, qui se construisent un désir ardent d’Amour en même temps qu’il s’en construisent une définition trop exigeante. Des êtres qui se rendent dépendants d’un idéal en même temps qu’ils se le rendent inaccessible.

« Si je n’ai pas tout cela à la fois, je n’ai rien, je ne suis rien ».

Là où il y a une économie, une rareté, une misère, le capitalisme se précipite. Il débarque d’abord avec tous ses principes, représentations, comportements. La rareté d’un bien inspire à tou-te-s la peur d’en manquer, la compétition pour l’acquérir, la propriété pour ne pas le laisser filer.
La compétition affective concerne par exemple la capture du Prince ou de la Princesse charmant-e. Forcément. Ca ne court pas les rues, des gens si parfaits. On pense avoir identifié le sien ou la sienne, mais souvent on regarde autour et on surprend nombre d’autres visages tendus vers elle ou lui. Parce que nos critères amoureux, qui nous semblent si intimes et si personnels, ont des racines très culturelles, et sont partagés par plus de monde qu’on ne le croit... La/le Prince-sse charmant-e, c’est le beau ou la belle de la classe, la star du village... Ou, à l’extrême, le ou la sex-symbol, psalmodié-e à longueur de magazines et d’émissions TV... Il nous arrive même d’envier le/la conjoint-e du/de la sex-symbol, une star à son tour, mais plus proche de nous autres pauvres aspirant-e-s, star pour avoir gagné le sex-symbol, pour avoir grillé tou-te-s les autres prétendant-e-s, « quelle chance ille a ».

La peur de la misère affective, elle, mène à toutes les déclinaisons possibles de la propriété affective... Possessivité, jalousie, dépendance... « Elle est à moi, tu ne l’auras pas... Si tu la gagnes je me retrouve seul... A moins que j’aie un plan de remplacement, telle autre par exemple, je sais que je lui plais bien, heureusement parce qu’alors la solitude affective c’est la mort ». Le Prince ou la Princesse charmant-e-s sont des oiseaux rares qu’on met en cage. Des fois on se possède mutuellement et on reste ainsi, des années en couple, rivées l’un-e sur l’autre, parce qu’on a tou-te-s les deux peur de ce qui se passerait en dehors de cette relation, peur du chemin à accomplir de zéro pour retrouver et séduire un nouveau Prince ou une nouvelle Princesse.
Enfin, la rareté des biens affectifs creuse des fossés entre « possédant-e-s » et « non-possédant-e-s ». Les exclu-e-s de l’affection sont légion, exclu-e-s par leur physique, par leur manque d’expérience, leur manque d’aisance, leur manque de confiance en soi, face à cet enjeu énorme et complexe qu’est l’accès à l’Amour... On peut dire qu’illes manquent de capital affectif. Et comme dans tout système de domination, moins on a de capital, moins on a de chances d’en gagner : c’est un cercle vicieux. Les exclu-e-s de l’affection manquent d’assurance au départ, donc vivent peu d’expériences affectives, donc n’ont jamais l’occasion de gagner de l’assurance, donc restent handicapé-e-s, à moins d’une rencontre de type miraculeux.

Paradoxalement, et injustement, ce sont souvent les exclu-e-s de l’affection qui intègrent plus que tou-te-s les autres les mythes dominants et les comportements du capitalisme affectif. Leur manque de vécu ne leur permet pas de détruire les mythes de l’Amour, de comprendre leur absurdité. Trop habitué-e-s au manque, illes ont la terreur de perdre la moindre once d’affection acquise. On les oublie vite et les retrouve parfois dans les faits divers, dépressions, viols, internements, pétages de plombs divers et variés... La misère affective assèche le moral et affame les nerfs.
N’oublions pas que la misère affective n’est qu’une construction sociale, née de la culture de l’Amour.

Là où il y a une rareté, il y a une demande, et donc un nouveau marché. Là le capitalisme débarque, cette fois, assoiffé de profits, tirant avantage de la morale Amoureuse, comme d’autres morales. Vous désirez du produit affectif ? En voici des succédanés, moyennant finances : pornographie, prostitution, psychothérapies, poupées gonflables... L’argent est un bon raccourci. On ne peut acheter l’Amour, bien sûr, parce qu’alors on tuerait l’idéal de l’Amour et ses produits dérivés, mais on peut acheter tous ces biens affectifs partiels, isolés, spécifiques, que la culture de l’Amour rassemble et enferme dans ses mythes. De l’attention, de l’écoute, de la tendresse, du sexe, en voici des succédanés.
Comment accéder aux biens affectifs ? C’est la question que tout le monde se pose. Nous avons 4 réponses possibles face à nous.

1) Souscrire aux critères de l’Amour. Devenir un-e Prince-sse charmant-e et trouver son/sa Prince-sse charmant-e. Séduire. Mais cette voie est réservée aux puissant-e-s, aux jeunes, aux belles et beaux, aux confiant-e-s, aux expérimenté-e-s. Elle est complexe et sélective.

2) Acheter les succédanés de biens affectifs. L’argent est quand même un outil plus facile que toutes ces entreprises de séduction, si compliquées et si hasardeuses. Le problème, c’est que l’argent il faut le trouver... Faire partie des classes économiquement dominantes, et/ou être prêt-e à se vendre sur le marché de l’exploitation salariale... Mais après tout, l’argent est la solution de rechange la plus facile, dans une société qui nous pousse de toutes ses forces dans le travail rémunéré, et qui nous encourage à résoudre nos problèmes de manière individuelle.

3) S’adonner à la violence, le chantage, la menace, le viol. Un autre raccourci qui demande d’autres habiletés, que beaucoup choisissent, et qui fait des ravages.

4) Soigner le problème à sa racine : détruire la culture de l’Amour et répandre l’abondance affective qu’elle garde captive. Se lancer individuellement, collectivement, socialement, dans une déconstruction des normes relationnelles. C’est la solution en laquelle je crois.

Les biens affectifs sont disponibles en quantité, ils sont là, ils existent ! Nous regorgeons de ressources affectives, nous rêvons tou-te-s d’en donner et d’en goûter, il ne tient qu’à nous de le faire ! La rareté des biens affectifs est une illusion, un décret qu’il suffit de déchirer, elle est aussi fausse que la rareté des biens matériels, montée de toutes pièces par le système capitaliste pour sanctionner ceux et celles qui refusent de travailler pour les possédant-e-s.

Gratuité des biens affectifs ! Pour une affection abondante, égalitaire, sans dominations. Pour une pornographie live, pour des psychothérapies gratuites, pour la fin des spécialisations, des professionalisations de l’écoute et de la sexualité. Pour bannir un jour les rapports spectaculaires-marchands de nos vies affectives comme du reste de notre existence. Le plus tôt sera le mieux !

Quelques propositions pour une abondance affective :

Construire des relations affectives uniques, conscientes et particulières, au-delà de toute norme relationnelle, aussi diverses que les individus qu’elles impliquent et leurs envies.

Répandre et banaliser les relations affectives, plutôt que de les sacraliser.

Envisager la non-exclusivité, ce qui ne veut pas dire consommer nonchalamment les partenaires les un-e-s après les autres, mais se laisser la possibilité de découvrir petit à petit une diversité de relations affectives égalitaires, pourquoi pas simultanées, en étant très très conscient-e qu’en l’état actuel des choses ça veut dire se lancer dans une expérimentation, et que ça implique d’autant plus d’attention et de qualité de communication entre les expérimentateurices.
Cesser de dire «  je suis amoureux-se de toi », dire plutôt «  je suis dépendant-e de toi ».

Arrêter de parler d’Amour et d’amitié, choisir des termes plus précis.

Rajouter de l’acné et du bide aux icônes des Prince-sse-s charmant-e-s.

Parler aux enfants d’autres formes affectives que l’Amour.

Se déconstruire tout doucement tout progressivement.

Développer l’autonomie affective, ce qui ne veut pas dire se renfermer sur soi-même, mais varier et multiplier les sources d’affection (moments privilégiés avec des ami-e-s ou avec soi-même, câlins, massages, auto-sexualité,...), pour se relationner aux autres sans peurs et dépendances, sur des bases plus assurées et ouvertes.


De la dépendance à l’autonomie affective...

La dépendance

Ma pensée est centrée sur la personne aimée (appelons-la l’Autre). Quand l’Autre n’est pas là, je pense à ellui, à des moments vécus ensemble, ou à des moments futurs que nous vivrons ensemble. Quand l’Autre est avec quelqu’un-e d’autre, j’imagine par bribes ce qu’illes vivent.

Ma douleur par rapport à l’autre me fait peur. Je la sens potentiellement forte et engloutissante. Je la fuis. J’essaye de me persuader que je ne la sens pas tant que ça. J’essaye de sentir autre chose. Mais ma douleur est le signe de ma dépendance. Elle est constante. Plus besoin de raisons, d’événements, d’images pour l’alimenter : elle se déracine, elle s’auto-alimente, continuellement.

Je ne suis plus ému-e, dans ma vie, par autre chose que l’Autre, en positif ou en négatif.
Mes choix sont réactifs. Je m’occupe en fonction de ce qu’ille fait.

Les bons moments, je les envisage avec ellui. Les mauvais moments, c’est quand ille me blesse : je cherche autre chose à faire pour oublier ou pour compenser.
Mon autonomie est surtout une posture que je veux lui montrer. Au fond elle lui est dédiée. « Tu vois, je n’ai pas besoin de toi ». Elle est destinée à lui faire peur, à l’attirer.
Une plus grande autonomie affective

Ma pensée et mes émotions sont indépendantes. Elles peuvent s’arrêter sur l’Autre puis la laisser, passer à d’autres choses. Elles peuvent se concentrer sur le présent, que l’Autre soit là ou pas. L’Autre ne les accapare pas. Elles sont libres, changeantes, ouvertes.

Je suis curieux-se de ma douleur par rapport à l’Autre. Je l’observe et tente de la comprendre. Mais je peux aussi en sortir, je reste maître, ou plutôt elle ne me maîtrise pas.

Je peux être ému-e par d’autres choses, et même juste touché-e, à une intensité moindre. Je ressens d’autres choses sans avoir à m’en persuader.
Mes choix sont positifs, actifs, constructifs. Je choisis des activités pour elles-mêmes, parce qu’elles me font envie, ici et maintenant, et pas pour me changer les idées.
Je suis capable d’avoir d’autres envies que d’être avec l’Autre.
Je peux passer des mauvais moments avec l’Autre, je peux désirer ne plus la/le voir momentanément.

Mon autonomie est sincère, elle me suffit à m’apporter du bien-être, je n’ai pas besoin de la montrer à l’Autre.
Comment désamorcer la douleur maîtresse, la dépendance, comment basculer dans l’autonomie ? Je ne dois pas chercher une compensation, une fuite, mais un recul, un retour sur moi-même, mes goûts et mes envies propres.

Un recul

Démystifier l’Autre, démystifier la sexualité...
Voir que l’Autre n’est pas parfait-e, qu’elle ou il a aussi des côtés qui ne me plaisent pas, comme tout le monde.
Voir combien ille est différent-e, lointain-e, penser qu’ille a d’autres attirances. (La fusion est une chimère !).

Penser que c’est important pour ellui d’avoir cette liberté-là, qu’ille ne m’appartient pas, me rappeler - ressentir - que j’aurais horreur de l’emprisonner.
Penser à d’autres gens que j’aime.
Penser aux moments où j’ai ressenti que la sexualité était un plaisir comme un autre, et rien de plus... Penser aux autres plaisirs intenses que je connais et que je ressens par d’autres moyens.

Un retour sur moi-même.

Observer ma douleur, l’analyser, la comprendre... Mais ne pas y rester. Au besoin, quitter les lieux, changer de cadre, changer d’air. Voir d’autres ami-e-s, explorer d’autres réseaux de connaissances, rencontrer des gens.
Ne faire d’activités solitaires ou ennuyeuses que si je me sens en forme, sinon ma pensée errante reviendra sur l’Autre.

Trouver le plaisir de me retrouver, de me bichonner moi-même : c’est l’occasion de penser un peu à moi, de redécouvrir mes passions, mes autres plaisirs, marcher en montagne, me faire un bon repas, chanter...

Ne pas oublier que le but de cette démarche n’est pas de fuir quelque chose, mais de me retrouver. Non pas lutter CONTRE le démon amoureux, mais aller VERS quelque chose de chouette, de léger.

Ce qu’en dit Gilles Deleuze (dans Dialogues) :

« A mon envie abjecte d’être aimé, je substituerai une puissance d’aimer, non pas une volonté absurde d’aimer n’importe qui, n’importe quoi, non pas s’identifier avec l’univers, mais dégager le pur événement qui m’unit à ceux que j’aime, et qui ne m’attendent pas plus que je ne les attends, puisque seul l’événement nous attend, eventum tantum. Faire un événement si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire une histoire. Aimer ceux qui sont ainsi : quand ils entrent dans une pièce, ce ne sont pas des personnes, des caractères ou des sujets, c’est une variation atmosphérique, un changement de teinte, une molécule imperceptible, une population discrète, un brouillard ou une nuée de gouttes. »


La tête contre le ventre

Texte également paru dans la brochure Voyage au pays des normes relationnelles, disponible auprès de des_entravees@no-log.org

Préambule.

Le rideau se lève : un ventre et un cerveau sont sur scène.
Ils sont enchaînés l’un à l’autre par un cordon ombilical qui traîne sans grâce sur le sol, entre les deux.

Au mur, le portrait d’une jeune fille : L.

LE CERVEAU. - Je découvre de grandes choses en ce moment. Des lectures et des discussions, des conférences et des réunions. J’apprends l’anarchisme, le féminisme... J’apprends à comprendre ce qui se passe derrière chaque seconde de notre quotidien, tous nos conditionnements, toutes nos participations au système.

LE VENTRE. - Moi aussi j’en découvre des choses. Cette fille, là, L. Je l’aime. Et elle nous aime. C’est génial, c’est nouveau, c’est trop le pied.

LE CERVEAU. - Deux attirances réciproques simultanées.

LE VENTRE. - Ouais. L’amooouuuuuur.

LE CERVEAU. - Comme c’est intéressant. Assieds-toi là et raconte-moi tout ça. (il sort un carnet et se met à noter)

LE VENTRE. - Alors je me sens tout drôle, un peu tout bleu et un peu tout rouge, un peu tendu et un peu comblé, fragilissime et surpuissant.

LE CERVEAU. - Mais plutôt bleu ou plutôt rouge ? Plutôt serein ou plutôt angoissé ?

LE VENTRE. - Parfois l’un, parfois l’autre, l’un puis l’autre, l’un sans l’autre, et les deux à la fois.

LE CERVEAU. - Quand, où, comment ?

LE VENTRE. - Euh... Attends. Bon l’autre jour par exemple, quand on a passé trois minutes avec elle, à papoter, ça serrait par là, dans l’estomac.

LE CERVEAU. - Là ?

LE VENTRE. - Ouais. Enfin, non... Plus haut. Là.

LE CERVEAU. - Ca serrait ou ça tordait ? Ca fronçait ou ça riait ?

LE VENTRE. - C’était orange et ça tournait, après ça montait dans les poumons, c’était bon. Elle était belle. Elle est belle, L., non ?

LE CERVEAU. - Belle, belle... La beauté est un concept socialement construit, et très relatif. Moi, je trouve L. avant tout très intéressante : nous avons eu des discussions de grande qualité, elle a des idées brillantes.

LE VENTRE. - Je la trouve super jolie. Et sympa et tout. Je l’aime trop, et elle m’a fait comprendre qu’elle aussi elle m’aime, tu sais, je suis sûr qu’elle nous aime. Il ne reste plus qu’à se mettre en couple !

LE CERVEAU. - En couple ? Mais pourquoi faire ? Il n’y a pas besoin de former un couple pour passer des bons moments ensemble !

LE VENTRE. - Tous nos potes quand ils aiment des filles ils forment des couples.

LE CERVEAU. - Oui mais il y a une chose que nos amis et nos amies n’ont pas réfléchi sur le couple et qui sans doute leur cause une belle flopée de problèmes sans qu’ils n’arrivent à les formuler clairement. C’est ce qu’on appelle la propriété affective. Quand tu formes un couple tu décrètes une sorte de propriété. Je t’appartiens, tu m’appartiens ; tu n’as pas le droit d’être amoureux ou amoureuse de quelqu’un ou de quelqu’une d’autre, tu n’as pas le droit de me « tromper ».

LE VENTRE. - C’est juste. On est ensemble, quoi.

LE CERVEAU. - Non, ce n’est pas juste ! La propriété c’est mal. La propriété affective est une forme hautement puante d’oppression. Tout le monde devrait être libre de tomber amoureux de plusieurs personnes à la fois. Tout le monde devrait être libre de vivre des histoires avec des gens, à tout moment. Aucun couple, aucune forme sociale, ne devrait l’empêcher. Tu comprends ?

LE VENTRE. - Non.

LE CERVEAU. - Et si nous voulons changer les choses il faut changer notre manière de nous comporter au quotidien. Si nous trouvons injuste la propriété affective, nous devons cesser de l’appliquer. Nous devons inventer et essayer d’autres formes de relations affectives, plus libres. Nous devons essayer la non-exclusivité. D’ailleurs nous avons là, justement, l’occasion de tenter une relation non-exclusive : L. est du genre à s’intéresser elle aussi à ce genre de principes. Saisissons l’occasion, essayons. Voyons ce que ça donne, où ça nous mène. Voyons si « nous », le jeune homme dont toi et moi faisons partie, y arrivons ; voyons comment toi tu le vivras, ce que tu ressentiras. Ce sera une aventure passionnante, une véritable exploration intérieure. Nous allons découvrir des tas de choses, j’en suis certain. « L’amour », comme tu dis, c’est du plaisir, mais ça peut aussi être une expérimentation psychologique et politique. Tu comprends ?

LE VENTRE. - Non.

LE CERVEAU. - Proposons à L. une relation amoureuse non-exclusive.

LE VENTRE. - Non ! Je suis pas d’accord.

LE CERVEAU. - On s’en fout. N’oublie pas que je suis le cerveau et que tu n’es qu’un ventre. C’est moi qui décide.

LE VENTRE. - Facho ! Despote ! Dictateur à langue fourchue ! Hémisphère visqueux et lunettique ! Verrue réfléchissante !

LE CERVEAU. - Allons, allons. Cela ne sert à rien de s’emporter. Et rappelle-toi que je suis à même de savoir ce qui est bon pour nous au bout du compte. Toi tu ne vois qu’à court-terme. Toi tu es incapable. C’est comme ça. Moi je calcule, je soupèse, j’approfondis, j’affine. Donc il t’est avantageux de me faire confiance.

Acte I

Plusieurs semaines plus tard.

LE CERVEAU. - Ventre, il y a quelque chose qui ne va pas. Tu es amoureux.

LE VENTRE. - Oui.

LE CERVEAU. - Tu es trop amoureux. Tu es dépendant de L.

LE VENTRE. - Et comment. Tout ce que je ressens dépend d’elle. Mon bonheur, ma tranquillité, mes malaises, tout, tout dépend d’elle. Ca dépend si elle est là, bientôt là, ou bientôt plus là. Si elle me regarde, si elle me parle, si elle me touche, si elle me pense. Si elle est douce ou dure ou indifférente. Si elle dépend de moi ou pas. Tout mon temps est concentré sur L. Soit je suis avec elle, soit je pense à elle. Je pense tout le temps à elle, je pense tout le temps à son visage, à son odeur, au goût de sa langue, je n’attends qu’une chose, c’est de la voir, c’est de l’avoir. Plus rien d’autre ne compte. C’est douloureux. Mais c’est beau. C’est ça l’amouuuuuuuur.

LE CERVEAU. - Tu es tellement dépendant de L. que tu veux la posséder.

LE VENTRE. - Je la veux toute pour moi. Je la veux tout le temps, j’ai besoin d’elle tout le temps, je lui demande d’être là tout le temps pour moi. J’ai peur, j’ai trop peur de ne plus l’avoir. Je crèverais. J’ai besoin d’elle pour aller bien. Je la veux.

LE CERVEAU. - Tu veux la posséder. Mais moi je ne veux pas que tu le veuilles. L. est aussi motivée par une relation non-exclusive, donc nous avons décidé d’en créer une entre nous. Tu n’as pas le droit de posséder L.

LE VENTRE. - Mais comment tu veux que je fasse ? Je suis amoureux, j’y peux rien. Si je veux la posséder, c’est que je l’aime...

LE CERVEAU. - L. est ta drogue, et tu as peur du manque. L. a du pouvoir sur toi. Donc tu veux avoir du pouvoir sur elle. Tu es dépendant d’elle, donc tu voudrais l’obliger à être tout le temps avec nous.

LE VENTRE. - Attends, attends. Je vois pas où est le problème. Elle aussi nous aime. Elle aussi, au fond, veut nous posséder. Si on la possède, et elle nous possède, on se possède à égalité. Y’a pas de hiérarchie.

LE CERVEAU. - Est-ce que tu acceptes qu’elle nous possède ?

LE VENTRE. - Bien sûr, si on la possède. C’est normal. C’est équitable.

LE CERVEAU. - En es-tu certain ? Que diras-tu le jour où tu tomberas amoureux d’un ou d’une autre ? Tu te sentiras enchaîné. Ou coupable. Ne serait-il pas beaucoup plus simple d’être indépendant ? Ne vaudrait-il pas mieux respecter et suivre ses envies, ses désirs, l’évolution de ses sentiments ? Tranquillement ? Sans peur et sans reproches.

LE VENTRE. - Mouais.

LE CERVEAU. - Souviens-toi, Ventre. Souviens-toi du dégoût viscéral qu’a toujours suscité en toi l’idée d’être emprisonné dans une relation à deux. (Il sort son carnet, cherche la bonne page et la lit.) C’était gris-vert, lourd dans l’œsophage.

LE VENTRE. - Presque brunâtre.

LE CERVEAU. - Avec une tache sombre un peu à droite.

LE VENTRE. - Je veux être libre.

LE CERVEAU. - Oui, mais ! Si tu veux qu’L. respecte ta liberté, il faut que toi tu respectes la sienne !

LE VENTRE. - Je te comprends pas. Tu parles de choses lointaines. Moi je te parle de maintenant : maintenant, j’ai besoin de L.. J’ai pas besoin de me libérer de quoi que ce soit.

LE CERVEAU. - Ecoute-moi bien. On veut pas de hiérarchie entre L. et nous, t’es d’accord ? On veut ni écraser L. ni qu’L. t’écrase. T’es d’accord ? Un amour équitable, où chacun-e est respecté-e, où chacun-e s’y retrouve. T’es d’accord ?

LE VENTRE. - Mwrglgl.

LE CERVEAU. - On est d’accord. Donc, pour être à égalité il faudrait soit qu’L. nous possède autant que nous la possédons, soit que personne ne possède l’autre.

LE VENTRE. - Bllrbdh.

LE CERVEAU. - Et entre la possession à égalité et la liberté à égalité, le deuxième choix est bien plus avantageux. Elémentaire, non ? Je suis libre, tu es libre, le compte est bon.

LE VENTRE. - Ah, tu m’énerves ! Tu m’ééénerves ! Tu fais du calcul mental. Ci + ça > ni + na. Je m’en fous de tes équations. Moi j’aiiiiiiiime.

LE CERVEAU. - C’est trop facile, Ventre. L’amour ne justifie pas tout. « Il l’a ligotée, il l’a poursuivie. Mais c’est qu’il l’aimait. Il l’a tuée. Il l’aimait trop. » C’est trop facile de se laisser aller à ses émotions sous prétexte que ces émotions sont romantiques. L’amour ne rend pas toutes les oppressions poétiques. Réfléchis, Ventre. Réfléchis un peu. Et arrête ces grands cris, là. L’amour n’a qu’un u. Et quand tu aimes, un seul i suffit, et sur lui, un point c’est tout.

LE VENTRE. - Mais laisse-moi tranquille ! Tu m’énerves. Tu me compliques la vie.

LE CERVEAU. - Pas du tout ! Ce que je dis est simple comme bonjour. La non-exclusivité, c’est un peu comme une relation amicale : on s’appelle quand on a envie de se voir, on se bisouille quand on en a le désir, on ne s’embarrasse pas d’obligations, etc. etc.

LE VENTRE. - Mais dans ta non-exclusivité, là, y’ a une sorte de moins. Je veux dire, dans l’intensité de l’amour. C’est vrai, quoi. L’autre est pas accroché à moi, il est un peu distant, un peu détaché, sa tendresse a des limites.

LE CERVEAU. - Oui, dans un sens...

LE VENTRE. - J’en veux pas ! Je veux pas de limites, je peux pas ! Je veux que l’autre soit passionné ! Autant que moi !

LE CERVEAU. - Tu veux l’enfermer dans un couple.

LE VENTRE. - C’est ça, c’est ça. Un couple.

LE CERVEAU. - C’est mal.

LE VENTRE. - Ca veut dire quoi « mal » ? Je comprends pas !

LE CERVEAU. - Bon, attends, on va essayer par un autre chemin. Vas-y, dis-moi pourquoi tu as tellement envie d’un couple. Pour avoir toujours L. auprès de nous, auprès de toi ?

LE VENTRE. - Ouais. Mais pas seulement. Le couple ça me permet d’apaiser mes doutes. Avant j’avais le doute que L. ne m’apprécie pas, qu’elle en préfère d’autres, maintenant on est ensemble, c’est dit, c’est officiel, elle est avec nous, donc voilà, c’est moi qu’elle préfère entre tous.

LE CERVEAU. - C’est nous qu’elle préfère entre tous.

LE VENTRE. - Oui, toi, moi, nous, noix, mous, tout, c’est nous, c’est fou, c’est moi qu’elle préfère.

LE CERVEAU. - En fait le couple c’est quelque chose qu’on décrète. Un jour on dit : « ça y est, nous sommes en couple. A partir d’aujourd’hui tu es mon amoureux ou mon amoureuse ». C’est comme si on changeait de statut.

LE VENTRE. - Voilà. Le statut d’amoureux me rassure : j’ai plus rien à craindre : on est ensemble, point, j’ai plus forcément besoin de convaincre, de séduire... Mon anxiété est toute apaisée. La compétition est finie, j’ai gagné, j’ai gagné L.

LE CERVEAU. - Tu cherches une certaine sécurité affective.

LE VENTRE. - Et une amoureuse, ça t’en donne plein, de la sécurité, c’est comme un socle, un énorme soutien. C’est des yeux toujours tournés vers toi, des oreilles qui boivent tes paroles, des pensées qui peuvent pas se libérer de toi, même quand t’es pas là. C’est hyper rassurant, ça rend confiance. T’es bien, t’es méritant, et la preuve c’est qu’y a quelqu’un qui est entièrement concentré sur toi.

LE CERVEAU. - T’es dépendant de L. pour avoir confiance en toi. Mais L. ne sera pas indéfiniment concentrée sur toi...

LE VENTRE. - Si on est en couple, si, quelque part. Quand t’es en couple t’as plus de doutes. C’est avec ta non-exclusivité, là, qu’on n’est jamais sûr, on sait jamais si l’autre nous aime vraiment, on reste tout le temps dans le doute. C’est hyper fatiguant à la longue. En couple on est sûr.

LE CERVEAU. - Mais c’est là que tu te trompes, Ventre. Tu es dans l’illusion. Le couple ne détruira pas tes doutes. Tu sais bien que les sentiments, ceux de L. comme ceux des autres, c’est fluctuant, insaisissable, incontrôlable. Ca monte, ça retombe, ça tourne du nez. La fidélité sentimentale est une illusion, ça n’existe pas. Comment peut-on être assez prétentieux ou prétentieuse pour imaginer qu’un jour l’aimé-e ne sentira plus l’envie d’en fréquenter d’autres ? On ne peut pas, seul-e, combler une personne.

LE VENTRE. - Wgrfmml.

LE CERVEAU. - Rappelle-toi, Ventre, rappelle-toi. Ta mémoire semble bien courte. Rappelle-toi combien de fois tu as déjà vu tes propres sentiments évoluer ! C’est pareil pour L. : tu auras beau lui donner tous les statuts du monde, tu ne réussiras pas à influer sur ce qui se passe en elle. Tu ne pourras pas figer son amour. Qui sait si X. ne séduira pas L. demain ? Le couple que tu décrèteras l’empêchera peut-être de traduire cet amour en actes, mais pas de le ressentir. Les sentiments, ça ne se décrète pas.

LE VENTRE. - J’aimerais décréter ses sentiments. J’aimerais décréter sa présence.

LE CERVEAU. - Réfléchis bien, Ventre. Ce que tu aimes en L., ce qui te fait vibrer, quelque part, c’est son côté libre, authentique, imprévisible. Pas vrai ?

LE VENTRE. - Si. Radieux, frais, pétillant, vrai, beau, sincère, direct, surprenant, craquant, craquant.

LE CERVEAU. - Tu aimes tellement la liberté intérieure de L. que tu veux l’avoir constamment près de toi. Mais si tu l’enfermes, si tu l’enchaînes, elle va se transformer. Tu vas la voir censurée, contrariée, obligée, culpabilisée. Ce sera triste, tu ne l’aimeras plus. Tu ne peux pas te nourrir de la liberté de quelqu’une ou de quelqu’un en l’emprisonnant, ça ne marche pas, sa liberté meurt.

LE VENTRE. - Alors comment faire pour garder L. et sa liberté à la fois ?

LE CERVEAU. - Ne pas chercher à garder L.

LE VENTRE. - Attends, attends, faisons le point. Je veux garder à la fois la présence de L., à la fois son désir, à la fois sa liberté. Le couple ça marche pas. Faire de la séduction permanente ça me stresse trop. Il doit bien y avoir une solution. Il faut que j’arrive à faire en sorte que les sentiments de L. n’évoluent pas. Il faut que j’arrive à susciter assez d’amour en L. pour qu’elle soit toujours avec moi, pour qu’elle en ait tout le temps envie, spontanément. Comment faire ?...

LE CERVEAU. - Tu aimerais créer un désir durable pour toi en L. Mais tu ne peux pas ! Tu-ne-peux-pas ! Et même si tu le pouvais, ce serait triste, tu l’aurais manipulée. Accepte que les choses ne t’appartiennent pas, lâche prise là-dessus, tu verras combien ce sera libérateur.

LE VENTRE. - Comment on fait ? Comment je ferai quand j’apprendrai que L. est avec un autre en même temps qu’avec nous ? Je vais crever de douleur !

LE CERVEAU. - Tu l’accepteras. C’est ça qui est intéressant ! C’est d’apprendre à respecter l’autre, sa liberté, l’évolution de ses sentiments.

LE VENTRE. - Non ! Je pourrai pas ! Quand j’apprendrai qu’elle nous trompe, ça voudra dire qu’elle n’est pas complètement tournée vers moi, ce sera trop dur à accepter !

LE CERVEAU. - Tu apprendras à être plus indépendant. Tu apprendras à te donner toi-même de la sécurité et de la confiance en toi. Tu apprendras à régler tes problèmes d’ego, tu apprendras à les régler à la racine. Cela ne sert à rien d’utiliser une amoureuse ou un amoureux comme substitut pour soigner des problèmes d’ego. C’est fasciste et vain. Un ego démesuré, assoiffé, n’est jamais rassasié, pas même dans un amour parfait : il se pose toujours des doutes. Les problèmes d’ego relèvent de dispositions internes et pas externes, ils touchent à des questions d’attitude personnelle, d’appréhension du monde. Ce sont ces questions internes que tu apprendras à résoudre.

LE VENTRE. - Je l’imaginerai, en train de prendre son pied avec un autre mec, toute souriante, toute riante, toute légère, alors que moi je serai en train de souffrir comme un boeuf de son absence... C’est ce décalage qui sera injuste. Je souffrirai parce que l’autre sera pas là, et l’autre non seulement s’en tapera, mais se fera bien plaisir. Ce sera comme souffrir dans le vide.

LE CERVEAU. - Aux moments où L. est loin, ça te rassurerait de savoir qu’elle souffre autant que toi de notre absence mutuelle.

LE VENTRE. - Aux moments où L. est loin, ou plutôt quand elle revient, je préfère qu’elle dise qu’elle a souffert de notre absence, même si c’est pas vrai.

LE CERVEAU. - Tu préfères l’illusion à la réalité. Comment peut-on fonder une relation sur des illusions ? Pourquoi ? Mentir pour sauvegarder un confort intérieur...Que vais-je faire de toi, Ventre ? Moi je préfère la vérité au confort. Je préfère l’authenticité, l’ouverture, plutôt que ces bulles tendres mais opaques qu’on se construit pour se faciliter le monde. Il ne faut pas se faciliter le monde, il faut le comprendre, le vivre à fond. Il ne faut pas être comme ces gens qui se cachent la misère de leur vie et qui continuent pourtant à mener des vies toutes ternes. Il faut toucher à des choses profondes. Les profondes douleurs valent mieux que les satisfactions factices et superficielles. Comment peut-on changer quoi que ce soit, comment peut-on progresser d’une quelconque manière, si on avance avec des mensonges ? Les douleurs profondes nous font avancer. Il vaut mieux travailler sur ta jalousie plutôt qu’au façonnage d’un environnement faussement confortable, il vaut mieux travailler sur la racine du mal.

LE VENTRE. - Mais c’est moi qui la vis la douleur ! Tyran ! Moi je souffre, et tu comprends même pas ce que c’est ! Despote ! Dictateur ! Hémisphère ! Bourreau !

LE CERVEAU. - Du calme. Essaye de comprendre ce que je te dis.

LE VENTRE. - Comprends ce que je sens ! Quand on lui dira qu’on veut la voir, par exemple, et qu’elle dira comme ça tout cru qu’à ce moment précis, elle veut pas de nous, elle a quelqu’un d’autre à fréquenter, je vais trop souffrir !

LE CERVEAU. - Tu l’accepteras. Il faut arriver à vivre davantage dans le présent. Décrocher de l’image omniprésente de L.. Réussir à se concentrer sur ce que nous vivons même quand elle n’est pas là, tout en gardant l’immense satisfaction de la voir quand d’aventure elle nous accorde un moment.

LE VENTRE. - Et comment je ferai, Cerveau, comment je ferai quand je verrai que son amour baisse ? Que sa passion passe ?

LE CERVEAU. - Tu l’accepteras. Tu comprendras que tout a une fin, que tu dois la laisser partir. Toutes les choses de la vie sont mouvantes et éphémères. L’amour de L. pour nous finira bien un jour, comme notre vie. Tu dois accepter que les choses soient instables, fuyantes, incontrôlables. C’est ça la vie. Tu dois accepter la liberté de L.. Tu dois accepter de la perdre un jour, pour, qui sait, trouver quelqu’un-e d’autre.

LE VENTRE. - Vieux con philosophe ! Avec tes sots discours, on arrivera jamais à rien, on abandonne la partie dès le coup d’envoi. Il faut garder L., il faut essayer, il faut tout essayer, pour la garder au maximum ! T’imagines, si on abandonne, et si on se rend compte après qu’on aurait pu gagner avec un tout petit peu d’efforts ? T’imagines, on sera passés à côté de quelque chose de grand...

LE CERVEAU. - Mais la voilà, la complication ! Essayer par tous les moyens de trouver de quoi emprisonner l’autre ! Un comportement mesuré, un masque à porter. Quand il s’agit d’emprisonner, tu en es bien capable, de mathématiques ! Tu te rends compte des efforts que ça demande ?

LE VENTRE. - Je préfère ces efforts au risque de perdre L.

LE CERVEAU. - Tu veux te compliquer la vie.

LE VENTRE. - C’est toi qui me compliques la vie ! Tiens, tu te souviens de ce que disait notre tante ?

LE CERVEAU. - Oui.

LE VENTRE. - Elle disait que la non-exclusivité, de toute façon, c’est très simple : ça fonctionne que quand on n’est pas amoureux. Et elle le démontrait par a + b. Elle disait : prenons deux amoureux : ils n’ont pas besoin de non-exclusivité, parce qu’ils ne pensent même pas à aller voir ailleurs. Ils veulent toujours être l’un avec l’autre. Ca sert à rien de se dire qu’on peut aller voir ailleurs quand on en a pas la moindre envie ! Bon. Ensuite elle disait : prenons deux personnes peu amoureuses l’une de l’autre. Elles sont en non-exclusivité, spontanément, parce qu’elles aiment bien aller voir ailleurs, et qu’elles s’en foutent si l’autre fait pareil. Donc c’est tout simple. Mais du coup il y a pas besoin de principes. C’est le degré du sentiment qui décide tout seul de si la relation sera exclusive ou non. Donc voilà, ne nous compliquons pas la vie avec L. ! Si on partage un grand désir, on formera un couple fusionnel.

LE CERVEAU. - Mais éphémère.

LE VENTRE. - Si on partage un petit désir, on formera une relation non-exclusive. Tout naturellement, comme les autres.

LE CERVEAU. - Et si nous ne partageons pas le même désir ? Si tu éprouves plus d’amour qu’elle ? Exigeras-tu de la voir tout le temps, de former avec elle un couple fusionnel ?

LE VENTRE. - Non, bien sûr. Ce ne serait pas gentil. Il faudra arrêter complètement de la voir. Notre tante disait : prenons un amoureux et un autre, peu amoureux. Là, la non-exclusivité, c’est tellement douloureux que l’histoire d’amour se dépêche de finir.
LE CERVEAU.
- ... « Parce qu’il y en a un-e qui n’arrive pas à supporter que l’autre aille voir ailleurs. Et il y en a un-e autre que la non-exclusivité arrange bien : il/elle vient voir l’un-e quand il/elle veut, il/elle va voir les autres quand il/elle veut, et le principe de non-exclusivité lui donne tous les droits. C’est limite si ce n’est pas une arme idéologique pour se libérer de l’autre quand il/elle veut, pour ne pas le/la prendre en compte quand il/elle souffre. »...

LE VENTRE. - C’est exactement ce qu’elle disait.

LE CERVEAU. - Mais c’est là où tu te compliques la vie. Pourquoi vouloir à tout prix interrompre la relation au cas où l’amour de L. serait plus faible que le tien ? Si L. accepte la non-exclusivité, si elle est prête à te donner un peu de tendresse de temps en temps, pourquoi être maso ? Pourquoi refuser ?

LE VENTRE. - Parce que. Parce que c’est dur. C’est dur d’être pendu à quelqu’une, d’attendre ses coups de fil, d’être sa marionnette, d’être si petit, d’être toujours en train de penser à elle et de se languir de son absence. De sentir que l’autre est pas à fond amoureux de moi. Ma situation sera bancale, inconfortable. Il faudra en finir.

LE CERVEAU. - Le sentiment amoureux mérite-t-il de tels sacrifices, de tels abandons grandiloquents ? N’es-tu pas en train de lui donner un poids gigantesque ? N’est-il pas un tigre de papier ? Ne peut-on pas travailler dessus, le modifier ?

LE VENTRE. - Il est trop fort ! Il est trop grand ! Il est trop dur !

LE CERVEAU. - Tout-à-l’heure tu disais qu’il était beau, là tu admets qu’il ne l’est pas tant que ça. Au bout d’un moment tu ne pourras plus supporter la douleur. Tu en auras marre d’être sans cesse concentré sur cette fille. Et voilà le fond du problème : il faut cesser d’être dépendant. Cesser d’être dépendant de l’amour d’une ou d’un autre.

LE VENTRE. - Sortir d’une relation de dépendance.

LE CERVEAU. - Oui, mais pas dans n’importe quel sens ! Toi, tu penses éventuellement nous libérer de la personne qui te rend dépendante, moi je veux nous libérer de la dépendance elle-même ! Gardons notre relation avec L.. Mais libérons-nous d’une dépendance qui est un problème de fond, et qui se manifestera à nouveau dès la prochaine relation avec la prochaine personne, quelle qu’elle soit.

Acte II

Plusieurs semaines plus tard.

LE VENTRE. - L. est partie !

LE CERVEAU. - Elle n’avait pas besoin de partir. Nous étions en non-exclusivité. Personne ne l’empêchait de partir.

LE VENTRE. - Sauf que là, elle reviendra plus ! Elle veut plus de nous ! Exclusivement ou pas, elle s’en fout ! Elle est partie !

LE CERVEAU. - Il faut l’accepter. Elle est libre.

LE VENTRE. - AAAAAAAh ! J’ai mal ! J’ai maaaaaal ! J’ai mAAAAAAAAAl !

LE CERVEAU. - Arrête ton cinéma.

LE VENTRE. - Elle a dit que nous étions trop compliqués !

LE CERVEAU. - Tu l’aimais trop.

LE VENTRE. - Elle a dit que tu étais trop loin de moi !

LE CERVEAU. - Elle voulaitdirequetuétaistroploin de moi.

LEVENTRE. - AAAAAAAAAH !

LE CERVEAU. - Arrête tes caprices. Tu peux ne pas avoir mal.

LE VENTRE. - J’ai trop mal !

LE CERVEAU. - Tu te laisses avoir mal. Tu peux choisir de ne pas avoir mal. Tu n’as pas mal.

LE VENTRE. - J’ai trop mal !

LE CERVEAU. - Tu n’as pas mal.

LE VENTRE. - J’ai trop mal j’ai trop mal j’ai trop maaaaaaaaaaal ! Ecoute-moi, merde ! Ecoute-moi ! Ecoute comme j’ai mal !

LE CERVEAU. - Arrête d’avoir mal !

LE VENTRE. - Mais je peux pas ! Dis-moi comment faire !

LE CERVEAU. - Euh... Calme-toi. Pense à d’autres choses. Ou plutôt non... comprends pourquoi tu as mal.

LE VENTRE. - J’ai mal parce qu’elle est plus làààà !

LE CERVEAU. - Mais attends, comprends mieux, va plus loin, pense à Freud, l’inconscient, l’enfance, Œdipe, l’abandon...

LE VENTRE. - Elle est partiiiiiiiiiiiiiie !

LE CERVEAU. - Enfin, mais tiens-toi tranquille ! Comment veux-tu que je me concentre si tu cries comme ça ? Alors, Freud... Ou plutôt Reich... Attends...

LE VENTRE. - Ecoute ! Entends ! J’ai mal ! J’ai mal là et aussi là, à droite à gauche, en haut en bas, en lignes et en pointes, en noir et blanc, ça tord et ça coince, ça hurle et ça grince, j’ai maaaaaaaaaaaaaaal ! Partout, de partout j’ai archi-mal ! J’ai ultra-mal !

LE CERVEAU. - Sapristi, mais tu as vraiment mal ma parole.

LE VENTRE. - Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

LE CERVEAU. - Calme-toi. N’oublie pas qu’une seule voyelle suffit. Dis donc, tu me fais peur. Pourquoi t’as mal comme ça, c’est fou !

LE VENTRE. - Parce qu’elle est partiiiiiiiiiiiie !

LE CERVEAU. - Non mais ça je sais, j’ai compris. Mais comment ça se fait que tu aies si mal ? On dirait que j’ai complètement échoué dans ma tâche de rééducation. J’étais sûr d’avoir bien travaillé sur le sentiment amoureux, la possessivité, la dépendance. Je pensais que tu étais devenu moins dépendant, que la non-exclusivité, petit à petit, ça commençait à rentrer.

LE VENTRE. - Tu penses comme un fou mais tu m’écoutes jamais !

LE CERVEAU. - C’est faux. Je t’ai toujours demandé où et comment tu avais du plaisir et de la douleur. Par contre là tu me surprends. Tu as très mal.
(le ventre hurle)

LE CERVEAU. - Tu as vraiment très mal.
(le ventre hurle)

LE CERVEAU. - Et je ne sais même pas comment te soigner.
(le ventre hurle)

LE CERVEAU. - J’ai beau te dire plein de choses justes, ça change rien. T’as toujours aussi mal.
(le ventre hurle)

LE CERVEAU. - Mais enfin, Ventre... Pourquoi tu m’échappes autant ? Tu es ma créature, Ventre. Ne l’oublie jamais. C’est moi qui t’ai formé. Quand nous étions petits, c’est moi qui t’enseignais tes émotions, malgré moi. C’est par moi que passaient les normes sociales, celles qui maintenant te font souffrir. C’est moi qui te les apprenais. Souviens-toi. C’est moi qui t’ai appris cette idiotie romantique de la princesse charmante. Malgré moi. C’est moi qui t’ai bercé de chansons gnangnans. « I love you forever », « you love him and no-one else »,... J’étais trop jeune pour m’en empêcher, toute la société te modelait à travers moi. Tes émotions ne sont pas naturelles. Elles sont culturelles.
(le ventre hurle)

LE CERVEAU. - Comment se fait-il que la culture finisse par nous imprégner jusque dans les tripes ? Jusque dans le fond de nos douleurs les plus atroces ? Comment fait-elle ?
(le ventre hurle)

LE CERVEAU. - C’est trop injuste. Pourquoi suis-je incapable de te modeler maintenant comme je l’ai fait dans notre enfance ? J’aimerais te démodeler. Te libérer de souffrances culturelles absurdes et inutiles.

LE VENTRE. - Mais comment tu fais à dire que ma souffrance est culturelle ? Elle est trop là pour être culturelle !

LE CERVEAU. - C’est ça qui est dingue.

LE VENTRE. - Ma souffrance n’est pas culturelle ! Tout le monde souffre !

LE CERVEAU. - Tout le monde souffre, mais pas pour le mêmes motifs. C’est la culture qui choisit ce qui te fera souffrir. Après, quand tu souffres, tu souffres, d’accord. Mais qu’est-ce qui te fait souffrir ?

LE VENTRE. - Son absence. La fin de ma histoire. La fin.

LE CERVEAU. - Tu comprends ce que je veux dire ? Toute fin, tout changement, a des bons et des mauvais côtés. Notre culture donne du poids aux uns ou aux autres. Par exemple, une personne qui perd son travail. Si sa culture lui a appris que le travail était le seul moyen pour sa vie d’avoir du sens, elle va souffrir à mort. Si elle s’est libérée de la culture du travail, par contre, elle pourra voir le chômage d’un très bon oeil. Tu vois ?

LE VENTRE. - Non.

LE CERVEAU. - Mais si. Il y en a qui souffrent quand un-e proche leur annonce qu’ille est homosexuel-le. Il y en a qui souffrent vraiment quand on leur annonce que leur équipe de foot préférée a perdu la finale. Il y en a qui croient tellement fort à la sorcellerie qu’à partir du moment où on leur annonce qu’illes sont ensorcelés, illes crèvent en trois jours. Toi tu crois tellement fort à la princesse charmante, à l’horreur de se retrouver non-possesseur et non-possédé, tu crois tellement dans le couple comme vecteur de solidité, de sécurité, de reconnaissance, que quand on t’annonce que nous devenons célibataires, tu t’effondres. Alors qu’au bout du compte, notre vie ne va pas changer si fort. Tu t’en rendras compte dans quelques semaines. Tu te diras, mais c’est fou, pourquoi j’ai tant souffert ? Tu ne te reconnaîtras plus quand tu te souviendras de ce moment-ci. Tu ne comprendras plus l’intérêt de souffrir autant.

LE VENTRE. - J’en sais rien.

LE CERVEAU. - Qu’est-ce qui compte dans la vie ? Une équipe de foot ? Un diplôme, un emploi ? Une amoureuse, un amoureux ? Tu sais bien que tout cela est relatif. Il y a des choses qui comptaient pour toi jadis et qui maintenant ne te font plus rien.

LE VENTRE. - Je comprends rien ! Tu parles pas ma langue ! Explique-moi pourquoi elle est partie !

LE CERVEAU. - Elle a dit qu’elle nous trouvait trop compliqués.

LE VENTRE. - Elle a dit que tu étais trop compliqué ! Que tu voulais tellement être non-exclusif et non-oppressant que tu finissais par plus être là du tout ! Que t’avais tellement peur de l’oppresser que tu ne la touchais plus !

LE CERVEAU. - Elle a dit ça.

LE VENTRE. - Elle a dit que tu faisais trop gaffe à la respecter ! Que tu exagérais ! Qu’elle était capable de se défendre mais que toi tu lui enlevais même cette possibilité ! Que t’étais préoccupé de son bien avant même qu’elle en exprime le besoin ! Que c’était hyper paternaliste !

LE CERVEAU. - Elle voulait dire autre chose.

LE VENTRE. - Elle a dit que tu me bâillonnais ! Que tu me cachais ! Que tu me faisais violence ! Que tu n’avais que de la théorie dans les yeux ! Que tu ne me laissais pas exprimer un gramme d’amour !

LE CERVEAU. - J’avais peur que cet amour l’opprime...

LE VENTRE. - Du coup elle n’en sentait plus rien ! Que ta peur ! Que tes calculs, tes complications ! Elle a dit que nous étions quelqu’un d’hyper-cérébral ! Tu as entendu ça ? Tu prends trop de place ! Tu ne me laisses pas en placer une !

LE CERVEAU. - Oui, il paraît que nous raisonnons trop. Pourquoi je raisonne ? Parce que j’essaye de comprendre ce qui se passe en nous, j’essaye d’être conscient, et de nous faire évoluer. J’ai du mal à saisir cette critique du raisonnement de la part de L., je la croyais convaincue, autant que moi, de la nécessité d’un travail sur soi, avant même tout travail militant.

LE VENTRE. - Mais tu sais bien ce qu’elle supporte pas. Les gens glacés, tout dans la tête et rien dans le cœur.

LE CERVEAU. - Je l’aimais trop pour te laisser répandre ton amour pour elle.

LE VENTRE. - Et du coup il ne pourra plus jamais se répandre ! Tu l’aimais trop pour me laisser l’aimer ! Et ça l’a fatiguée ! Ton amour a pu s’exprimer, juste lui, cet amour intellectuel, cette morale, cette éthique ! Le mien, tu t’en fous, tu l’aimes pas !

LE CERVEAU. - J’étais en train de t’apprendre... Je ne suis pas contre un amour ventral... Enfin je crois... J’ai juste l’impression qu’il peut être plus fin... Et que j’étais en train de le transformer...

LE VENTRE. - Je te plais pas comme je suis ! Tu me trouve gros !

LE CERVEAU. - Pas gros... disons, lourd...

LE VENTRE. - Eh bien il fallait me transformer plus vite. Elle s’est fatiguée de tes expérimentations. Elle en avait marre d’attendre. Elle est partie.

LE CERVEAU. - C’est injuste.

LE VENTRE. - C’est trop injuuuuuuuuuuste !

LE CERVEAU. - Je pensais bien faire.

LE VENTRE. - Tu penses toujours bien faire ! Tu penses toujours bien penser ! Tu penses toujours qu’à penser ! Toujours des principes, de la morale ! Comme les cathos ! T’es qu’un catho ! C’est ça, comment ça s’appelle, là, ton acharnisme...

LE CERVEAU. - Anarchisme.

LE VENTRE. - C’est quoi, c’est une secte catholique ? Hein ? Avoue. Comme pour les cathos, tout ce qui vient du ventre, c’est mal, il faut y réprimer ! Toujours les sept péchés capitaux, pouvoir, égoïsme, sexisme, âgisme, avidité, sécurité, exclusivité, et ainsi de suite ! Tu veux qu’on soit un ange, tout doux, tout parfait ! Tu veux qu’on fonde un monastère ! Tu veux ma mort !

LE CERVEAU. - Ah non, ça non, non, non, non non non, je ne te permets pas, et même, je t’interdis ! Moi, catho ! Non. C’est vrai que j’ai des principes. Mais j’ai aussi pour principe de ne pas t’étouffer, ventre, toi et tes sentiments.

LE VENTRE. - ALORS ? !

LE CERVEAU. - C’est juste que c’est difficile. Tout un équilibre à trouver. D’un côté t’écouter, de l’autre te changer.

LE VENTRE. - Dis, Cerveau, tu m’aimes ?

LE CERVEAU. - Tu m’ennuies avec tes amours.

LE VENTRE. - Mais aime-moi ! Aime-moi ! On dirait que je suis pestiféré ! Tu me fais pas confiance ! Tu me juges sans arrêt ! T’as peur de moi ! Tu me parles même pas ! Tu me parles même pas !

LE CERVEAU. - Ca fait 7 pages que je te parle.

LE VENTRE. - Jamais un mot doux ! Que des morales, des reproches, des mépris ! Tu me détestes ! Et tu ne laisses même pas L. m’aimer !

LE CERVEAU. - Quel cinéma...

LE VENTRE. - Tu me parles comme notre père nous parlait !

LE CERVEAU. - Je t’aime mais je veux te changer.

LE VENTRE. - Aime-moi d’abord, sinon t’arriveras pas à me changer.

LE CERVEAU. - Je suis peut-être catho, mais toi t’es en train de nous faire une espèce de conclusion mystico-baba qui ne sonne pas mieux. Et moi je commence à avoir mal.

LE VENTRE. - Mal ?

LE CERVEAU. - Oui, tout cela est fort complexe. Je suis fatigué, ça tourne. Je me suis attaqué à un problème difficile. Je voudrais politiser nos relations amoureuses. Sauf que « politiser » c’est par excellence mon domaine, et nos « relations amoureuses » c’est par excellence le tien. C’est pas comme si j’avais voulu politiser nos lectures, notre langage, notre consommation.

LE VENTRE. - Je suis partout, dans nos lectures, notre langage, notre consommation.

LE CERVEAU. - Oui, mais je ne sais pas, moins que dans nos relations amoureuses, j’ai l’impression. Là j’ai vraiment l’impression d’un conflit frontal. Entre toi et moi. C’est vraiment complexe. Une sorte d’impasse. Le genre de choses qui me fait mal.

LE VENTRE. - Zbkzwlmrr.

LE CERVEAU. - Mais tu as peut-être raison... J’aurais pu voir que je t’imposais trop de choses à la fois. J’étais trop exigeant. J’aurais pu trouver des solutions un peu plus douces, plus progressives.

LE VENTRE. - Etre un peu doux avec moi.

LE CERVEAU. - Etre un peu doux avec toi... Je n’en sais rien... Parfois je me dis que nous sommes des gros bourgeois et que nous ne nous demandons pas assez d’efforts.

LE VENTRE. - N’écoute pas les sacerdoces.

LE CERVEAU. - Faut-il museler nos penchants incorrects ? Peut-être qu’après tout, ça ne fait que les renforcer, en en faisant des monstres, en leur donnant un grand pouvoir. Peut-être vaut-il mieux trouver le moyen de les connaître, de les apprivoiser, et ainsi, de les faire lentement évoluer ?...

LE VENTRE. - Mais oui, c’est ça ! Je suis pas contre tes expérimentations, là, je veux bien changer. Seulement, il faut que tu me considères comme un allié. Pas comme un ennemi.

LE CERVEAU. - Par exemple, j’aurais pu, sans demander à L. d’être fidèle, lui demander de ne pas nous rappeler ses infidélités. De ne pas nous les raconter, de ne pas nous en parler, de ne pas les concrétiser sous nos yeux. Voilà ce que j’aurais dû faire, en tout cas cette fois-ci, à ce stade-ci de notre déconstruction. D’un côté, j’aurais été en accord avec mes idées. De l’autre, je t’aurais ménagé.

LE VENTRE. - Tu m’aurais respecté, écouté, au moins pris en considération.

LE CERVEAU. - C’est vrai que je t’ai un peu tout demandé en même temps, que j’ai été trop exigeant avec toi : je t’ai traité comme si t’étais capable de tout d’un coup. Comme les cathos, tu as raison, comme les cathos, qui se demandent la lune mais qui n’aboutissent à aucune pureté, juste à de grosses frustrations. Tu n’es pas un surhomme ou un surventre. Tu n’es pas encore capable de garder les yeux sur une blessure continuelle pour toi.

LE VENTRE. - Du moins, pas tout de suite d’un coup. Mais petit à petit si tu m’habitues...

LE CERVEAU. - Si je t’habitue à ce que tu n’y voies plus de blessure.

LE VENTRE. - C’est ça, mais lentement, doucement. Il faut me comprendre.

LE CERVEAU. - Te comprendre, dans les trois sens du terme. Premièrement, comprendre tes mots, les écouter assez pour en saisir le sens. Deuxièmement, comprendre tes ressentis : compatir. Et troisièmement, te comprendre dans notre sphère, dans notre corps, dans notre cheminement, au lieu de t’en rejeter, de t’en bannir comme un pouilleux.

LE VENTRE. - Ouais. Mais dis donc il faudrait pas que tu te mettes à parler à ma place.

LE CERVEAU. - C’est ma manière de te comprendre, je te reformule pour être sûr d’avoir bien compris.

LE VENTRE. - Sauf que là tu fais pas que reformuler, t’ajoutes plein de notions très savantes et j’en sais trop rien si c’est ce que je veux dire vraiment.

LE CERVEAU. - C’est ma manière de participer au processus.

LE VENTRE. - Oui ben si on a décidé de s’aimer faut pas non plus qu’on s’aime n’importe comment, hein ? Non, parce que je te vois venir. Tu aimes bien aimer à ta manière.

LE CERVEAU. - La déconstruction, un aller-retour permanent entre toi et moi... Une dynamique à trouver entre toi et moi... Une finesse, une tension, une douceur ? Voilà une morale de l’histoire qui me plaît plus.

LE VENTRE. - C’est ça ! Elle est belle, cette morale, elle est pleine d’espoir ! (il a des fleurs plein les yeux) Avancer ensemble, pas contre... On pourrait être potes, Cerveau.

LE CERVEAU. - Attention, hein ! Ca veut pas dire que je fais des concessions sur mes théories.

LE VENTRE. - Tes théories resteront les mêmes, tes objectifs resteront radicaux. C’est juste dans la manière de les atteindre. Tu me piétineras pas. Tu me donneras la main au lieu de me donner des coups de pied au cul.

LE CERVEAU. - Je serai plus réaliste, aussi. Je n’avancerai à rien si je te demande tout trop vite.

LE VENTRE. - On pourrait être potes.
(Le ventre envoie une tripe étreindre le cortex. C’est beau.)
Nous avons le plaisir de vous offrir un outil pratique, gratuit et relativement simple, pour le grand chantier intime et social de déconstruction de l’Amour. Voici une lettre que vous pouvez photocopier et tendre aux personnes avec lesquels vous désirez échanger plus d’affection.
Et maintenant, une proposition bêtement formelle parce que je suis empoté pour TUER .

L’AMOUR codé tous ensemble. En s’aimant bien quand même.

ATTENDU :
Que la manière dont on fait circuler l’affection, en particulier l’affection physique, me paraît vraiment trop contrainte par une série de codes nases, chiants moyenâgeux et judéo-chrétiens qui génèrent souvent les pires situations chiantes et/ou douloureuses.
Que je suis justement empêtré dans cet héritage merdique et que je cherche désespérément des moyens de m’en sortir, mais je vous préviens pour l’instant c’est pas terrible.
Que la révolution affective mondiale commence par la révolution affective individuelle et inter-individuelle.
Que je vous trouve séduisant-e, tendre, calme, belle-beau, rigolo-te, classe, charmant-e, incroyable, bizarre, etc.
Et que du coup j’ai envie de peut-être m’asseoir à coté de vous près du poêle, ou peut-être de vous regarder dans les yeux, ou peut-être de vous faire des bisous, ou peut-être qu’on rie et qu’on joue à grand-mère glacée, ou peut-être qu’on dorme ensemble, ou peut-être qu’on fasse des choses qu’on n’oserait pas faire pour de mauvaises raisons.
ALORS J’AI DECIDE d’en parler parce que trop souvent j’avais envie d’un peu ou de beaucoup d’affection de la part d’untel ou d’unetelle et j’en parlais pas parce que :
- Je ne lae connaissais pas suffisamment alors j’osais pas.
- C’était pas assez fort ou ça répondait pas assez aux critères d’une vraie histoire d’amour alors je pensais que c’était pas la peine.
- Ille avait déjà une histoire d’amour alors je me disais que ça allait foutre la merde.
- J’avais déjà une histoire d’amour alors je me disais que ça allait foutre la merde.
ALORS ben voilà j’en parle.
MAIS ATTENTION 1- Cette lettre n’a rien à voir avec une déclaration d’amour, c’est donc une proposition d’échanges affectifs qui peuvent être vraiment très différents en fonctions des moments, des individu-e-s... ça peut être juste des envies de choses finalement très anodines, ou si ça tombe vous êtes la star de mes fantasmes nocturnes enfiévrés, on sait pas...

2 - Quoi qu’il arrive, il ne faut surtout pas être gêné-e-s, ça serait le pire des échecs honteux de la démarche. (à la fois, si on est gêné-e-s, c’est pas grave, enfin je veux dire il ne faudrait pas être gêné-e-s d’être gêné-e-s, parce que là on s’en sortira jamais.)

3 - ATTENTION !! ARG !! VIGILANCE !! L’affection c’est chouette mais l’Amour rôde, et l’Amour, des fois, c’est un piége. Chouravons le bout de fromage et laissons la tapette se reclaquer dans le vide.

Flûte à l’amour codé.

par Collectif

P.S. Ah, au fait, si vous voulez en lire plus sur ce genre de questionnements (réflexions “politiques” sur les rapports affectifs, sur les rapports femme/homme...), il paraît que le bouquin "Au-delà du personnel" est très très bien. Il est épuisé mais il est téléchargeable gratuitement sur une page du site de l’atelier de création libertaire .



Commentaires  (fermé)

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dimanche 6 mai 2007 à 09h07 - par  Coquelicot

Y’en a qui disent que l’amour est une rivière
Qui submerge le roseau
Y’en a qui disent que c’est une lame
Qui te laisse l’âme en sang
Y’en a qui disent que l’amour est un désir ardent
Un infini et douloureux besoin
Je dis que l’amour est une fleur
Et toi que c’est la graine, le pépin

C’est le coeur qui a peur de se briser
Et qui n’a jamais appris à danser
C’est le rêve qui a peur de s’achever
Qui n’a jamais saisi sa chance
C’est celui qui ne veut pas être pris
Qui ne peut pas faire semblant de donner
L’âme qui a peur de mourir
Et qui n’a jamais appris à vivre

Quand la nuit a été trop solitaire
Et que la route a été trop longue
Alors tu penses que l’amour est seulement
Pour ceux qui sont forts et chanceux
Souviens-toi simplement qu’en hiver
Loin, sous les montagnes de neiges
Gît la graine qui avec l’amour du soleil
Au printemps, se métamorphose
En rose

Traduction de la chanson : « The rose »

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lundi 16 avril 2007 à 14h05 - par  Le Plombier

J’ai beaucoup appréciés les dialogues du ventre et du cerveau qui ont du mal à se comprendre malgré de longues explications. Peut-être n’y a t-il
rien à comprendre ? Faut-il toujours trouver des justifications, surtout dans les sentiments qui nous lient les uns, les unes aux autres ? Je pense
que le cerveau et le ventre sont indissociables surtout chez la femme quand elle désire un enfant, ça se passe d’abord dans sa tête et ça se
concrétise dans son ventre. L’amour codé nous pourrit la vie, a nous de nous déconditionner si on le désire. Quand on aime, on se mari, on croit que c’est pour la vie, mais c’est faux. On ne suit pas toujours le même chemin et alors là,on se rend compte qu’on se fait chier. Soit on veut continuer, soit on regarde ailleurs et on cherche alors à s’épanouir intellectuellement, physiquement, sentimentalement, sexuellement en dehors des codes moraux transmis. Merde a l’amour conditionné.

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dimanche 15 avril 2007 à 16h21 - par  azalée

Ce que j’en pense... l’amour est plus subversif que le sexe, plus exigeant, "un trans vers" de l’autre à soi, appelant aux origines, au vide fécond de notre existence...un aller vers cette solitude habitée de la profondeur de nos émotions ayant renoncée au même pour pouvoir dire je t’aime.

A

" On ne peut peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir, chacun à besoin de l’autre pour se réveller"

"Manu Di Bango"

Site web : contre l’amour