Onfray, je te dis merde

jeudi 14 janvier 2016
par  Le Plombier
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Ci-dessous, le long papier sur Onfray publié par Charlie. Ceux qui auraient envie de me chercher sur ce terrain doivent savoir que j’ai eu ma dose. On a tout à fait le droit de ne pas aimer ma prose, et de défendre Onfray. Mais comme j’en ai plein les bottes, sachez que je ne supporterai pas ici, qui est un peu chez moi, de commentaires trop haineux. Cela se trouve, oui.

Je te tutoie, Onfray, car après tout, ne sommes-nous pas frères de classe ? J’ai grandi dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Seine-Saint-Denis, où j’ai habité quelques riantes cités maudites, comme celle des Bosquets, à Montfermeil. Je te la conseille.
Mon vieux, Bernard, était un de ces prolos qui bossaient 60 heures par semaine, samedi compris, donc. Mais comme il est mort quand j’étais gosse, d’épuisement j’imagine, il s’est en finalement bien tiré. Les cinq mioches de la famille ont alors plongé dans le pittoresque quotidien du sous-prolétariat. Ma mère, quand elle travaillait chez Kréma comme OS, pleurait le dimanche soir à l’idée d’y retourner le lundi. On achetait notre bouffe à crédit, utilisant un mot que toute notre banlieue connaissait : à croume. On vivait à croume, toute l’année, toute la vie. À crédit.
Cela pour te dire que tes innombrables trémolos à la gloire de ton père ouvrier agricole et de ta mère femme de ménage ont fini par me faire chier. Tu n’es pas le seul fils de pauvre sur cette Terre, mon gars. Mais chez moi, on révérait la Résistance antifasciste, le combat armé contre la peste brune, la détestation de tous ces salopards repliés aujourd’hui dans le Front National. Oui, je sais, ça fait drôle.
Mais ce n’est encore rien, car il y a bien mieux au programme. Définition de l’imbécile : « Qui est peu capable de raisonner, de comprendre et d’agir judicieusement ». Ben mon corniaud. Pour ne prendre qu’un exemple, Bové. En 2007, voilà que tu soutiens sa candidature à la présidentielle, avant de te raviser in extremis, pour la raison que le moustachu fait des OGM un « combat monomaniaque ». Eh ! personne ne t’avait donc mis au courant ? Tu rallies aussitôt la candidature Besancenot, qui deviendra plus tard, à tes yeux, le (lieu)tenant d’une secte. Rions un peu : toi qui ne condamnes pas le capitalisme, mais seulement sa forme libérale, soutenir un Besancenot (1) ! La même farce se produit quelques années plus tard avec le Front de Gauche, d’abord encensé, puis expulsé sans ménagement vers tes proliférantes ténèbres extérieures. Je gage que tu aurais aimé ce vieux canasson d’Edgar Faure, aussi insaisissable que le vif-argent, qui répétait souvent cette phrase dont il était l’auteur : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. »

Mais ce n’est encore rien, car tu es l’homme des records. Tu es radieusement pour l’atome, les OGM et la transgénèse, la science et la technique les plus débridées. Citation de 2006 dans un hors-série du magazine Éperon : « L’opinion publique est toujours en retard sur la pointe avancée de la recherche scientifique (…) Il faut que les chercheurs et les scientifiques pratiquent avec audace, à rebours de l’actuelle religion du principe de précaution qui est surtout très utile pour immobiliser tout, entraver la recherche et empêcher le progrès ». L’audace, évidemment. La liberté pleine et entière pour ceux de la chimie de synthèse, du nucléaire, du clonage, du transhumanisme. Tu me fais penser à cette baderne de Napoléon, qui allait répétant au matin des grands massacres : « On avance, et puis on voit ». Et on a vu, n’est-ce pas ?

Je ne résiste pas à l’idée de charger encore ta lourde barque. Sur le nucléaire (In Fééries anatomiques, Grasset) : « Les peurs dues au transgénisme ressemblent à s’y méprendre à celles qui accompagnèrent la naissance de l’électricité ou du chemin de fer, voire de l’énergie nucléaire – qui rappelons-le, n’a jamais causé aucun mort : Hiroshima et Nagasaki, puis Tchernobyl procèdent du délire militaire américain, puis de (…) soviétique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel. » Ce que c’est qu’un philosophe, qui recopie mot pour mot les communiqués de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Mais tu es aussi un excellent imitateur. De Claude Allègre ? De Laurent Cabrol, l’immense présentateur météo ? Citation tirée de ton blog, publiée en mars 2012 : « Je ne sache pas que les tenants écologistes du tri sélectif, (…) les faucheurs d’OGM et autres opposants aux nanotechnologies (…) refusent la chimiothérapie quand, pour leur malheur, un cancer s’abat sur eux. Or ces médicaments terribles ne se fabriquent pas comme des tisanes de persil ou des décoctions d’échalotes… »
Le seul mot qui me vienne à l’esprit est celui de scientisme, dans son acception la plus ringarde. Cher grand et magnifique rebelle de poche, tu es un scientiste. Les plus imaginatifs de cette véritable secte – qui ne mourra jamais, dors tranquille –pensent que le pouvoir devrait revenir aux grands Sachants que sont les scientifiques, ceux qui cherchent et trouvent. Les seuls au fond qui changent réellement le monde, pas ? Tout le vingtième siècle est rempli d’hymnes niais au « progrès » technique et scientifique.

Que la technoscience ait empoisonné tous les milieux de la vie par la chimie, jusqu’à la rosée du matin, ne compte pas. Qu’elle ait imaginé l’atome et des radionucléides capables de frapper pendant des centaines de milliers d’années, pas davantage. Qu’elle change le monde en une vaste prison surveillée numériquement, jusqu’au moindre déplacement, et c’est encore un bienfait. Ton scientisme est d’évidence un mythe, celui de l’alliance – supposée vertueuse – entre la raison et la science, entre l’esprit et la technique. Cette pauvre pensée est incapable de saisir le neuf, incapable de comprendre les points de rupture et de basculement, incapable en conséquence de proposer la moindre perspective.

Cette idéologie concentrée a grand besoin des écologistes, autre nom des charlatans et des obscurantistes, pour resplendir. Eux, ces grands Hommes, maintiendraient dans la tempête la flamme des Lumières. Pathétique ? Oui, je dois avouer que je trouve cela pathétique. Des hommes qui ont eu le privilège insigne d’étudier, de réfléchir, de s’informer, acceptent de faire la courte échelle à une entreprise de destruction organisée du monde existant.

Mais ce n’est encore rien, car avec toi, les limites ordinaires sont chaque jour pulvérisées. Il paraît que le journal Marianne a loué le palais de la Mutualité pour toi seul, le 20 octobre. Tu devrais y réunir tes amis Régis Debray, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Jean-François Kahn, et l’inusable culotte de peau Jean-Pierre Chevènement. Ma foi, tu vises haut ! Tant de grands noms, tant de braves gens ! Il est sans doute d’autres liens entre eux, mais celui qui me saute aux yeux est celui de franchouillardise. Ces grandioses intellectuels sont tous obsédés par ce minuscule territoire que le hasard nous fait habiter.

J’en ai bientôt fini. Toi, qui serais un grand philosophe, ne trouves aucun mot, aucune idée à apporter au seul débat politique, moral et philosophique qui tienne. Je veux évidemment parler de la crise écologique planétaire, dont tu ne sais rien, car cela commanderait cette fois de penser sans filet, ce qui peut faire mal au cul lorsque l’on tombe.

Ta petite personne – et la mienne – sommes les contemporains de la sixième crise d’extinction massive des espèces, mais tu t’en tapes. Les sols agricoles disparaissent par érosion ou sont empoisonnés pour des décennies ou des siècles par la chimie de tes amis techniciens, mais tu t’en cognes. La vie sous les eaux et ses équilibres vieux de millions d’années est atteinte par la pêche industrielle et les filets de 100 kilomètres de long parfois, mais tu t’en fous. Les forêts sont cramées pour en faire des étagères ou des allumettes, l’élevage industriel a changé les animaux, compagnons de dix millénaires, en tristes chairs martyrisées, les fleuves sont devenus partout sur Terre des dégueuloirs pour nos orgies de consommation, mais tu arranges ta mèche et cherches le meilleur profil possible. Hum. Comment te dire ?

Et puis ce foutu dérèglement climatique, bien sûr. Qui rebat toutes les cartes. Qui menace toutes les sociétés humaines de dislocation. Cette seule question, par-delà l’angoisse qu’elle renferme, pourrait être pour un philosophe une occasion unique de repenser le monde dans sa totalité. Voilà qui devrait passionner. Mais il faudrait pour cela quitter cette France fantasmatique et dérisoire qui te dispense tant de ronds de serviette à la rédaction des gazettes et des télés. Il faudrait prendre le large. Il faudrait devenir un penseur de l’humanité. Tu préféreras toujours les couvertures du Point et les interviews sur TF1.

Ce n’est encore rien, car ce ne sera jamais assez. Toi et le Front National. Je ne t’accuse pas d’en être, car tu es bien trop adroit pour cela. Mais il ne fait aucun doute que lorsque tu trouves excellente l’idée d’unir les souverainistes de droite et de gauche, Marine Le Pen comprise, tu travailles à l’égal d’un sapeur qui mine un barrage sur la Volga. Tu prépares – en conscience je l’espère – une crue dévastatrice des eaux les plus brunes. Vois-tu, arrivé là, je me dois de l’avouer : tu me dégoûtes.
Tu me dégoûtes d’autant plus que je continue, moi, à penser aux pauvres. Pas seulement à mon père parce qu’il serait mon père. Aux pauvres de ce monde en furie. Au milliard d’affamés chroniques, « ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire ». Au milliard d’habitants des slums, favelas, bustee ou townships de cet inframonde dont tu ne dis jamais un mot, toi le si grand esprit. Au milliard de réfugiés climatiques que nous prépare l’avenir.

En réalité, je crois que tu appartiens à cette gauche d’épouvante qui envoya à la mort des millions de jeunes prolos et paysans de 1914. Qui ne bougea pas un orteil lorsque les impeccables chemises brunes et noires ont commencé d’habiter les rues. Qui mena les guerres coloniales que l’on sait, pour sauver cette soi-disant « France, de Dunkerque à Tamanrasset ». Il y a encore quelques personnes, au coin du bois, qui rêvent d’un monde sans chefs ni patrons, sans patrie ni frontières. Et parmi eux, moi. Moi qui t’emmerde autant qu’il m’est possible, Onfray. Moi qui te dirai merde sans jamais me lasser.

(1) Onfray est fatigué d’entendre « les vieilles scies militantes d’hier et d’avant-hier : cosmopolitisme des citoyens du monde, fraternité universelle, abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme, pulvérisation de toutes les aliénations, égalitarisme radical ». In L’Archipel des comètes, Grasset.

Merci aux textes de Bertrand Louart, qui m’ont apporté de précieuses informations.


Fabrice Nicolino



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