Espagne, juillet 1936 - Juillet 2016 : quelque chose de libertaire

mardi 2 août 2016
par  Le Plombier
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A partir du 18 juillet 1936 Barcelone et la Catalogne sont « gouvernés » par des syndicalistes libertaires. En ce printemps 2016 la nouvelle maire de Barcelone rend un vibrant hommage à Federica Montseny, ministre anarchiste de la Santé dans le gouvernement de Largo Caballero et l’une des premières femmes ministre en Europe…

Le soulèvement des généraux commence à Melilla (Maroc espagnol) le 17 juillet 1936, un peu plus tôt que prévu semble-t-il. Le général Franco salue l’événement depuis Las Palmas (Canaries), en ces termes : « Gloire à l’héroïque armée d’Afrique… etc.

Dans la Péninsule le gouvernement de « Frente popular » issu des élections générales du 16 février prétend, par la voix de son président Manuel Azaña , qu’il maîtrise la situation. Les militants syndicaux et politiques qui s’attendent depuis des mois à ce « golpe » n’en croient pas un mot.

A Barcelone le président de la Catalogne refuse d’armer les militants de la CNT (anarcho-syndicaliste), syndicat le plus important en Catalogne et à égalité en nombre d’adhérents avec l’UGT (socialiste de gauche tendance Largo Caballero) dans le reste du pays.

De sorte qu’il faut bien aller chercher les armes où elles se trouvent, dans certains bateaux ancrés dans le port, dans les armureries et postes de police dont les occupants ne savent pas encore sur quel pied danser. Et puis on dresse des barricades de manière à contrarier les militaires qui ne tarderont pas à sortir des casernes.

Dans la douceur de la nuit du samedi au dimanche on s’active donc à fourbir les armes, à confectionner de rudimentaires grenades avec la dynamite réquisitionnée tandis que les ouvriers de la métallurgie blindent voitures et camions qui en deviennent de monstrueux scarabées de fer.

Le dimanche 19 juillet, donc, le général Goded atterrit à Barcelone en provenance de Mallorca dont on sait par Bernanos (Les grands cimetières sous la lune) comment le fascisme y triompha.

Ce dimanche, les combats dans les rues et sur les places de Barcelone tournent rapidement, mais au prix de nombreux morts, à l’avantage des militants. Goded réalise bien vite qu’il ne peut rien contre Barcelone insurgée, il ne lui reste plus qu’à se rendre. Il sera condamné à mort par un tribunal militaire et fusillé un mois plus tard.

Le lendemain 20 juillet les militaires enfermés dans la forteresse de las Atarazanas résistent encore. Tous les membres du fameux groupe « Nosotros » sont là : Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti, Juan García Oliver, Miguel García Vivancos, Ricardo Sanz, Antonio Ortiz…

Ascaso, en costume cravate et mousqueton à l’épaule, fume tranquillement une cigarette à l’abri, croit-il sans doute, d’un canon monté sur des roues de charrette. Soudain il s’abat touché à la tête par une balle venue d’on ne sait où. La nouvelle se répand immédiatement parmi les militants. Durruti, son camarade le plus proche avec lequel il a vécu tant d’aventures en Espagne et aux Amériques, avec lequel il a mené à bien tant « d’expropriations » de banques pour alimenter les caisses de grève et venir en aide aux familles les plus pauvres, Durruti, donc, s’élance pistolet au poing, hurlant « adelante hombres de la CNT ! » bientôt dépassé par la foule de ceux qui ont une arme et de ceux et celles qui vont mains nues.

Atarazanas tombe, Barcelone est en liesse, les militants de la CNT et de la FAI prennent en main le gouvernement de la ville et de la région. Il y a ce jour-là quelque chose de libertaire dans Barcelone. Le Président Companys ne s’y trompe pas, lui qui avait la veille refusé des armes aux syndicats.

En fin d’après-midi il reçoit dans son bureau un groupe de « militantes destacados », il y a là, bien sûr, Durruti, Diego Abad de Santillán (qui écrira une intelligente analyse de la situation dans son livre : Por qué perdimos la guerra ?), García Oliver qui, dans ses mémoires « El eco de los pasos » (Ruedo Ibérico) décrit la scène : nous sommes entrés dans le bureau de Companys couverts de sueur et de poussière, armés jusqu’aux dents…

Et Companys qui fut l’avocat bénévole de certains d’entre eux leur tient le discours suivant : « Vous avez, vous les libertaires, vaincu le fascisme, vous êtes maintenant les maîtres de la Catalogne… Si vous n’avez pas besoin de moi comme président dites-le moi maintenant et je deviendrai un soldat de plus dans la lutte contre le fascisme. Si, au contraire, vous pensez que je peux être utile comme Président, vous pouvez compter sur moi, sur ma loyauté, etc. »

García Oliver résumera son analyse de la situation en ces termes : « Ou nous proclamions le Communisme libertaire, ce qui équivalait à instaurer une dictature anarchiste, ou nous options pour la Démocratie ce qui signifiait la collaboration avec les autres forces politiques et syndicales… ».

Ce qu’ils ne savaient pas ces « guerrilleros » c’est que, dans la pièce attenante, les dirigeants des principales organisations du « Frente popular » attendaient impatiemment la décision des libertaires.

Les dirigeants de la CNT et de la FAI (Fédération anarchiste ibérique) optèrent donc pour la collaboration de sorte que le nouveau gouvernement de la Catalogne vit immédiatement le jour sous la désignation exigée par les libertaires qui ne voulaient en aucun cas participer à un gouvernement (exigence moins naïve qu’il n’y paraît) de « Comité central des milices antifascistes ».

Quoique largement majoritaires en Catalogne et en Aragon, les libertaires n’exigèrent pas « tout le pouvoir » au sein du Comité des milices : sur les quinze postes du Comité ils se contentèrent de n’en occuper que cinq espérant que les autres organisations suivraient leur exemple dans les régions où ils n’étaient pas majoritaires. Ce qui ne fut pas le cas. Angélisme alors que cette attitude ? Peut-être mais surtout « honra », ce sens de l’honneur, de la droiture, du bien se conduire que rappelle la proclamation de la Révolution de 1868 : « Viva España con honra ! ».

Il y avait bien en cet été de 1936 quelque chose de libertaire à Barcelone, en Catalogne, en Aragon et un peu partout en Espagne. Quelque chose de libertaire qui allait interpeller et contredire la doctrine, le dogme plutôt, de l’antiétatisme anarchiste. Car non seulement les libertaires les plus anarchistes allaient collaborer au gouvernement de Catalogne mais en outre ils seraient ministres dans le gouvernement central de Largo Caballero à partir du 4 novembre.

Federica Montseny fut ainsi l’une des premières femmes ministre en Europe. En charge de la santé elle fit rédiger un projet de loi autorisant l’avortement, préconisa la contraception et lutta contre la prostitution.

Quant à García Oliver, lui l’ancien détrousseur de banques et habitué des pénitenciers, devenu ministre de la Justice, il confia le soin de faire cesser les exécutions sommaires et « l’anarchie » qui régnait dans les prisons à Melchior Rodriguez, personnage exceptionnel qui sauva la vie de nombreux prisonniers ce qui lui valut d’être salué comme « el Angel rojo » (l’ange rouge) dans le camp de ses ennemis. Il rédigea en outre un projet de loi réformant l’administration de la justice qui frappe, quand on le lit aujourd’hui, par sa modernité et dont feraient bien de s’inspirer les ministres successifs en nos temps de prisons débordantes.

Pour la deuxième fois donc depuis le 18 juillet les libertaires d’Espagne trahissaient leur dogme en exerçant le pouvoir au cœur même de l’Etat ce qui, plus que toute autre considération signale qu’il y avait bien quelque chose de libertaire, c’est-à-dire d’anti-dogmatique, en Espagne en cet été de 1936.

Nous voici 80 ans plus tard observant une femme élue maire de Barcelone qui, lors de la première réunion des « maires du changement », rend un vibrant hommage à Federica Montseny et annonce sous les applaudissements que le portrait de « la Federica » sera accroché dans son bureau avec ceux d’autres femmes remarquables.

Il me semble bien qu’il demeure et renaît sans cesse quelque chose de libertaire à Barcelone d’autant plus que Ada Colau, comme les autres « maires du changement », est parvenue au « pouvoir » à partir de son « action directe » dans la rue et non par la décision du comité central ou bureau politique d’un quelconque parti politique.

Et c’est, j’en suis persuadé, ce quelque chose de libertaire que les dirigeants « verticalistes » de Podemos, Iglesias en tête, n’ont pas voulu connaître ou, en tout cas, ont négligé. Et je suis persuadé que dans ce million de voix qui ont fait défaut le 26 juin nombre d’abstentionnistes, à tort ou à raison, ont observé une attitude militante et cohérente avec le « no nos representan ! » du 15-M car il a manqué, à Iglesias particulièrement, le « parler vrai » qui interdit de dire tout et son contraire, de tenir successivement le discours de la caste et celui de la social-démocratie.

Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour sur la « Plaza Podemos » où est évoquée et discutée l’éventualité pour Iglesias de "dar un paso atrás", de se mettre en retrait, éventualité à laquelle il aurait lui-même fait allusion.

Juan Carlos Monedero, l’autre fondateur de Podemos, a sans doute raison quand il dit (mais un peu tard) qu’il y a eu depuis l’Assemblée fondatrice de Vistalegre trop de télévision et pas assez de rue. Et Iglesias n’a sans doute pas tort de constater (mais un peu tard) dans son discours devant le Conseil citoyen (instance suprême du parti) qu’il n’est pas aisé de concilier jacobinisme et plurinationalisme c’est-à-dire fédéralisme, ce fédéralisme proudhonien si ancré dans la tradition politique espagnole. Et Iglesias n’a pas tort de redouter le « crétinisme parlementaire » qui guette les nouveaux députés et la normalisation d’un parti devenu « comme les autres », un parti qui « ne nous représente pas », car il y a toujours, 80 ans après juillet 1936, en Catalogne et en Espagne quelque chose de libertaire.

Par Nestor Romero


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