LE MYTHE DE LA GAUCHE EST MÛR POUR S’ÉCROULER

mercredi 7 juin 2017
par  Le Plombier
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La situation économique et sociale au Venezuela, après 14 ans de gouvernement de Chavez et plus d’un an de gouvernement maduriste, ne pouvait pas donner plus que les résultats que nous voyons aujourd’hui. Il est alors nécessaire de faire un examen historique afin de contextualiser la présente explosion sociale.

Cette succession de gouvernements « socialistes » et la crise actuelle ne peut être comprise et dénoncée qu’en tenant compte du fait que le socialisme dont on parle est, sans aucun doute, un « socialisme » bourgeois. C’est la social-démocratie qui instaure ses gouvernements « ouvriers », revendiquant la souveraineté nationale, la défense de l’économie nationale, prétendant gouverner pour la classe qu’ils écrasent. Ainsi, la révolution bolivarienne se conçoit avec des nationalisations, une importante rente provenant du pétrole, une énorme bureaucratie, beaucoup de nationalisme et de populisme, et des coups et des miettes pour la majorité du prolétariat ; le Venezuela devenant le bastion du socialisme à la mode du XXI° siècle.

Mais le fait que les moyens de production soient nationalisés ou non ne change rien. Pour nous prolétaires, cela ne fait aucune différence que celui qui nous exploite soit un propriétaire particulier, le gouvernement national ou une multinationale. Le Capital n’a pas une méthode unique pour se reproduire, il utilise celle qui lui est utile aux fins d’une meilleure reproduction, à sa propre valorisation. À cet égard, s’il utilise l’interventionnisme étatique et la logique pseudo-« socialiste », il ne le fait que dans les occasions où cela finit par lui être rentable, tout en conciliant les intérêts antagoniques des classes et en lui permettant de continuer à se développer, à s’agrandir et à utiliser la population avec l’excuse de la croissance de l’économie nationale. En tant que grande illusion, le « socialisme » bourgeois prétend qu’existe le socialisme dans un seul pays, ce qui en tant qu’intérêt nationaliste (régional, partiel) ne peut pas être plus que les intérêts de la bourgeoisie qui vise à l’atomisation du prolétariat. Quelle que soit la forme qu’il prenne, tout État est impérialiste. Tout différend ou toute alliance entre les États n’est simplement que la conséquence du développement des économies nationales, à savoir des intérêts bourgeois individuels et jamais des intérêts du prolétariat.

Les crises au Venezuela ont toujours été associées, tant par Chavez que Maduro, aux tentatives de coups d’État ou de complots yankees, et codifiées comme étant la lutte contre la droite ou l’« impérialisme ». En cohérence absolue, le discours de Nicolás Maduro réitère qu’il confronte un « Coup d’État » qui serait semblable à ce qui s’est passé en avril 2002 avec Hugo Chávez. La fausse dichotomie entre pays socialiste et puissance impérialiste que nous dénoncions plus haut se met à nu à son tour dans les accords commerciaux entre ces pays. La recherche de profit, ainsi que dans d’autres contextes, la nécessité de réprimer le prolétariat dans des moments de grands bouleversements sociaux, oblige à chercher de nouvelles subtilités discursives pour justifier alliances et mesures. Ceci est démontré par les mesures prises par Chavez par rapport à la production de pétrole sur son territoire.

Après la grève du secteur pétrolier en 2002, le gouvernement dirigé par Chavez a proposé de récupérer les compagnies pétrolières du pays. À partir de 2005, une série d’actions ont été entreprises pour récupérer la ceinture pétrolifère de l’Orénoque, considérée comme le plus grand gisement de pétrole sur la planète. Déjà en 2007, la Loi 5.200 instituant la nationalisation de la ceinture est décrétée. De nombreuses entreprises mixtes pétrolières sont formées, dans lesquelles le gouvernement vénézuélien a obtenu une participation majoritaire grâce à sa compagnie étatique de pétrole et de gaz naturel « Petróleos de Venezuela SA » (PDVSA), reprenant de cette façon le contrôle – ainsi qu’une grande partie des redevances – des entreprises qui appartenaient à des capitaux internationaux.

En dépit de la propagande médiatique outrancière et farfelue contre l’impérialisme américain, un grand allié dans la formation de ces entreprises mixtes a été la multinationale Chevron, connue pour la catastrophe écologique provoquée en Equateur. Les défenseurs du « Socialisme du XXI° siècle », comme tous les partisans du capitalisme, ont toujours une justification pour ces négociations, quand ce n’est pas « stratégique », c’est simplement « nécessaire ». Au Venezuela, le pétrole est la principale source de revenus. Les destinations de ses barils de brut sont principalement les États-Unis et dans une moindre mesure l’Europe et certains pays d’Amérique latine.

Les accords économiques des compagnies pétrolières sont déguisés avec des discours visant à la « souveraineté pétrolière » et à la promotion des Missions Sociales. Ils apparaissent comme une initiative du gouvernement national bolivarien et constituent un ensemble de mesures pour faire face aux secteurs populaires du pays. Leur apparition a lieu dans un climat de conflit social et économique, dont les moments les plus cruciaux ont été la tentative de coup d’État en avril 2002, la grève du secteur pétrolier de décembre de la même année et le Référendum Révocatoire d’août 2004. À ce jour, les entreprises mixtes sont reconnues et glorifiées par un « renforcement de la sécurité sociale du pays » quand on augmente le budget alloué aux Missions.

Si le Venezuela est parvenu pendant si longtemps à limiter la détérioration, c’est parce que sa force de choc pétrolière lui confère un avantage commercial et monétaire important. Mais ce n’est pas suffisant pour garantir la stabilité de la monnaie et la fuite des capitaux ; de plus, la redistribution de la rente pétrolière a produit un risque inflationniste, confirmé aujourd’hui. Au cours des quatre dernières semaines, le gouvernement de Maduro a annoncé presque tous les jours, de nouvelles mesures, avec la promesse de remédier à l’inflation et aux pénuries. Mais au-delà des débats houleux entre le gouvernement et l’opposition, le mécontentement se vit dans la rue.
Lorsque la carotte est pourrie…

Maintenant que tout a explosé, que l’inflation au Venezuela est la plus élevée d’Amérique latine, que cette grande masse d’hommes et de femmes précipités dans la misère et soumis aux pénuries et à la faim sont descendus dans les rues, on ne peut plus améliorer la situation avec des mesures populaires. Maduro a récemment opté pour des décisions similaires afin de faire face à ce qu’il appelle la « guerre économique » ou le « sabotage économique de fractions apatrides ». Ces mesures, allant de la Loi Habilitante des coûts et des prix équitables, en passant par un nouveau système de subventions pour l’achat de produits de première nécessité, jusqu’à la mise en œuvre d’un nouveau système de taux de change et la restructuration de la gestion des réserves en devises étrangères dans le pays, visent à l’interventionnisme et à la nationalisation pour renforcer l’économie nationale. Les aberrantes campagnes de la propagande officielle ne seront pas plus utiles, ni les mobilisations pro-Maduro ou les périodes de Noël et de carnaval anticipées. Il est temps maintenant de regarder de plus près ce qui se passe avec le prolétariat frappé de plein fouet qui habite la région du Venezuela.

Le 4 février, ont éclaté des manifestations étudiantes qui trouvent leur origine dans l’agression sexuelle d’une étudiante à l’Université Nationale Expérimentale de Táchira. Quelques jours plus tard, le 12 février, une manifestation d’étudiants à Caracas a déclenché une série d’émeutes dans le pays. Ce qui a commencé comme une protestation étudiante contre la situation d’insécurité s’est achevé par la répression étatique et un bilan de 14 étudiants arrêtés. Les manifestations qui ont suivi pour la libération de ces étudiants ont déchaîné la tension qui venait à s’accumuler dans le contexte de la crise économique, de la pénurie de biens de première nécessité et des services de base, ainsi que le début de la mise en œuvre d’un ensemble de mesures économiques du gouvernement. Les manifestations se propagèrent à d’autres villes, en particulier Mérida, Táchira et Trujillo, et elles furent également réprimées par la Garde Nationale Bolivarienne (GNB) et le Service Bolivarien du Renseignement (SEBIN), en plus des célèbres groupes paramilitaires indirectement financés et directement initiés par cet État.

Dans ce contexte, une partie de l’opposition, comme les partis dirigés par María Corina Machado et Leopoldo López, a voulu tirer profit de la situation et a appelé à la mobilisation, exigeant entre autre la démission de Maduro, dans une tentative de canaliser les protestations, de les légaliser, de les politiser. À leur tour, les autres partis d’opposition qui forment la Mesa de la Unidad Democrática [Table de l’Unité Démocratique, note du traducteur], une sorte d’amalgame social-démocrate, progressiste chrétien, réformiste, libéral (et nous pourrions continuer…) qui constitue la principale opposition au Venezuela, se sont opposés ouvertement aux manifestations et ont appelé à abandonner les mobilisations pendant trois jours. Cela a été ignoré par les gens qui continuèrent à descendre dans les rues, dépassant ainsi le parti pris des uns et la passivité des autres, en généralisant la protestation pour une grande partie du Venezuela.

Les manifestations se sont étendues à de nombreuses régions du pays et ont été appelées principalement grâce aux « réseaux sociaux ». À son tour, dans chaque zone les opinions et les motifs qui ont incité les manifestations varient. Dans le cas de Caracas, elles ont été spécialement le fait de secteurs de la classe moyenne et d’universitaires, et les demandes traitèrent de questions politiques, telles que la démission de Maduro et la modification du modèle économique et social. À l’intérieur du pays, des secteurs populaires ont rejoint la protestation, y incorporant des revendications sociales telles que la critique de l’inflation, des pénuries et du manque de services de base.

Après quelques jours de calme relatif, le samedi 22 mars, les manifestations et les affrontements entre partisans du gouvernement et forces de l’opposition ont repris. Cette journée de marches et de contremarches a donné lieu à nouveau à des émeutes dont le bilan s’élève à de nombreux détenus et trois morts.
Les raisons de la protestation vont des exigences en matière de santé, le logement, et l’approvisionnement de produits de première nécessité, jusqu’à des revendications quant à l’insécurité. Cependant, ces journées de protestation, quelles que soient leurs raisons verbalisées, leurs mots d’ordre dans de nombreux cas limités, ont été une critique pratique et ont mis en avant la destruction des symboles et des institutions de l’État et du Capital. Il y a eu des assauts contre les sièges de partis politiques, tant de l’opposition que du gouvernement ; des attaques contre les bureaux des institutions de l’État et des patrouilles du Corps des Enquêtes Scientifiques, Judiciaires et Criminelles (le principal organe étatique d’enquêtes judiciaires). De plus, il y a eu l’attaque de l’Hôtel Venetur (une propriété de l’État) et le siège prolongé de la chaîne de télévision publique Compañia Anónima Venezolana de Televisión (VTV). À Táchira, il y a eu des attaques contre le siège de la Fondation de la Famille, dans la municipalité de Chacao contre la Banque Provinciale et la Banque du Venezuela, et à Barquisimeto, au siège de la Société Anonyme Nationale des Téléphones du Venezuela (CANTV).

Aucune de ces attaques n’est une garantie face à l’éventuelle codification des manifestations en une demande de réformes partielles, mais les mobilisations, les « guarimbas » (les barricades urbaines) et les attaques menées par le prolétariat de la région vénézuélienne dénoncent avec des bâtons et de la fureur, encore une fois, l’inhumanité du Capital, son aspect démocratique et ses partis, ses médias, son bras répressif et ses forces de frappe. Ceci et d’autres révoltes dont nous sommes témoins, qui se passent dans des endroits différents et apparemment pour des raisons différentes, bien qu’elles soient souvent éphémères, posent l’identification des intérêts et de la lutte contre l’exploitation, comme la réponse la plus humaine contre la civilisation, comme critique pratique contre l’ordre et ses représentants, comme le montre la tentative d’imposer les besoins humains contre ceux du marché et des rapports sociaux capitalistes.

Et comme toujours, quand la carotte se met à pourrir… il n’y a plus qu’à distribuer des coups de bâtons. La branche armée de l’État défend avec la prison et la torture son incontestable propriété privée. La répression par la GNB, le SEBIN et de groupes paramilitaires réussit à disperser quelques protestations alors qu’elle en déclenche d’autres. La répression sans ménagement, la détention et la torture, la militarisation de la ville de Táchira, les perquisitions illégales, entre autres, ont été la réponse préférée de l’État vénézuélien à cette série d’attaques et d’émeutes, avec un bilan jusqu’à présent de 36 morts, environ 400 blessés et 1 600 arrestations.

Maintenant que le baratin du pouvoir populaire montre son vrai visage, il est temps de mettre l’accent sur la spontanéité de ces émeutes, et qu’au-delà des mots d’ordre qui les verbalisent, ce sont des ruptures de la vie quotidienne, peut-être l’expression partielle et incomplète, d’une classe épuisée de vivre et de mourir écrasée, étrangère à son humanité. Les différentes façons où ces conditions sont réunies dans différents États ne sont que les différents visages de notre condition de prolétaires. Comprendre cela, c’est comprendre que nous faisons partie du même être, dans la mesure où nous partageons les mêmes conditions misérables d’existence et nous portons la capacité de mettre fin à cette situation.

« Si le socialisme du XXI° siècle ne veut que consolider la démocratie, le marché et le nationalisme, nous devrions nous demander pourquoi penser qu’il s’agit d’une révolution ? Si on est juste en train d’affirmer ces valeurs nauséabondes dans lesquels nous évoluons tous les jours. Tant Correa et sa révolution citoyenne que Chavez et la révolution bolivarienne ne font que nous montrer que le capitalisme change son image bienveillante et populaire, mais qu’il n’abandonne pas son essence de mort. »

La Oveja Negra N° 15 [Le Mouton Noir]


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