Entre football et anarchisme, l’éloge de la passe de : Paco

samedi 5 août 2017
par  Le Plombier
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Recevoir, donner, rendre... En terme footballistique, ce va-et-vient libertaire qui évoque l’entraide s’appelle une passe. Un art encouragé par Albert Camus. Les éditions Libertaires publient un ouvrage passionnant qui revient sur les rapports, parfois tendus, entre les anarchistes et le sport. Une proposition de gymnastique révolutionnaire pour purger le sport et le monde de la vermine capitaliste.

Voici un livre qui, par certains côtés, ravivera quelques souvenirs chez les militant-e-s des comités pour le boycott de la coupe du monde de football en Argentine (COBA de 1978) ou des Jeux Olympiques de Lake Placid/USA et de Moscou/URSS (COBOM de 1980), collectifs où la critique politique et sportive réunissait cahin-caha militant-es anars et gauchistes. Certains trotskistes se faisaient toutefois tirer l’oreille quand il s’agissait de dénoncer la répression en URSS « pour-ne-pas-crier-avec-les-loups-yankees »... Certains autres boudaient réunions et collages pendant les matchs et les compétitions...

S’il est ici question, bien entendu, de revenir sur l’utilisation du sport comme outil de propagande au service d’Etats sulfureux (Jeux Olympiques de Berlin en 1936, Grand Prix de Formule 1 en Afrique du Sud du temps de l’apartheid...) ou comme « opium » pour endormir les masses laborieuses réclamant du pain et des jeux, l’ouvrage coordonné par Wally Rosell (militant libertaire et demi gauche) ne s’arrête pas là.

De 1963 à 1997, des militants freudo-marxistes proches des trotskistes, profs de sport syndiqués à l’Ecole Emancipée, ont fourni de belles pages antisportives dans des revues incisives (Partisans, Quel corps ?, Le Chrono enrayé...). Réunis autour de Jean-Marie Brohm, ils s’opposaient aux apôtres du libéralisme sportif comme aux staliniens qui voulaient faire du sport soviétique un modèle pédagogique universel. Curieusement, les anars français ont laissé peu de traces écrites sur la question.

Si la chose sportive n’a guère enthousiasmé - du moins officiellement - les libertaires tricolores, il n’en va pas de même chez les anars sud-américains qui ont dribblé avec le foot social dès les années 1900. En témoigne l’existence de clubs en Argentine, au Brésil, au Paraguay, en Uruguay... qui adoptèrent évidemment des maillots rouge et noir. L’Argentino Junior’s, fondé en 1904 dans une bibliothèque anarchiste, s’illustra sous le nom des Martyrs de Chicago (en hommage aux anarcho-syndicalistes pendus en 1886 qui sont honorés chaque 1er mai). D’autres clubs, en opposition aux clubs patronaux, faisaient référence à des grèves mémorables. Accompagnant les pratiques ouvrières, foot et militantisme anar faisaient aussi bon ménage dans les rangs de la CNT en Espagne ou de l’IWW en Amérique du Nord.

Dans les années 80, les anarchistes anglais organisaient des tournois à l’occasion du 1er mai. Au début des année 2000, il semblait impossible de préparer un salon du livre anarchiste en Amérique du Nord sans proposer parallèlement un match de foot. Dans le Midwest, il y eut ainsi l’Anarchist Football Association qui réunissait des équipes nommées Riot (Emeute) ou Swarm (Essaim). Entre autres événements, on connaît le tournoi Uprising (Soulèvement) à New York City et des matchs où se sont côtoyés l’Emma Goldman Anarchist Feminist Club, le Dynamo Kropotkin, le Montréal’s Anarchist Soccer Club ou le Kronstadt FC. Autant de rencontres autogérées, amicales et créatives aux règles mouvantes, sans gagnant ni perdant, mixtes et solidaires. Les fonds récoltés sont souvent offerts à diverses luttes et causes. Proposée par un collectif de l’infoshop anarchiste Jura Books, une Coupe du monde des peuples s’est également déroulée à Sydney en 2010. Depuis plusieurs années, une Coupe libertaire de football agite aussi Stockholm. Le gagnant a le privilège d’organiser le tournoi suivant.

Le livre offre un chapitre sur un réseau radical mal connu. Si, sur les pelouses, des militant-e-s tentent de se réapproprier un sport confisqué par toutes sortes de mafias, d’autres s’installent dans les tribunes pour contrer l’activisme nauséabond de certains supporters. « Pas de fascistes dans nos tribunes, pas de tribunes pour les fascistes ! » Confondus par les médias avec les hooligans, les Ultrà sont aux antipodes des hordes racistes. Présents dans plusieurs pays, ils chantent Bella Ciao, brandissent des drapeaux palestiniens et dénoncent le foot-business qui va des salaires astronomiques des joueurs aux prix élevés des billets ou des maillots « fabriqués en Chine par des gens sous-payés ». Les spectaculaires Ultrà démontrent, très bruyamment, qu’on peut être militant internationaliste, antifasciste, antiraciste, anticapitaliste, antisexiste et supporter. Partisans d’un foot populaire, ils/elles font des stades des terrains de lutte et organisent des tournois militants comme le Mondial Antiraciste. Le Mondiali Antirazzisti de Bologne regroupe un Forum social sportif (foot, rugby, volley...), des débats et des concerts. La coupe se joue sans arbitre ni crampon ni hors-jeu ni insultes. Sont primés les plus beaux maillots, le fair-play, les meilleurs supporters.

Composé de chapitres variés et vivants, mêlant études, témoignages et interviews, Eloge de la passe revient sur des périodes historiques brûlantes où sport et politique se télescopèrent, parfois tragiquement. Ce fut le cas à Barcelone en juillet 1936 lors des Olympiades populaires opposées aux Jeux Olympiques nazis. Olympiades frappées par la trahison du Front populaire qui préféra parader à Berlin et par le soulèvement franquiste. Venus d’Autriche, d’Allemagne, d’Italie, de France, de Pologne, d’Argentine, d’Amérique, certains sportifs antifascistes intégrèrent les colonnes de la CNT et du POUM bien avant que Staline invente les Brigades internationales. Plus près de nous, il est également question de mai 68 qui vit l’occupation du siège de la Fédération Française de Football par un comité d’action proche de l’équipe du Miroir du football qui clamait : « Le football aux footballeurs ! »

Dans le film de Ken Loach, Looking for Eric, Cantona assure que le but dont il reste le plus fier est... une passe. Les anars reprennent la balle au bond et marquent. « Le passeur n’est pas le propriétaire de la balle, il la possède (au sens proudhonien du terme), note Wally Rosell. Le passeur reste maître de son geste. Comme en société libertaire, il est libre de jouer seul. Mais seul, il n’existe pas, il ne peut pas progresser et même tout simplement survivre. C’est le principe de l’entraide chère à Pierre Kropotkine. La passe est un acte altruiste, où la liberté du passeur (je donne le ballon à qui je veux, quand je le sens) est entièrement dépendant de la disponibilité de ses propres co-équipiers. Cet acte individuel ne prend tout son sens que s’il se met au service du groupe. » Un contre-pied qui ne manquera pas de faire débat chez quelques camarades allergiques aux coups de sifflet et aux douches collectives.

C’est à l’occasion des 25ème rencontres méditerranéennes Albert Camus (tenues en 2008 à Lourmarin) qu’est née l’idée d’un ouvrage consacré au sport et à l’anarchisme. Compagnon de doute des libertaires, Camus en pinçait pour l’art de la passe. « Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois », disait l’auteur de L’Homme révolté. Plus qu’une pirouette, la citation est une belle invitation à creuser le sujet. Aujourd’hui, le football comme outil de combat anarchiste ne fait pas vraiment recette en France. Cela peut changer. Eloge de la passe est peut-être l’échauffement qui annonce de belles mi-temps. Bon signe pour ces sports collectifs que sont le foot et le militantisme, c’est une équipe issue de la Fédération anarchiste (FA), de la Coordination des groupes anarchistes (CGA) et du Scalp/Réflexe qui donne le coup d’envoi. Et si la difficile unité des libertaires se réalisait un jour autour d’un ballon... Si tu veux jouer, passe à ton voisin ou à ta voisine !



Collectif coordonné par Wally Rosell, Eloge de la passe – Changer le sport pour changer le monde, éditions Libertaires, 194 pages. 13 euros. Avec des contributions de Philippe Pelletier, Jean-Claude Michéa, Gabriel Kuhn, Anna Cieko, Edward Sarboni, Marie-Odile Ponzio, Laurent Garrincha, Floréal Hernandez-Lenoir, Pierre Sormeyer, Acácio Augusto (Portugal), Pat Schlinder, Jean-Luc Clémens, André Merelle & Jean-Pierre Lemaux, Elan noir, Christian Bruyas, Jean-Marc Raynaud, Laurent Melon, Christophe Huette, Annika Hoffmann et Nicole Selmer (Allemagne), le Scalp de Limoges, Yvan & Pelayo (CNT Espagne), Los Autonomos (Sao Paulo), Mujeres Libres (Espagne – 1937), la FAUD (Allemagne – 1920), Jan-Ake Eriksson (Stokholm)...


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