De l’interrogatoire vers le dés-aveu

mardi 9 janvier 2018
par  Le Plombier
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L’expérience de Stanley Milgram démontrera à quel point une figure d’autorité peut influencer nos actions et nos décisions, y compris lorsqu’il s’agit d’infliger des souffrances physiques à un inconnu, simplement parce que l’individu bénéficiant du statut d’autorité nous le demande. Et ce phénomène de soumission sociale existe également dans notre problématique. Notre comportement d’évaluateur influence le comportement du sujet évalué. C’est ce que l’on appelle l’effet Pygmalion, ou l’effet Rosenthal. En substance, ce biais explique qu’un comportement encourageant et bienveillant de la figure d’autorité aura pour conséquence de favoriser les capacités cognitives et émotionnelles du sujet, là où un comportement dénigrant et malveillant engendrera une diminution de ces mêmes capacités.

Frédéric Peucheret, analyse comportemental – extrait de Du mensonge à l’aveu

En 2009 plusieurs médias annonçaient l’adoption par les enquêteurs de la gendarmerie nationale de la nouvelle méthode miracle d’interrogatoire dans le cadre des auditions de police, baptisée opportunément PROGREAI, pour Processus Général de Recueil des Entretiens Auditions et Interrogatoires. Les profilers du Département des Sciences du Comportement [1] de la gendarmerie, enchaînent allègrement à l’époque les interviews pour témoigner de cette nouvelle méthode d’interrogatoire développée à partir de 2002 et initiée en 2008, largement inspirée des travaux du criminologue québecois Jacques Landry et de son compère « psychologue du crime », Michel St-Yves. Dans un article de la Revue de la Gendarmerie nationale du milieu de l’année 2009, la médiatique capitaine-criminologue Marie-Laure Brunel-Dupin et le capitaine Pierre Chaignon cosignent un article dont le préambule ne laisse pas de doute quant au parrainage des techniques américaines : empreint de l’imaginaire des séries télévisées, ProGREAI puise ses sources dans les travaux de psychologie criminelle sud-africains et canadiens.

Le concept ? « Mettre la personne placée en garde à vue dans les dispositions les plus favorables à la découverte de la vérité » [2] Fondée sur les travaux en psychologie comportementale dont on sait les nord-américains friands, la méthode consiste à faire et laisser parler, observer et puis soudainement déstabiliser, à l’ancienne, pour obtenir un aveu rapide du suspect. Taux de réussite prétendument de 80 % en un temps record.

M. Landry nous illustre tout ça de façon très visuelle et pédagogique à travers une vidéo séquencée d’un interrogatoire : http://police.ccdmd.qc.ca/index.php.... Outre le sympathique accent québecois, les 18 minutes de vidéo sont édifiantes et les commentaires qui les accompagnent plutôt glaçants pour qui s’imagine en lieu et place du suspect prétendument interrogé. D’abord « Le policier établit le contact initial en faisant preuve de respect et en le remerciant de sa collaboration », puis « pose des questions au suspect qui l’invitent à parler de lui » sans lien avec l’objet de la convocation, juste pour l’amener à « se détendre ». Enfin il précise ses questions vers l’objet du délit pour « inciter le suspect à fournir sa version des faits », le déstabilise en lui présentant « certains éléments de preuve à son encontre », le laisse cogiter en quittant la pièce, puis revient en lui « résumant son analyse de la situation » et en l’incitant à l’aveu à l’aide de quelques petites phrases qui laissent imaginer que la sanction sera bien moindre s’il se met à table. D’abord le good-cop qui te comprend et s’intéresse à toi puis le bad-cop qui te « ramène à la raison » en jouant avec tes nerfs. Rien de bien révolutionnaire au fond, on y retrouve les vieilles recettes de l’inspecteur familier et roublard du Quai des Orfèvres saupoudrées de théories comportementales.

Et c’est bien ça qui fait la différence au final, une procédure finement menée en fonction de la grille comportementale de profils psychologiques, déterminés par une étude sérielle des interrogatoires de police. Si vous correspondez à tel profil introverti et craintif, alors il faut vous rassurer et vous congratuler. Si vous correspondez à tel profil bavard ou vantard, alors il faut vous flatter et vous faire causer, si vous êtes mutique et obstiné à résister, alors il faut vous stresser, vous faire peur et vous déstabiliser, etc. Et derrière, on enregistre la vidéo pour la visionner entre deux auditions, on ne s’encombre pas forcément en prenant des notes par soi-même sur un ordinateur trop souvent réfractaire, mais en se faisant assister par une personne en retrait qui avec le recul propice à l’observation remplit des grilles de critères psychologiques qui dessinent progressivement les probabilités d’aboutir à des aveux ou à déceler des mensonges.

Dans son ouvrage, Du mensonge à l’aveu [3], l’analyste comportemental Frédéric Peucheret décrit ainsi ce qu’il désigne comme les méthodes SVA d’évaluation de la validité des témoignages, en définissant quatre étapes : « 1/ l’analyse des faits et du dossier ; 2/ l’entretien semi-structuré ; 3/ l’évaluation du témoignage à travers le protocole CBCA ; 4/ la validation des conclusions ("Validity Check-list") ». Il s’agit dans le « protocole CBCA » de reprendre les réponses aux questions qu’apporte la personne interrogée et de noter de 1 à 4 la fréquence des occurrences classées en 19 catégories dans le tableau suivant :

En fonction des occurrences, la probabilité croissante d’omissions ou de falsifications conduit l’interrogateur à persévérer dans l’identification de mensonges et à resserrer ensuite le champ sur les questions restées approximatives ou ayant généré des réactions physiques particulières. Il suffit de parcourir le livre pour se rendre compte que l’interrogatoire se transforme en véritable inquisition morpho-gestuelle et langagière de l’interlocuteur. Le moindre changement de temps dans la phrase ou de registre de langage, flou dans la description de faits, mouvement d’hésitation, de grimace, de suée ou de crispation musculaire lors d’une question, d’une affirmation, d’une menace ou d’une réponse fait office de détecteur de mensonges pour l’enquêteur formé aux techniques modernes d’interrogatoire.

De là à la prédiction du crime de Minority Report ou commece logiciel policier de Los Angeles qui présuppose des lieux où des crimes et délits seront commis sur la base d’une analyse statistique et sociologiques des crimes et délits antérieurs, il n’y a qu’un pas. Surtout quand les dispositifs législatifs ou les outils statistiques judiciaires qui consacrent la coercition prédictive se multiplient considérablement dans le monde depuis le 11 septembre 2001 [4]. En France, les flous juridiques s’additionnent au gré des lois dites « antiterroristes » et de lutte contre la « criminalité organisée ».

Associations de malfaiteurs, bandes organisées, etc. sont des dispositifs de plus en plus souvent brandis par les juges d’instruction sur les bases de « faisceaux d’indices concordant » et de « raisons plausibles de penser » qu’un « trouble à l’ordre public ou la sûreté de l’état puisse être commis ». L’état d’urgence et la dernière loi qui le transpose en droit commun ne font de loin pas exception à la règle : notes blanches parfois très blanches des renseignements de terrain, rapports mystérieux de la DGSI sur la base de délations ou suspicions non-étayées, fiches sûreté S attribuées sur des critères inconnus d’appartenance à des « mouvances » difficiles à circonscrire, ont allègrement été utilisés pour justifier des milliers de perquisitions et des centaines d’assignations à résidence durant plusieurs mois, de djihadistes présumés, ou d’une trentaine de militants durant la COP21.

Dans les affaires intentées contre la mouvance anarcho-autonomes en 2008, ce sont des milliers de pages de fantasmes sécuritaires nourries par des dizaines d’auditions fantasques, des écoutes téléphoniques aléatoires, des procès-verbaux de policiers du renseignement et de juges en veine de déductions pseudo-politico-philosophiques. Tarnac et les procès qui suivent les mobilisations contre les centres de rétention administratives resteront de vastes machines à brasser du vent, où les obsessions d’un criminologue omniprésent, Alain Bauer, d’une ministre hystérico-réactionnaire Michèle-Alliot-Marie, d’un mégalomaniaque patron du renseignement Bernard Squarcini et une nuée de bureaucrates et de James Bond en crise d’identité à Levallois-Perret [5] suffiront à restaurer l’atmosphère des grandes heures de la contre-insurrection façon Trinquier [6].

Les interrogatoires menés à l’occasion de ces affaires et ceux qu’on retrouve aujourd’hui de plus en plus fréquemment en direction des militant-e-s qualifié-e-s « d’ultra-gauche », dans les luttes migratoires (Calais, Vintimile, Paris ...), sur les territoires en lutte contre des projets d’aménagement (Notre-Dame-des-Landes, le Val de Susa, Sivens, Roybon ...), sur les terrains de luttes anti-nucléaire (Bure, la lutte contre la THT dans le Cotentin-Maine, à St Victor ...), dans les rassemblements contre les sommets internationaux (COP21, G20 à Hambourg …), s’orientent davantage à établir un aveu d’appartenance politique qu’à déterminer la commission de faits au nom des ces mêmes idées politiques.

On a ainsi vu des agents de police se prévaloir de leurs anciennes affiliations trotskystes ou anarchistes pour mener des interrogatoires sur les idées bien davantage que sur les faits reprochés lors de la convocation ou de l’interpellation. « Vous définiriez vous comme autonome ? », « Que pensez-vous de l’acratie ? », « Êtes-vous proudhonnien ? », « Comment définiriez-vous le fait d’être écologiste ? ».
Imaginons à présent la même grille de profils psychologiques évoquée précédemment en l’additionnant de profils politiques basés sur des affinités supposées avec tel ou tel auteur, avec tel ou tel groupe ou courant politique, l’utilisation de tel ou tel vocable, etc. Plutôt terrifiant mais pas très éloigné de la réalité. L’invocation de l’association de malfaiteurs, définie par le code pénal comme « un groupement d’individus formé en vue de la préparation d’un ou plusieurs crimes ou délits passibles de 5 ans d’emprisonnement » suffit à transformer tout terrain de lutte ou toute manifestation au cours de laquelle ces crimes et délits auraient été commis en association de malfaiteurs à compter du moment où l’on a nourri, logé les manifestants, accueilli ou impulsé des réunions d’organisation. Il suffit de peu pour qu’on fasse une corrélation interdépendante entre faits commis, lieux, individus présents en ces lieux et profils d’appartenance politiques et qu’on étende indéfiniment les contours de l’association de malfaiteurs en lui faisant épouser ceux d’une ultra-gauche extensibles à loisir.

Comme épouvantail on ne fait pas mieux : dans la longue tradition du savoir-faire à la française [7] en matière de contre-insurrection, il suffit de créer la créature Frankenstein dans l’imaginaire collectif, de convoquer une série d’interrogatoires sous des motifs anodins, comme un délit routier aux abords d’une manifestation, puis de brandir soudainement le monstre pour lui donner corps et vie au fil des auditions.
Une poignée de perquisitions au motif de dégradations, une communication préfectorale tapageuse où on agite à grands renforts de superlatifs le spectre de l’ultra-gauche-radicale et hyper-violente, quelques écoutes téléphoniques ciblées, un profilage patient sur quelques mois de contrôles routiers, de milliers d’heures de bandes vidéos et d’observation discrète des interactions entre les gens, contribuent à semer judicieusement le doute et la panique lors des auditions, en prêchant l’omniscience et l’omnipotence pour combler l’ignorance. Une subtile évocation des désaccords perçus entre les intéressé-e-s pour créer le dissensus. Quelques photos, captures d’écran de vidéos depuis un hélico, des notes scannées d’un carnet oublié dans un sac perdu, des mots lâchés dans un entretien téléphonique avec la famille pour suggérer Big Brother [8]. Enfin, quelques menaces d’années de prison ou d’amende mirobolante, parachèvent de transformer le silence en paroles, le doute en aveux.

Mais l’aveu de quoi ? Parce que la vérité qui transparaît dans des dossiers comme celui de Tarnac c’est beaucoup d’encre et de papier pour créer une tornade de vent médiatique aussi éphémère qu’inconsistante. Frankenstein ne s’assemble qu’avec ce qu’on lui offre comme bouts de nous-mêmes, avec nos renoncements, nos concessions, nos terreurs, nos paranoïas, nos doutes.

« Qui vous a conseillé ça si ce n’est pas vous ? », « Qui a organisé la manifestation si ce n’est pas vous ? », « Qui est le responsable de votre association si ce n’est pas vous ? », « Qui a commis les dégradations ce jour-là si ce n’est pas vous ? » … autant de questions insidieuses, destructrices, qui brisent la volonté et susurrent « qui se sacrifiera pour toi ? », « qui t’a mis dans cette situation ? », « avec qui n’étais-tu pas d’accord mais que tu as suivi malgré tout ? », « qui sera pénalement responsable de tout ça dans ton association ? ».

Au final, chacun de nos aveux outrés, chacune de nos tentatives de lutter contre l’association de malfaiteurs, la bande organisée, les troubles à l’ordre public commis en réunion, en voulant hurler notre vérité, plus spontanée et chaotique, militante et indignée, révoltée par l’injustice du système combattu, concourt à donner corps à la répression qui se reserre comme un nœud coulant. Celle-là même qui finit par broyer Winston, isolé, vidé et vaincu, dans 1984 de Georges Orwell. Parce que devant un système policier et judiciaire vertical qui n’admet pas l’horizontalité, nous sommes présumés coupables aussi longtemps que nous n’aurons pas désigné un autre responsable pour prendre notre place sur l’échafaud. Parce que l’enjeu ici n’est pas de punir une infraction mais, comme le disait un procureur à Bar-le-Duc récemment contre un militant de Bure, de « faire un exemple » pour les autres militant-e-s, de mater l’esprit de rébellion et non ses agissements. Comme dans la Casbah d’Alger, lorsqu’on arrachait l’aveu, la trahison d’un-e ami-e, d’un-e camarade de lutte, d’un frère ou d’une sœur contre la promesse que la souffrance physique cesserait. Ici il s’agit de souffrance morale, de renonciation aux convictions, d’une promesse de liberté et d’oxygène retrouvé contre un nom, un témoignage, un récit de bout de vie collective, des morceaux de notre intimité militante. Autres temps, mêmes mœurs …
Mais puisque nous sommes présumé-e-s coupables d’appartenance politique, taisons-nous. Puisque nos gestes nous trahissent, soyons immobiles comme l’eau qui dort. Puisque nos émotions et nos sentiments dissimulent des mensonges, alors soyons de marbre et laissons ricocher sur nous les mots en les écoutant sans les entendre, en les notant sans les laisser nous habiter. Puisque nous sommes scrutés, observons en retour, chaque geste, chaque mot, en tentant de cerner ce vers quoi il tend à nous amener. Puisque nos vies sont disséquées, tâchons de tout apprendre de ce qui s’oppose à nous. Puisqu’on cherche à nous acculer avec la raison, la peur, les doutes, la colère, l’isolement, évadons-nous avec le souvenir des folies, des joies, des rires, de nos tendresses. Soyons solidaires et collectifs face à des dispositifs policiers et judiciaires qui cherchent à nous réindividualiser et à nous dissocier.

Au final il ne restera que des milliers de pages vides qui voleront au vent et submergeront les bureaucrates, comme dans le film dystopique Brazil. Et souvenons-nous toujours que l’association de malfaiteurs la plus grande c’est celle qui érige la corruption en ministères, qui transforme les paysages en argent sale et qui mène d’innombrables guerres aux populations pauvres pour des ressources fossiles.
J.

Notes

[1] e DSC est fondé en 2006, prenant ainsi la suite du Groupe d’Analyse Comportementale créé au sein du service technique de recherche judiciaire et de documentation au Fort de Rosny.

[2] Article de la revue de la gendarmerie nationale, 2e trimestre 2009

[3] Du mensonge à l’aveu, Frédéric Peucheret, éditions Amentys 2014

[4] Les attentats du 11 septembre et la Patriot Act américains ont largement ouvert le champ à l’ère de l’antiterrorisme et un train de lois coercitives fondées sur l’intentionnalité présupposée de commettre des crimes, bien davantage que sur le jugement effectif de ceux-ci. Ceci à défaut d’accusés sur les bancs, très majoritairement suicidés ou abattus par les forces d’intervention après les faits.

[5] Lire Magasin général de David Dufresnes concernant l’Affaire dite Tarnac et les Marchands de Peur de Mathieu Rigouste concernant Alain Bauer et ses comparses prédicateurs sécuritaires

[6] Roger Trinquier, La Guerre moderne, manuel de la contre-insurrection qui inspira fortement les agissements de l’armée française en Algérie puis les escadrons de la mort en Amérique Latine. En 2012 le livre faisait son apparition décomplexée sur les étals du Ministère de la Défense au Salon du livre

[7] Phrase de la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie lors de sa proposition faite au gouvernement de Ben Ali en Tunisie de louer les services contre-insurrectionnels de la France afin de mater l’insurrection tunisienne en 2011. On ne pouvait s’empêcher alors de repenser aux tortures institutionnalisées durant la guerre d’Algérie, destinées à isoler les militant-e-s du FLN de leurs soutiens en inversant la terreur. Ou les cours dispensés aux escadrons de la mort chiliens par des instructeurs de l’armée française (voir le documentaire Escadrons de la mort, l’école française de Marie-Monique Robin).

[8] Dans 1984, les écrans espions qui sont installés dans tous les habitats afin d’inciter leurs occupant-e-s à se sentir constamment surveillé-e-s et à ainsi se surveiller, forment une bonne allégorie de la crainte répandue des militant-e-s d’être écouté-e-s par leurs portables, des micros dans leurs lieux d’organisation, ou leurs webcams et mails. Cette crainte, légitime, mais souvent fondée sur une méconnaissance des fonctionnements et des moyens dédiés à la surveillance, peut conduire à une auto-censure et une sorte de tétanie comparable au chat dans la lueur des phares de voiture.



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