Longtemps, j’ai aimé le sport.

dimanche 5 août 2007
par  siksatnam
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A l’époque, j’avais la télé.

D’abord, il y a eu le tennis, avec Bjorn Borg, qui renvoyait la balle du bas de l’écran, un peu comme Pong, le premier jeu vidéo, qui faisait pareil au fond des bars sur Atari.
Et puis j’ai aimé le foot, le cyclisme, la Formule1, tout y est passé, il suffisait que ça bouge.
Car l’intérêt du sport est dans son mouvement.
C’est pour ça que le rugby n’arrivera jamais à la cheville du foot.
Tout le monde s’en tape, d’un ballon qui n’arrête pas de disparaître dans les pattes d’une bande de gros nazes.
Avec le foot, on voit sans arrêt la balle, ça c’est ce qui s’appelle un jeu.
Le sport est la plus saine des activités humaines.
Elle ne demande aucun effort (je compte pour négligeable le transport et le décapsulage des canettes de bière),.
Aucun effort physique, et surtout, aucun effort intellectuel.
Le sport est une activité hypnotique.
Moins il y a à comprendre, mieux c’est.
Le tennis, par exemple, avec sa balle qui fait l’aller-retour des centaines de fois sur le même trajet, offre un spectacle parfait.
On y atteint une sorte de bonheur.
Voisin du coma.

Il y a trois sortes de sports.
Certaine ressemblent à Pong, comme le tennis, le judo, le basket-ball :
ils vont vite. Ils réclament une mobilisation oculaire intense, mais il est possible de décrocher quelques instants et reprendre par la suite :
l’intérêt reste entier.
En fait, les sports les plus hypnotiques sont les plus conviviaux. Ils permettent la négociation avec les anti-sportifs de l’entourage.

Les sports de gestion, (genre Sim City, comme la F1 ou le Tour de France) sont déjà plus hard. L’image est facile à suivre : l’objet sportif bouge tout doucement sur l’écran, en emportant l’athlète avec lui, il n’y a donc pas grand chose à voir.
L’intérêt de ces sports réside en partie dans ce qui se passe en coulisses, avec les staffs techniques d’ingénieurs ou de pharmaciens.
Ces sports se développent sur un temps plus long, et lorsqu’une séquence est rompue, le plaisir s’en ressent. Le sportif y défend plus chèrement son droit à ne pas être dérangé lorsqu’il les regarde à la télé.

Enfin il y a les jeux de stratégie, de type Warcraft, comme le foot, qui combinent jeu de vitesse et jeu de gestion.
L’activité y est tout à la fois pleine et soutenue. Aucun compromis n’est possible avec l’entourage, struggle for life, tous les coups sont permis pour allumer le poste, jusqu’à l’évocation de causes sacrées ou patriotiques, grandes finales, championnats d’Europe ou du Monde, Indianapolis, Alpe d’Huez, Jeux Olympiques.
Car le sport est la plus belle illustration des valeurs morales les plus incontestables.

Qui ne sont pas seulement de droite, mais d’extrème droite, ainsi que nous l’apprend l’Histoire.
Les JO filmés et télévisés commencent en 1936 à Berlin, avec les Dieux du Stade, une co-production Leni Riefensthal-Adolf Hitler.
L’équipe de foot de Mussolini truste les premiers championnats du monde, le Real de Madrid (version Fransisco Franco) et le Benfica de Lisbonne (du bon docteur Salazar) raflent toutes les coupes d’Europe à leurs débuts.
Le sport, c’est l’exultation des corps sous les dictatures militaires.
Déjà en Grèce, dans l’Antiquité, course à pieds, course en armes, course en char, javelot, lutte, pancrace (tous les coups sont permis, à part arracher les yeux), pugilat (avec des bandelettes en cuir pour pas se casser les doigts), les jeux olympiques n’étaient rien d’autre qu’une manifestation de soldatesque (avinée)..

Dans nos sociétés, toutefois, le sport est d’invention récente.
Autrefois existait le desport qui ressemblait, dans l’esprit, aux jeux de récréation, on en faisait pour s’amuser.
En portugais, le mot n’a pas changé, desporto (que ceux qui ont lu des portos m’épargnent leurs sarcasmes).
En anglais, c’était disport (cft Dauzat, 1938, Larousse, p 681).
Pour en faire un vrai boulot, une activité de traineur de sabre, il a fallu qu’intervienne l’aristocratie peine-à-jouir de l’ère victorienne.
Au XIXè siècle, le disport se généralise au sein des public schools, dans une version Père Fouettard qu’on appelle sport pour abréger.
L’élite du pays (so called english cream) codifie les jeux traditionnels, et les adapte aux vertus de l’éducation anglaise, discipline, travail, compétition, obéissance et chasteté : on n’est plus là pour rigoler, mais pour se faire du mal (yeeesssss).

Ce programme moral fut adopté d’enthousiasme par la bourgeoisie de l’époque.
Et fit les délices de son avant-garde la plus exaltée (fasciste, si vous voulez), si bien que le sport connut rapidement un succès international, devenu planétaire après la seconde guerre mondiale.
Vous connaissez la suite.

Depuis, bien de l’eau a coulé sous les ponts.

Le communisme est mort (hélas), et le fascisme avec lui (re-hélas).

A la place, on a Bush et Sarkozy (chouette, alors !).

Le sport a changé (tout change).

Il s’est démocratisé (tant mieux).

On y est libre (enfin !).

On respire.

On baise.

On fume des tarpés.

On s’habille en Nike.

Et sans que le prestige du sport n’ait baissé d’un poil (au contraire, le jogging a remplacé la messe, comme sortie du dimanche matin).
Une seule obligation (bien naturelle, après tout) : faire du fric.

Un max de thune, des pleins containers de feuilles de platane (pour tout le monde, la femme et les gosses, les managers, les sponsors, Libé, l’Equipe et la télé).
Le sport se doit d’être un exemple (ici, de l’effort toujours récompensé).
Aussi a-t-il intégré la valeur travail à sa riche panoplie de valeurs morales.
Maintenant, sur les stades comme à l’usine, tout est scientifiquement organisé.
Finie la glorieuse incertitude, Federer et Nadal alignent les tournois aussi sûrement que Renault-Flins sort des Twingo.

L’homme a vaincu la nature.
Les sportifs sont aujourd’hui des techniciens de surface, et comme leurs homologues d’usine ou de supermarché, ils meurent jeunes.
D’arrêt cardiaque ou d’overdose, ça dépend des cas.
Car il faut répondre aux impératifs de productivité.
Ce qui cause divers scandales.

On a eu les nageuses à qui poussaient des couilles, les champions chauves du Mondial 98, les petits génies de la Formule1 qui conduisent plus vite que leur ombre.
Aujourd’hui, c’est (à nouveau) le tour du Tour.
Et une angoissante question se pose : en sera-t-on privé à la télé ?
Le sport sera-t-il banni des écrans pour avoir adopté les techniques industrielles du monde moderne, et recherché, par la biochimie principalement, des avantages comparatifs qui optimisent la performance (financière) ?
Ce serait vraiment trop injuste.
Certains prédisent la mort du Tour de France, interdit d’antenne en Allemagne, et décrié par Libération (c’est ce qui fait le plus mal, Libé ! qui l’avait tant aimé)
Le Tour survivra, car les scandales du dopage prendront fin.
Il faut faire confiance sur ce point à la sagesse de ses organisateurs, qui ont pris des mesures spartiates.
(Je rappelle qu’à Sparte, ce n’est pas le vol qui était puni, mais le fait de se faire prendre).
De même, les organisateurs du Tour ont sévèrement pourri la gueule à Vinokourov et Rasmussen, ces cons, mais ont salué Contador, Mozart du cyclisme, vainqueur à son premier Tour, et qui avait accompagné Rasmussen dans toutes ses ascencions à une vitesse inégalée avant eux.
Ces scandales, disais-je, cesseront bientôt..

Il arrivera un jour où les cyclistes corrompus en seront réduits à procéder de la même façon que les cyclistes honnêtes.
Ils n’auront plus le choix.
Ils ne pourront plus se tromper.
La science fait des progrès.
Toutes les substances dopantes mises sur le marché seront un jour indécelables.
Et le Tour de France redeviendra cette saine compétition qui passionne les foules le long des routes et propose à la jeunesse un idéal d’honneur, d’abnégation, et de souffrance librement consentie.

Alors, peut-être, racheterai-je une télé.

Gérard Amate



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