COMBATTRE NOTRE ATTENTISME

lundi 3 décembre 2018
par  Le Plombier
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Le mouvement des « gilets jaunes » a provoqué par mal de questionnements et d’attentisme dans les milieux syndicaux et révolutionnaires.

Plusieurs raisons expliquent ce phénomène :

A son départ, ce mouvement revendiquait farouchement son indépendance, rejetant partis politiques et organisations syndicales. Il le faisait sur les réseaux sociaux (qui sont le moteur de son développement) et aussi physiquement, sur les barrages, sur des calicots se revendiquant du « peuple » et donc refusant aux organisations syndicales la représentation du dit-peuple. On a parlé de « Jacqueries » (1), ces mouvements de révoltes sauvages qui ont ponctué le moyen age. Or, depuis lors, le monde des opprimés s’est organisé, difficilement d’ailleurs, au sein des organisations syndicales et notamment d’une CGT qui, par l’intermédiaire du mouvement des bourses du travail, créèrent des outils pour que le prolétariat se donner les moyens directs de créer une alternative sociale révolutionnaire.

Il s’agissait donc, dans un premier temps de s’opposer à la hausse du prix des carburants.

Avec comme slogan, « la police avec nous » (cher au groupe néo-complotiste d’extrême-droite le « Conseil Nationale de Transition ») et comme emblème, le drapeau tricolore doublé d’une marseillaise reprise en boucle (qui fait consensus du « Rassemblement National » aux « Insoumis » des aficionados de Mélenchon). Les drapeaux rouges et les drapeaux noirs, symboles des révoltes populaires de 1830 à nos jours, n’avaient soudainement plus le droit de citer.

Il apparaissait donc difficile à nombre de militant-e-s « classiques » du monde syndical et politique de se retrouver dans un magma où semblait se retrouver petits-patrons, salariés de TPE, artisans, retraités aux accents néo-poujadiste. D’autant que des « dérapages » nombreux se sont produits sur les points de blocages : comportements violents vis à vis de ceux/celles qui se désolidarisaient du mouvement, racisme assumé, etc. De plus, les médias et, au départ, les autorités ont décrits les manifestant-e-s comme « des gens biens », qui se disaient eux-mêmes des « non-professionnels de la luttes sociales », faisant entendre ainsi une musique délétère vis-à-vis des supposés « professionnels » de ces mêmes luttes, c’est à dire, principalement, les syndicalistes. Contradictoirement, rejoints par des politiques de droite, les mêmes en étaient à dresser des lauriers aux services d’ordres syndicaux de la CGT qui « savaient tenir leurs troupes »...

Un mouvement qui se politise au fil des jours

Au fil des semaines, le mouvement s’est diversifié dans ses revendications, sa structuration et son mode de fonctionnement. Refusant totalement la délégation de pouvoir, revendiquant la démocratie directe, refusant de déclarer la majorité des manifestations, dénonçant l’instrumentalisation de l’extrême-droite et de leurs amis identitaires. Les violences policières souvent gratuites (comme on a pu le voir à Tours, où les flics locaux en ont fait une spécialité) ont radicalisé de plus en plus de gilets jaunes.

Ce mouvement très démocratique où chacun-e est son propre porte parole ne peut que faire penser, dans ses fonctionnements, aux préceptes anarchistes d’action politique à la différence que les anarchistes, s’ils se différencient en trois principales tendances (anarcho-syndicalistes, communistes libertaires, individualistes), ont un socle idéologique commun, celui de la disparition de l’État remplacé par la libre fédération des communes, c’est à dire la fin d’une société dirigée verticalement pour la remplacer par une société fonctionnant horizontalement, totalement autogérée.

Chacune des tendances, employant des tactiques qui lui sont propres pour y arriver.
Les gilets jaunes n’ayant pas ce fameux ciment idéologique, ont vu se côtoyer, au grès des mouvements de cette démocratie directe active, des postulats idéologiques très variés qui ont fait que, en qui concerne la journée d’action du premier décembre 2018, y appelait des néo-fascistes de Marion Maréchal Le Pen aux néo-communistes de Mélenchon, sans parler le l’ultra gauche et de certains secteurs syndicaux.

Néanmoins ce fonctionnement qui semble chaotique à nombre d’observateurs/trices a permis de déstabiliser sévèrement le pouvoir. Impossible pour lui de se « mettre sous la main » un-e porte parole, impossible de répondre à l’avalanche des revendications (d’inspirations diverses et parfois contradictoires) : hausse des retraites, hausse des revenus, démission de Macron, mise en place d’un référendum, rétablissement de l’ISF, fin de la politique d’austérité, fin du CICE, limitation du salaire à 15000 euros mensuels, augmentation des allocations handicapé, limitation des loyers, fin du « massacre » des services publiques (notamment en ruralité), retraites à 60 ans, fin du travail détaché, SMIC à 1300 euros net mensuel, mais aussi renvoie des déboutés du droit d’asile, moyens conséquents accordés à la justice, à la police, à la gendarmerie et à l’armée. Que les heures supplémentaires des forces de l’ordre soient payées ou récupérées, suppression de l’assistanat, etc.

L’insupportable mépris du gouvernement vis à vis du moindre de ses opposant-e-s aura été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase d’une révolte qui couvait depuis bien trop longtemps. L’injustice fiscale, pécher mignon de la bande à Macron, ne faisant qu’attiser le feu de la révolte sociale.

Parallèlement, on a assisté à une montée en puissance du recours à un ordre fort par les politiques à partir du début décembre. Notons dans ce registre, les déclarations du bouffon socialiste Le Guen sur LCI le premier décembre... Et pourtant, dans de nombreux endroits en France, et notamment à Tours, les témoignages ne cessent d’arriver décrivant le caractère délibéré des violences policières, décrédibilisant une nouvelle fois la parole de nombreux politiques, de gauche comme de droite, qui soulignait le « travail remarquable des forces de maintien de l’ordre ».

Une révolte prévisible et une convergence qui a du mal à se faire

Lorsque je déclarais dans la presse locale (la NR, 37degré), début octobre 2018 : « On va vers le chaos car le truc (Macron) qui devait faire barrage à l’extrême-droite, ça ne marche pas... et ça va péter un jour », « … beaucoup de gens ne votent plus volontairement parce qu’ils ne croient plus au modèle de la démocratie représentative. On a l’impression qu’on est sur une cocotte minute qui peut exploser. On est actuellement dans un faux calme et la colère est sourde, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément mieux. On ne sait pas quand, parce que cela ne se décide pas, mais cette colère peut s’exprimer et sortir et quand ce sera le cas, ce sera certainement de façon radicale », ces commentaires ont été accueillis avec suffisance par plusieurs acteurs politiques locaux. A ce jours, ces messieurs-dames doivent rire jaune...

Dans le numéro 130 de « Demain Le Grand Soir » (juin 2017), il était écrit : « ... Et des contestataires il va y en avoir : regardez le nombre considérable d’abstentionnistes de votes blancs et nuls, de personnes non inscrites sur les listes électorales. Loin d’être majoritaire, ce nouveau président (élu un nouvelle fois par défaut) n’aura que le règne du tonfa pour imposer sa politique anti sociale ». C’était, de fait, une évidence.
La montée en puissance du soutien au mouvement et son caractère revendicatif, lui a redonné un coté plus lisible et des premiers appels aux syndicats venus des gilets jaunes eux-mêmes ont commencé à se diffuser à partir de la fin novembre. La réticence qui était apparue lors des premiers jours n’est plus de mise. Elle demeure néanmoins réelle dans certains appareils syndicaux qui refusent d’être dépossédés de leurs petits près carrés. C’est notamment le cas des confédérations syndicales FO et CGT qui, entre deux scandales financiers les concernant, sont totalement institutionnalisées et phagocyté par le système. Pour la seule CGT, les plusieurs milliers de détaché-e-s et de salarié-e-s (ayant leurs propres sections syndicales, leurs propres CE) employés par la centrale de Montreuil, font que ce syndicat ne dépassera jamais le respect d’un certain ordre social qui le finance. Les fonds paritaires alloués aux fonctionnement des « grandes entreprises » que sont devenues les confédérations syndicales représentatives représentent plusieurs dizaines de millions d’euros par an. Sans cette manne, ces organisations s’effondreraient... Même SUD/SOLIDAIRES bénéficie désormais de cette gangrène financière, de façon marginale certes, mais une marginalité qui se chiffre tout de même à deux millions d’euros par an...

Cette institutionnalisation du syndicalisme explique aisément la méfiance des gilets jaunes à son égard. Et je ne parle même pas des partis politiques et de leur art de récupérer des pompes à fric de l’État...

Finalement, en ce mois de décembre 2018, où le pouvoir est largement délégitimé par l’irruption en masse sur la scène publique de la grande marée des abstentionnistes, la Marseillaise (2) reprise en cœur dans les manifestations en vient à perdre son caractère patriotarde pour renouer avec son essence révolutionnaire, souvenir lointain d’une révolution politique qui « oublia » sur la route la révolution sociale.

A ce stade, de fortes similitudes existent entre les revendications des gilets jaunes et les revendications syndicales, notamment sur la question des salaires, de justice fiscale et de la répartition des richesses. Il faut que les organisations syndicales se saisissent de l’instant pour se mettre en mouvement. Notons aussi que les gilets jaunes ont réussi en partie ce que les syndicats n’ont pas été en capacité de faire : le blocage partiel de l’économie.

Les gilets jaunes ont eu le mérite, après les premiers moments de confusion, de reposer la question sociale avec force dans ce pays et d’actualiser la question d’une convergence des luttes, posée de façon claire par la base. Elle a souligné l’incurie d’un régime politique qui se survie à lui même et, en filigrane , la possibilité d’une révolution sociale en France.

ES

(1) : «  En cette même année 1358, en été, les paysans qui habitaient autour de Saint-Leu-d’Esserent et de Clermont-en-Beauvaisis, voyant les maux et les oppressions qui, de toute part, leur étaient infligés sans que leurs seigneurs les en protègent — au contraire il s’en prenaient à eux comme s’ils étaient leurs ennemis — se révoltèrent contre les nobles de France et prirent les armes. Ils se regroupèrent en une grande multitude, élurent comme capitaine un paysan fort habile, Guillaume Carle, originaire de Mello. » Jean de Venette sur la « Grande Jacquerie ».

(2) les révolutionnaires des clubs, des sections, de l’armée révolutionnaire assure sa notoriété et sa diffusion et enfin son adoption par la convention le 14 juillet 1795. Elle fut reprise par les révolutionnaires russes en 1917. Vous me direz «  que devient « L’internationale » dans cette affaire ? ». Ce chant, d’inspiration libertaire a connu bien des vicissitudes. Symbole de la lutte des communards et des luttes ouvrières en général, elle a été souillée par de nombreux régimes autoritaires : l’ex-URSS, la Chine, La Corée du Nord, Cuba, etc.


Commentaires

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vendredi 7 décembre 2018 à 21h59 - par  dom

Manu militari !

1968 : cheveux longs, idées courtes !?
2018 : cheveux courts, idées de cons !
Oh Manu, tu descends !? Pourquoi faire ? Vas-y, descends ! Pas grave, on monte puisque tu nous y as invité…
Est-ce parce que ta police d’état est fatiguée de nous Castaner que tu penses à l’armée ?
1986 : tu pissais peut-être encore au lit quand Coluche hélas, mais surtout Malik étudiant innocent fauché par le pouvoir !...
2019 : tu chies dans ton benne car « les européennes » !
Et tu crois que c’est à toi qu’on va demander « c’est quand qu’on va où » ?
Ni Dieu, Ni Maître, Ma Crotte !

DT

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jeudi 6 décembre 2018 à 14h38 - par  Gilles le Pape

Il est une chose que je trouve fort intéressante dans cette révolte que nous vivons, c’est qu’elle nous montre la différence entre un mouvement syndical et un mouvement populaire. Même en admettant l’analyse de la situation par Eric, j’aurais tendance à penser que si "les organisations syndicales" s’en mêlent, ce serait le début de la fin. Que des syndicalistes se mettent en mouvement, s’ils ne l’ont déjà fait, bien sûr ! Mais on a assez vu comment les "organisations" amènent tout le monde dans le mur depuis quelques années.
A tout bientôt dans la rue.
GP.

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mercredi 5 décembre 2018 à 23h24 - par  dom

Excellente analyse, les vacances ont du bon ;)

Les syndicats, les vrais, enfin les moins "achetés" doivent faire le taf, c.à.d mobiliser ; ce qui n’est pas facile quand depuis des années des secteurs entiers ont perdu gros puisque pas ensemble.

Aujourd’hui la porte est ouverte et les enjeux cruciaux : si cette révolte, tant attendue, ne débouche pas très vite sur une autre organisation de la société, elle se répétera jusqu’à la guerre. C’est aujourd’hui que le pouvoir est à terre, aux "pro-es" de la contestation de faire pencher la balance. L’Anarchie, c’est maintenant !

DT

Site web : Dominique THEBAUD

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