En hommage à Aimé Césaire

samedi 19 avril 2008
par  siksatnam
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En hommage à Aimé Césaire, je vous propose, plutôt
qu’un grand discours "nécrologique" sa célèbre Lettre à Maurice
Thorez du 24 octobre 1956.

Il s’agit d’une lettre de démission.
Evidement la (re)lecture de son "discours sur la colonialisme" texte
toujours d’acualité, Sarko-Hortefeux oblige

Kader

Lettre à Maurice Thorez,
PAR AIMÉ CÉSAIRE,

Aimé Césaire, Député de la Martinique, à Maurice Thorez, Secrétaire
Général du Parti Communiste Français.

Maurice Thorez,

Il me serait facile d’articuler tant à l’égard du Parti Communiste
Français qu’à l’égard du Communisme International tel qu’il est
patronné par l’Union Soviétique, une longue liste de griefs ou de
désaccords.

La moisson a été particulièrement riche ces derniers temps et les
révélations de Khrouchtchev sur Staline sont telles qu’elles ont
plongé, ou du moins, je l’espère, tous ceux qui ont, à quelque degré
que ce soit, participé à l’action communiste dans un abîme de stupeur,
de douleur et de honte.

Oui, ces morts, ces torturés, ces suppliciés, ni les réhabilitations
posthumes, ni les funérailles nationales, ni les discours officiels ne
prévaudront contre eux. Ils ne sont pas de ceux dont on conjure le
spectre par quelque phrase mécanique.

Désormais leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du
système, comme l’obsession de notre échec et de notre humiliation.

Et bien entendu, ce n’est pas l’attitude du Parti Communiste Français,
telle qu’elle a été définie en son XIVe Congrès, attitude qui semble
avant tout avoir été dictée par le dérisoire souci des dirigeants de
ne pas perdre la face, qui aura permis de dissiper le malaise et
obtenu que cesse de s’ulcérer et de saigner au plus vif de nos
consciences une blessure.

Les faits sont là, massifs.

Je cite pêle-mêle : les précisions données par Khrouchtchev sur les
méthodes de Staline ; la vraie nature des rapports entre le pouvoir de
l’Etat et la classe ouvrière dans trop de démocraties populaires,
rapports qui nous font croire à l’existence dans ces pays d’un
véritable capitalisme d’Etat exploitant la classe ouvrière de manière
pas très différente de la manière dont on en use avec la classe
ouvrière dans les pays capitalistes ; la conception généralement
admise dans les partis communistes de type stalinien des relations
entre états et partis frères, témoin le tombereau d’injures déversées
pendant cinq ans sur la Yougoslavie coupable d’avoir affirmé sa
volonté d’indépendance ; le manque de signes positifs indiquant la
volonté du Parti Communiste Russe et de l’Etat soviétique d’accorder
leur indépendance aux autres partis communistes et aux autres états
socialistes ; ou alors le manque de hâte des partis non russes et
singulièrement du Parti Communiste Français à s’emparer de cette offre
et à affirmer leur indépendance à l’égard de la Russie ; tout cela
nous autorise à dire que – exception faite pour la Yougoslavie – dans
de nombreux pays d’Europe, et au nom du Socialisme, des bureaucraties
coupées du peuple, des bureaucraties usurpatrices et dont il est
maintenant prouvé qu’il n’y a rien à attendre, ont réussi la piteuse
merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité a pendant
longtemps caressé comme un rêve : le Socialisme.

Quant au Parti Communiste Français, on n’a pas pu ne pas être frappé
par sa répugnance à s’engager dans les voies de la déstalinisation ;
sa mauvaise volonté à condamner Staline et les méthodes qui l’ont
conduit au crime ; son inaltérable satisfaction de soi ; son refus de
renoncer pour sa part et en ce qui le concerne aux méthodes
antidémocratiques chères à Staline ; bref par tout cela qui nous
autorise à parler d’un stalinisme français qui a la vie plus dure que
Staline lui,même et qui, on peut le conjecturer, aurait produit en
France les mêmes catastrophiques effets qu’en Russie, si le hasard
avait permis qu’en France il s’installât au pouvoir.

Ici comment taire notre déception ?

Il est très vrai de dire qu’au lendemain du rapport Khrouchtchev nous
avons tressailli d’espérance.

On attendait du Parti Communiste Français une autocritique probe ; une
désolidarisation d’avec le crime qui le disculpât ; pas un reniement,
mais un nouveau et solennel départ ; quelque chose comme le Parti
Communiste fondé une seconde fois... Au lieu qu’au Havre, nous n’avons
vu qu’entêtement dans l’erreur ; persévérance dans le mensonge ;
absurde prétention de ne s’être jamais trompé ; bref chez des pontifes
plus que jamais pontifiant, une incapacité sénile à se déprendre de
soi même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses
puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois.

Quoi ! Tous les partis communistes bougent. Italie. Pologne. Hongrie.
Chine. Et le parti français, au milieu du tourbillon général, se
contemple lui, même et se dit satisfait. Jamais je n’ai eu autant
conscience d’un tel retard historique affligeant un grand peuple...

Mais, quelque grave que soit ce grief – et à lui seul très suffisant
car faillite d’un idéal et illustration pathétique de l’échec de toute
une génération – je veux ajouter un certain nombre de considérations
se rapportant à ma qualité d’homme de couleur.

Disons d’un mot : qu’à la lumière des événements (et réflexion faite
sur les pratiques honteuses de l’antisémitisme qui ont eu cours et
continuent encore semble-t-il à avoir cours dans des pays qui se
réclament du socialisme), j’ai acquis la conviction que nos voies et
celles du communisme tel qu’il est mis en pratique, ne se confondent
pas purement et simplement ; qu’elles ne peuvent pas se confondre
purement et simplement.

Un fait à mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur,
en ce moment précis de l’évolution historique, avons, dans notre
conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité et
que nous sommes prêts à assumer sur tous les plans et dans tous les
domaines les responsabilités qui découlent de cette prise de
conscience.

Singularité de notre « situation dans le monde » qui ne se confond
avec nulle autre.

Singularité de nos problèmes qui ne se ramènent à nul autre problème.

Singularité de notre histoire coupée de terribles avatars qui
n’appartiennent qu’à elle.

Singularité de notre culture que nous voulons vivre de manière de plus
en plus réelle.

Qu’en résulte-t-il, sinon que nos voies vers l’avenir, je dis toutes
nos voies, la voie politique comme la voie culturelle, ne sont pas
toutes faites ; qu’elles sont à découvrir, et que les soins de cette
découverte ne regardent que nous ? C’est assez dire que nous sommes
convaincus que nos questions, ou si l’on veut la question coloniale,
ne peut pas être traitée comme une partie d’un ensemble plus
important, une partie sur laquelle d’autres pourront transiger ou
passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer eu égard à
une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier.

Ici il est clair que je fais allusion au vote du Parti Communiste
Français sur l’Algérie, vote par lequel le parti accordait au
gouvernement Guy Mollet Lacoste les pleins pouvoirs pour sa politique
en Afrique du Nord – éventualité dont nous n’avons aucune garantie
qu’elle ne puisse se renouveler. En tout cas, il est constant que
notre lutte, la lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme, la
lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus
complexe – que dis-je, d’une tout autre nature que la lutte de
l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en
aucune manière, être considérée comme une partie, un fragment de cette
lutte.

Je me suis souvent posé la question de savoir si dans des sociétés
comme les nôtres, rurales comme elles sont, les sociétés de
paysannerie, où la classe ouvrière est infime et où par contre, les
classes moyennes ont une importance politique sans rapport avec leur
importance numérique réelle, les conditions politiques et sociales
permettaient dans le contexte actuel, une action efficace
d’organisations communistes agissant isolément (à plus forte raison
d’organisations communistes fédérées ou inféodées au parti communiste
de la métropole) et si, au lieu de rejeter à priori et au nom d’une
idéologie exclusive, des hommes pourtant honnêtes et foncièrement
anticolonialistes, il n’y avait pas plutôt lieu de rechercher une
forme d’organisation aussi large et souple que possible, une forme
d’organisation susceptible de donner élan au plus grand nombre, plutôt
qu’à caporaliser un petit nombre. Une forme d’organisation où les
marxistes seraient non pas noyés, mais où ils joueraient leur rôle de
levain, d’inspirateur, d’orienteur et non celui qu’à présent ils
jouent objectivement, de diviseurs des forces populaires.

L’impasse où nous sommes aujourd’hui aux Antilles, malgré nos succès
électoraux, me paraît trancher la question : j’opte pour le plus large
contre le plus étroit ; pour le mouvement qui nous met au coude à
coude avec les autres et contre celui qui nous laisse entre nous ;
pour celui qui rassemble les énergies contre celui qui les divise en
chapelles, en sectes, en églises ; pour celui qui libère l’énergie
créatrice des masses contre celui qui la canalise et finalement la
stérilise.

En Europe, l’unité des forces de gauche est à l’ordre du jour ; les
morceaux disjoints du mouvement progressiste tendent à se ressouder,
et nul doute que ce mouvement d’unité deviendrait irrésistible si du
côté des partis communistes staliniens, on se décidait à jeter par
dessus bord tout l’impedimenta des préjugés, des habitudes et des
méthodes hérités de Staline.

Nul doute que dans ce cas, toute raison, mieux, tout prétexte de
bouder l’unité serait enlevé à ceux qui dans les autres partis de
gauche ne veulent pas de l’unité, et que de ce fait les adversaires de
l’unité se trouveraient isolés et réduits à l’impuissance.

Et alors, comment dans notre pays, où le plus souvent, la division est
artificielle, venue du dehors, branchée qu’elle est sur les divisions
européennes abusivement transplantées dans nos politiques locales,
comment ne serions-nous pas décidés à sacrifier tout, je dis tout le
secondaire, pour retrouver l’essentiel ; cette unité avec des frères,
avec des camarades qui est le rempart de notre force et le gage de
notre confiance en l’avenir.

D’ailleurs, ici, c’est la vie elle-même qui tranche. Voyez donc le
grand souffle d’unité qui passe sur tous les pays noirs ! Voyez comme,
çà et là, se remaille le tissu rompu ! C’est que l’expérience, une
expérience durement acquise, nous a enseigné qu’il n’y a à notre
disposition qu’une arme, une seule efficace, une seule non ébréchée :
l’arme de l’unité, l’arme du rassemblement anticolonialiste de toutes
les volontés, et que le temps de notre dispersion au gré du clivage
des partis métropolitains est aussi le temps de notre faiblesse et de
nos défaites.

Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d’énergie, de
passion qu’il ne leur manque ni vigueur, ni imagination mais que ces
forces ne peuvent que s’étioler dans des organisations qui ne leur
sont pas propres, faites pour eux, faites par eux et adaptées à des
fins qu’eux seuls peuvent déterminer.

Paternalisme et fraternalisme [1]

Ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance.
C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination.
Solidarité et démission. Or c’est là très exactement de quoi nous
menacent quelques uns des défauts très apparents que nous constatons
chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme
invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement
primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la
supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution
telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule
désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra
passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à
la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin
leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme
culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent
littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti).

Il faut dire en passant que les communistes français ont été à bonne
école. Celle de Staline. Et Staline est bel et bien celui qui a ré
introduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés »
et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé
(en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à
rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme
colonialiste proclame une autre prétention.

Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de
paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui
lui ressemble à s’y méprendre.

Inventons le mot : c’est du « fraternalisme ».

Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa
supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main
hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se
trouver la Raison et le Progrès.

Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne
voulons plus.

Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de
développement, mais d’ elles-mêmes, par croissance interne, par
nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur
vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre.

Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à
personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher
pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce
soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le
but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté
aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des
partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin
recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les
bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette
future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à
l’initiative.

Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le
marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains
ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. Que ce que je
veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des
peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du
communisme. Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les
hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement. Et bien
entendu cela n’est pas valable pour les seuls communistes. Et si
j’étais chrétien ou musulman, je dirais la même chose. Qu’aucune
doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que
convertie à nous. Cela a l’air d’aller de soi. Et pourtant dans les
faits cela ne va pas de soi.

Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut
imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et
dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche,
l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous,
l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce
droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en
définitive, le droit à la personnalité.

C’est sans doute là l’essentiel de l’affaire.

Il existe un communisme chinois. Sans très bien le connaître, j’ai à
son égard un préjugé des plus favorables. Et j’attends de lui qu’il ne
verse pas dans les monstrueuses erreurs qui ont défiguré le communisme
européen. Mais il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore
et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait
sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos
vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien
des points de la doctrine.

Mais je dis qu’il n’y aura jamais de variante africaine, ou malgache,
ou antillaise du communisme, parce que le communisme français trouve
plus commode de nous imposer la sienne. Qu’il n’y aura jamais de
communisme africain, malgache ou antillais, parce que le Parti
Communiste Français pense ses devoirs envers les peuples coloniaux en
termes de magistère à exercer, et que l’anticolonialisme même des
communistes français porte encore les stigmates de ce colonialisme
qu’il combat. Ou encore, ce qui revient au même, qu’il n’y aura pas de
communisme propre à chacun des pays coloniaux qui dépendent de la
France, tant que les bureaux de la rue Saint- Georges, les bureaux de
la section coloniale du Parti Communiste Français, ce parfait pendant
du Ministère de la rue Oudinot, persisteront à penser à nos pays comme
à terres de missions ou pays sous mandat. Pour revenir à notre propos,
l’époque que nous vivons est sous le signe d’un double échec : l’un
évident, depuis longtemps, celui du capitalisme. Mais aussi l’autre,
celui, effroyable, de ce que pendant trop longtemps nous avons pris
pour du socialisme ce qui n’était que du stalinisme. Le résultat est
qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse.

Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route
pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les
vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au
crime.

C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous
contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des
autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences
ou a la casuistique des autres.

L’heure de nous mêmes a sonné.

Et ce que je viens de dire des nègres n’est pas valable que pour les
nègres. Oui tout peut encore être sauvé, tout, même le pseudo
socialisme installé çà et là en Europe par Staline, à condition que
l’initiative soit rendue aux peuples qui jusqu’id n’ont fait que la
subir ; à condition que le pouvoir descende et s’enracine dans le
peuple, et je ne cache pas que la fermentation qui se produit à
l’heure actuelle en Pologne, par exemple, me remplit de joie et
d’espoir.

Ici que l’on me permette de penser plus particulièrement à mon
malheureux pays : la Martinique.

J’y pense pour constater que le Parti Communiste Français est dans
l’incapacité absolue de lui offrir une quelconque perspective qui soit
autre chose qu’utopique ; que le Parti Communiste Français ne s’est
jamais soucié de lui en offrir ; qu’il n’a jamais pensé à nous qu’en
fonction d’une stratégie mondiale au demeurant déroutante.

J’y pense pour constater que le communisme a achevé de lui passer
autour du cou le noeud coulant de l’assimilation ; que le communisme a
achevé de l’isoler dans le bassin caraïbe ; qu’il a achevé de le
plonger dans une manière de ghetto insulaire ; qu’il a achevé de le
couper des autres pays antillais dont l’expérience pourrait lui être à
la fois instructive et fructueuse (car ils ont les mêmes problèmes que
nous et leur évolution démocratique est impétueuse) : que le
communisme enfin, a achevé de nous couper de l’Afrique Noire dont
l’évolution se dessine désormais à contre-sens de la nôtre. Et
pourtant cette Afrique Noire, la mère de notre culture et de notre
civilisation antillaise, c’est d’elle que j’attends la régénération
des Antilles, pas de l’Europe qui ne peut que parfaire notre
aliénation, mais de l’Afrique qui seule peut revitaliser,
repersonnaliser les Antilles.

Je sais bien. On nous offre en échange la solidarité avec le peuple
français ; avec le prolétariat français, et à travers le communisme,
avec les prolétariats mondiaux. Je ne nie pas ces réalités. Mais je ne
veux pas ériger ces solidarités en métaphysique. Il n’y a pas d’alliés
de droit divin. Il y a des alliés que nous impose le lieu, le moment
et la nature des choses. Et si l’alliance avec le prolétariat français
est exclusive, si elle tend à nous faire oublier ou contrarier
d’autres alliances nécessaires et naturelles, légitimes et
fécondantes, si le communisme saccage nos amitiés les plus
vivifiantes, celle qui nous unit à l’Afrique, alors je dis que le
communisme nous a rendu un bien mauvais service en nous faisant
troquer la Fraternité vivante contre ce qui risque d’apparaître comme
la plus froide des abstractions. Je préviens une objection.
Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme
étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme
décharné.

Il y a deux manières de se perde : par ségrégation murée dans le
particulier ou par dilution dans l’ « universel ».

Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le
particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et
coexistence de tous les particuliers. Alors ? Alors il nous faudra
avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a
été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « 
d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes
faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent. En bref, nous
considérons désormais comme notre devoir de conjuguer nos efforts à
ceux de tous les hommes épris de justice et de vérité pour bâtir des
organisations susceptibles d’aider de manière probe et efficace les
peuples noirs dans leur lutte pour aujourd’hui et pour demain : lutte
pour la justice ; lutte pour la culture ; lutte pour la dignité et la
liberté ; des organisations capables en un mot de les préparer dans
tous les domaines à assumer de manière autonome les lourdes
responsabilités que l’histoire en ce moment même fait peser si
lourdement sur leurs épaules.

Dans ces conditions, je vous prie de recevoir ma démission de membre
du Parti Communiste Français.

Aimé Césaire, Paris, le 24 octobre 1956
— 


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