Comme une prison qui brûle...

mercredi 25 juin 2008
par  siksatnam
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La révolte du dimanche 22 juin à Vincennes a laissé le plus grand centre de rétention administrative français en ruine. Le coup porté à la machine à expulser est loin d’être négligeable.

On sait depuis longtemps que toute politique de déportation correctement planifiée par l’Etat se doit de maîtriser chacune des étapes d’un processus complexe, et que la faillite d’une seule d’entre elle affecte l’efficacité de la totalité. Les rafles, et, à l’autre bout de la chaîne, les expulsions sont rendues plus difficiles si la police ne possède pas la capacité d’enfermer un nombre suffisant de clandestins entre les deux. Or, ce sont 280 places qui vont manquer dans les mois à venir...

Cet incendie « criminel », comme l’affirme Claire Chazal sur TF1, tant il est vrai que toute révolte est criminelle aux yeux de l’Etat et de ses journalistes, a donc été provoqué par les retenus à la suite de la mort dans le centre, la veille, d’un homme âgé de 41 ans. La préfecture s’est empressée de déclarer que l’autopsie écartait la présence de « traces anormales » sur le cadavre : sous-entendu, qu’il n’est pas mort tabassé. Ce n’est pas pour autant que la police n’est pas responsable de cette mort. Voici, selon le témoignage d’un retenu donné par téléphone, comment les faits se sont déroulés samedi soir.

« Le monsieur qui est mort hier dans le centre n’était pas cardiaque. Avant de rentrer au centre il prenait déjà des médicaments tous les jours, il avait une ordonnance du médecin (...) Il demandait des médicaments et on voulait pas lui en donner, l’infirmière lui donnait pas sa dose, il demandait à d’autres retenus d’aller à l’infirmerie pour demander sa dose. (...) La veille du jour où il est mort, il tremblait beaucoup, il savait pas pourquoi, il se sentait malade. Peu de temps avant de mourir, il a décidé de faire une sieste et a demandé à son copain russe de le réveiller pour qu’il puisse aller à l’infirmerie qui ouvre à 15 h 00. Son copain est venu une première fois, il a essayé de le réveiller, son visage était tourné vers le mur, on voyait pas très bien. Il a cru qu’il dormait profondément et il a préféré le laisser dormir. Dix minutes après il est revenu, ça s’est passé pareil.
Du coup il est allé chercher un autre retenu, et tous les deux ils ont essayé de le réveiller, ils lui ont tourné la tête, il avait du sang sur le nez et la bouche, il était bleu turquoise, il était tout dur, tout raide, froid. Ils ont crié au secours, tout le monde est venu. La police a essayé d’évacuer le lieu, les retenus exigeaient de savoir ce qui se passait. Panique totale. Les policiers ont demandé des renforts, ils sont venus avec des boucliers, ils ont tapé les gens dans le couloir, nous on a pas répondu (de toute façon y a pas de pierres dans le couloir avec lesquelles on aurait pu répondre), on a quand même été gazés. (...) Aux va-et-vient des policiers et des pompiers on a compris qu’ils n’avaient pas pu le sauver. J’ai demandé au chef permanent, il m’a dit que le monsieur était dans un état critique, mais qu’il était en vie. Il n’a pas voulu nous dire qu’il était mort pour ne pas avoir des représailles. Le chef de rétention (il était en civil) essayait de téléphoner mais comme il y a un problème de réseau dans le bâtiment, il est sorti dans la cour pour téléphoner. Je suis allé le voir, je lui demandé de m’accorder deux minutes, il a dit oui. On voulait savoir l’état de santé du retenu, il m’a sorti le même refrain comme quoi son état était critique, mais qu’il était en vie. Je suis resté sceptique. (...) De l’autre côté, du côté de la porte 3, la population s’est agitée, les policiers ont pris un retenu qui était très agité, la population s’est alors encore plus énervée, du coup la police a relâché le retenu. Quand ils ont sorti le mort avec le Samu et les pompiers, j’ai encore parlé avec le chef qui me disait encore qu’il était vivant. Et puis on nous a dit qu’il était mort à l’hôpital. »

Dès le samedi soir, l’agitation dans les CR1 et 2 (la capacité d’un centre étant limitée théoriquement à 150 places, on a divisé celui de Vincennes en deux pour adapter la réalité à la réglementation) avait conduit à des départs de feu (deux cellules brûlées) et à l’usage des lacrymos contre les retenus qui restent dans la cour une partie de la nuit.
Le dimanche dans l’après-midi, la révolte gronde à nouveau : cris, mise à sac des cellules et finalement plusieurs départs de feu dans les deux bâtiments. Une manifestation a lieu en même temps, à partir de 15 heures, à l’extérieur du centre. Voici le témoignage d’un manifestant.

« Vers 15h10, des clameurs ont retenti de l’intérieur du camp et, peu de temps après, des volutes de fumée ont commencé à s’élever au dessus des murs. Un policier, se présentant comme responsable du camp, est venu pour avertir que les visites étaient interrompues pour la journée. Rapidement une quinzaine de CRS en tenue d’intervention, casqués et munis de boucliers, jusque là à l’extérieur pour contenir d’éventuels manifestants, sont entrés en courant dans le centre. Nous sentions les lacrymogènes à l’extérieur des murs alors que nous entendions des détonations venant de l’intérieur. Des véhicules de pompiers ont suivi ; il était environ 15 h 45, vingt à trente minutes après le départ d’incendie. De toute évidence, c’était la panique dans le centre : la police ne maîtrisait plus rien.
Dans le même temps, le rassemblement s’est déplacé sur le parking situé au pied des bâtiments en feu : environ 200 personnes rassemblées criaient "libérez les sans papier !". Les deux bâtiments 1 et 2 étaient en proie à plusieurs départs d’incendie violent (au moins deux par bâtiment) que les pompiers, avec leur quinzaine de véhicules d’intervention, n’ont pas réussi à maîtriser. Un hélicoptère du Samu nous a survolés plusieurs fois. Vers 16 h 30, les toits commençaient à s’écrouler. Quelques échauffourées ont opposé les manifestants rassemblés aux "forces de l’ordre", quelques coups de matraques, quelques jets de lacrymogène. C’était un désordre absolu : les véhicules de pompiers et du Samu se mêlaient aux voitures des gens venus passer leur dimanche dans le bois de Vincennes, aux manifestants et aux promeneurs à pied ou en vélo ».

Il est certain que la révolte à l’intérieur du centre est celle des retenus : que, déclenchée à la suite d’une mort de trop, elle a pour cause non seulement la protestation contre les « conditions » de la rétention mais aussi contre la rétention elle-même. Il est certain également que la mobilisation entretenue depuis de longs mois contre les centres de rétention, qui s’ajoute à celle contre les rafles et les reconduites à la frontière, et les nombreux appels et actes en vue de saboter la machine à expulsion n’ont pu qu’encourager la révolte à l’intérieur. On sait depuis longtemps que la présence de gens devant une prison peut donner à ceux qui sont dedans le courage de s’opposer à la violence d’Etat avec les moyens dont ils disposent. On ne manquera pas, donc, de tenir comme un hommage appuyé à cette mobilisation les accusations lancées par la droite et les syndicalistes flics. Ainsi, selon Luc Poignant, du SGP-FO, la manifestation à l’extérieur a « échauffé les esprits » (et les matelas, aurait-il pu ajouter). Quand à Frédéric Lefebvre, porte parole de l’UMP, il appelle tout simplement à la répression « contre les collectifs qui se livrent à ce type d’action (les manifs) à proximité de lieux où ils n’ont absolument rien à faire ».

Ses petits copains du gouvernement n’ont cependant pas attendu les discours de Lefèvre pour lancer la répression contre ceux qui veulent agir devant les centres de rétention. On rappellera donc qu’en janvier dernier trois personnes ont été arrêtées et deux jetées en prison parce qu’elle se rendaient à une manifestation devant le CRA de Vincennes munies de fumigènes et de clous destinés aux véhicules de police. Saisie alors d’un délire antiterroriste, la justice s’est également jetée sur trois autres personnes accusées elles aussi de vouloir s’en prendre à des prisons et à des véhicules de police. Deux demeurent incarcérées à ce jour, les autres sont sous contrôle judiciaire. La lutte contre les centre de rétention et contre tout enfermement est également la lutte pour Ivan, Damien, Bruno, Isa, Farid et Juan, tout comme la lutte pour ces six personnes est aussi la lutte pour tous.



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