INTERVIEW AVEC NOAM CHOMSKY

vendredi 2 mars 2007
par  Le Plombier
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Cet interview vient de l’hebdomadaire français Le Monde Libertaire. Il a paru aussi dans le journal portugais A Batalha.

A Batalha : Vous êtes très critique au sujet des medias américains et vous considérez ceux des Européens plus démocratiques. Quelles sont les principales différences, en terme démocratique, entre les medias européens et américains ?

Noam Chomsky : je ne pense pas que les medias européens soient plus démocratiques que les medias américains, ni plus sérieux sur d’autres aspects. Ils sont plus variés, mais de toute façon il est impossible de faire de grandes généralisations. . .

A Batalha : Le Moyen-Orient est une de vos préoccupations principales. Les Etats-Unis et Israël se sont toujours opposés à une solution diplomatique pour résoudre le problème. Quelles sont les raisons du récent changement d’attitude ? Pensez-vous que les Etats-Unis et Israël vont substituer, au contrôle militaire et politique des territoires occupés, un contrôle économique ?

Noam Chomsky : Les Etats-Unis et Israël se sont toujours montrés favorables a une solution diplomatique au Moyen-Orient, mais avec leurs seules conditions. Celles-ci ne furent pas acceptées par le reste du monde. Durant prés de vingt ans, les Etats-Unis ont tout simplement récusé tout droit des Palestiniens a l’auto-détermination. Ils se sont refusés à accepter la résolution 242 de l’ONU dans les termes fixés par l’opinion internationale, et par les Etats-Unis, d’ailleurs, de 1957 à 1971 : celle-ci appelait à la paix, en réponse à une évacuation complète et avec un minimum d’ajustements mutuels.
Pour cela, les Etats-Unis ont du : s’opposer aux résolutions du conseil de sécurité ; voter seuls avec Israël contre les résolutions de l’assemblée générale ; bloquer toutes les initiatives diplomatiques depuis la proposition de Sadate, en février 1971, d’un traité de paix sur la base de la résolution 242 de l’ONU... A cause du pouvoir très fort de la propagande des Etats-Unis, la majeure partie de ces faits furent étouffés et a ce moment l’Europe était tellement subordonnée aux Etats-Unis que les Européens ont oublie’ ce qu’ils défendaient par le passé. Cela a continué jusqu’en 1990. L’ultime résolution de l’ONU (144-2), appelant une fois de plus à une solution diplomatique, fut bloquée par les Etats-Unis en décembre 1990. Apres la guerre contre l’Irak, l’Europe a confié la région aux Etats Unis et n’a pas pris de positions indépendantes. Les pays non alignés se sont retrouvés en pleine confusion et la Russie s’est relativement trouvée sous la dépendance américaine, ainsi que la Grande-Bretagne. Pour cela les Etats-Unis sont entres en action a l’automne 1991, a Madrid, en imposant unilatéralement leur programme sur la région. Cela fut consacré en 1993-94, avec l’appui, cette fois, de la Norvège. Les accords actuels sont basés sur le présuppose’ explicite’ qu’Israël ne se retirera des territoires occupés que quand elle le jugera et avec ses propres conditions. Ainsi, a partir du moment où fut signée la déclaration de principe (DP), en septembre 1993, la colonisation et la confiscation des terres, en territoires occupés, augmenta rapidement, avec l’appui financier des Etats Unis. A ce moment, Israël contrôlait prés de 75% de la marge occidentale, prés de 35% du territoire et probablement toute l’eau. Dans la déclaration de principe, aucun mot sur le droit des Palestiniens à l’auto-détermination parce que les Etats-Unis n’ont jamais admis cela... J’ai écrit sur cette situation qui dure depuis vingt ans (voir mon récent livre : World orders, old and new).

A Batalha : Quels sont, selon vous, les principales causes de la recrudescence des mouvements fondamentalistes islamistes dans le monde arabe, par exemple en Algérie ou en Egypte ? Pensez-vous que ces mouvements ont des causes locales ou résultent d’un fanatisme religieux ?

Noam Chomsky : Je serais prudent avant d’employer des mots comme fanatisme religieux et fondamentalisme. Je pense qu’un des pays les plus fondamentalistes qui soit, ce sont les Etats Unis, peut-être a égalité avec l’Iran. Le régime fondamentaliste islamiste le plus extrémiste au monde, c’est l’Arabie Saoudite, un allié intime des Etats-Unis, et qui n’est pas considéré comme un problème parce qu’il est aux ordres. De même, un des fondamentalismes islamistes le plus extrémistes et fanatique qui soit est Gulbuddin Hekmatyar, qui reçut, dans les années 80, en provenance des Etats Unis et de l’Arabie Saoudite, près de six millions de dollars et de grandes quantités d’armes, alors qu’il transformait l’Afghanistan en un gigantesque centre de trafic de drogue, et qu’aujourd’hui il met en pièces ce qu’il reste du territoire dévasté. D’une façon générale, les Etats-Unis et ses satellites n’ont rien contre le fondamentalisme islamiste ou d’un autre type. Ce qu’ils craignent, ce sont les personnes qui tentent d’agir de façon indépendante. Cette règle s’applique à l’Eglise catholique. Les Etats-Unis ne sont ni pour ni contre. Les éléments de l’Eglise qui adoptent ’la préférence pour les pauvres’ doivent être objectivement éliminés, si nécessaire par la terreur et la violence. Ceux qui adoptent la préférence pour les riches sont excellents. Les raisons du développement des mouvements fondamentalistes dans le monde arabe sont très simples. Les mouvements séculiers ou bien furent détruits ou se sont autodétruits. Seuls les fondamentalistes islamiques ont quelque chose à offrir à la population. Quand on vit dans un bidonville du Caire et qu’on a un enfant à l’article de la mort, on peut l’emmener dans une clinique dirigée par des islamistes fondamentalistes. Les gouvernements sont trop corrompus pour offrir quoi que ce soit. Ces mouvements offrent une certaine vision qui prend en compte ce dont les personnes ont besoin. . . Cela est une description un peu simpliste, du FBI au manque de place dans l’article, mais je pense que c’est le fond du problème.

A Batalha : Quelles sont, selon vous, les principales causes de la guerre dans l’ex-Yougoslavie et qu’elles pourraient-être les solutions ?

Noam Chomsky : Les guerres dans les Balkans ont de multiples causes. Les principales sont de nature interne, mais les actions des puissances extérieures ne contribuent pas à améliorer la situation, ceci pour poser le problème en termes modérés. La reconnaissance internationale de la Croatie ne tenait pas compte du fait qu’il y avait une grande opposition de la part de l’importante minorité Serbe. La Bosnie fut reconnue, sans que l’on tienne compte du fait qu’elle était séparée en trois parties et que même s’il existait une forte composante multiethnique cela n’avait pas une grande influence sur les paysans montagnards Serbes qui craignaient la domination musulmane. Il est probable que tout cela ajoute’ au comportement du gouvernement serbe a abouti a la guerre. Avant, il était peut-être possible d’améliorer la situation. Mais il est difficile, actuellement, de penser à une solution qui ne soit pas horrible. Je n’ai entendu personne qui ait des idées sensées pour améliorer la situation...

A Batalha : Ces dernières années, on a assiste’ a la résumés fascistes nationalistes et racistes. Actuellement, le problème n’est plus limite’ a l’action des petits groupes isolés et l’appui populaire a Jirinovski, en Russie, ou a Berlusconi, en Italie, sont peut-être des signes comme quoi nous sommes devant un problème aux dimensions larges. Pensez-vous que les situations de crise économique et sociale soient propices au développement des mouvements anti-démocratiques, comme cela est arrive’ en Allemagne après la Première Guerre mondiale ?

Noam Chomsky : Il y a près de vingt ans que le monde s’achemine vers une société divisée en deux, semblable au modèle du tiers monde, avec des ilots de grandes richesses et de privilégies dans une mer de pauvreté’, avec une population croissante superflue, sans droits et qui ne contribue pas a la création de profits. Les proportions sont différentes dans un pays riche comme les Etats-Unis ou dans un pays pauvre comme le Mexique, mais les structures qui se développent sont très ressemblantes. Les raisons sont assez claires : depuis les années 70 il y a eu une accentuation accéléré de la mondialisation de l’économie, avec l’accumulation d’un énorme pouvoir dans les mains des entreprises transnationales, qui sont des institutions incroyablement totalitaires. Il y a eu aussi une explosion du capital et une modification de sa composition. En 1970, 90% du capital dans les échanges internationaux, venaient du commerce et de l’investissement, de l’économie réelle, et 10% de la spéculation. En 1990, ces chiffres doivent être inverse...En 1994, le capital de spéculation est e’value’ a 95% et son taux de croissance est le plus fort jamais enregistre’. Cette évolution était déjà claire dans les années 70. En 1978, James Tobin, lauréat du prix Nobel d’économie, a proposé la création d’un impôt afin de réduire le capital spéculatif, qui conduisait le monde à un équilibre entre la basse croissance, les bas salaires et les profits élevés. C’est cela qui est arrivé, avec la possibilité de transférer la production vers l’étranger, ce qui constitue une arme puissante contre les travailleurs. La fin de la guerre froide, qui a fait que les pays de l’Est sont retournés à leur traditionnel statut tiers-mondiste, offre au pouvoir patronal occidental de nouvelles armes contre la population nationale. Dans cette situation, il est naturel que le pouvoir veuille réduire tout ce qui le menace : les droits de l’Homme, la liberté et la démocratie qui furent conquises par les luttes populaires durant un siècle. C’est cela qui arrive, de façon accentuée, aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne. Pour la grande majorité’, c’est un désastre. Par exemple, aux Etats Unis, les salaires ont diminué depuis l’ère Reagan... Simultanément, la revue Fortune a fait état de profits spectaculaires. Tout cela à été orchestré par des battages propagandistes assez impressionnants qui ont laisse’ les personnes extrêmement confuses, sans espoir, frustrées et révoltées. Les intellectuels libéraux et la presse, et aussi la gauche, ont contribué a cette entreprise. C’est une situation très dangereuse qui peut exploser et donner naissance à des horreurs, a moins que ne se créent des alternatives construites qui répondent aux nécessités et préoccupations populaires.

A Batalha : Beaucoup de gens pensaient qu’avec la chute de l’URSS et des régimes socialistes, il y aurait un nouvel intérêt pour l’anarchisme. Cela ne s’est pas réalisé. Pensez-vous que les anarchistes soient responsables pour n’avoir pas su se présenter comme alternative.. .

Noam Chomsky : Qui sont les anarchistes qui n’ont pas su se présenter comme une alternative ? C’est vrai qu’il en existe quelques uns. Par exemple, il y a avait beaucoup a espérer de la CNT espagnole. Mais il faut se rappeler qu’il n’existe pratiquement pas d’intellectuels anarchistes, pour les raisons simples que l’anarchisme n’offre pas aux intellectuels une quelconque position de pouvoir et de privilèges. Les anarchistes ont tout de même une part de responsabilité, car les sentiments anarchistes sont trop disséminés. Cependant, il y a des possibilités de les articuler de façon constructive, et a l’image de ce qui s’est passe’ dans les mouvements populaires, représenter un caractère libérateur et faire en sorte que les anarchistes soient attractifs.

A Batalha : Que doit être aujourd’hui l’action des anarchistes et de leur presse ?

Noam Chomsky : Les mêmes que de tout temps : aider les personnes a contrôler leur propre vie, et a comprendre le monde ou elles vivent, et a s’auto-organiser pour détruire l’autorité illégitime... comme cela a toujours été.

Traduction de JOSE DA COSTA LE MONDE LIBERTAIRE Le Monde Libertaire 145, Rue Amelot, 75011, Paris.



Commentaires  (fermé)

Logo de Agustin
lundi 15 août 2011 à 00h17 - par  Agustin

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