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Lettre au soldat Onfray
Article mis en ligne le 8 mai 2020

par Le Plombier

À la guerre comme à la guerre : tu souffriras que je t’appelle par ton nom de famille, à la manière d’un caporal ou des maîtres hâves et secs comme un coup de trique de la IIIe République.

On ne plaisantait pas avec l’autorité, à l’époque. La République avait une mission civilisatrice à domicile et dans les colonies : martinet, fouet et canon pour quiconque osait défier ses Lumières.

Tu te languis de ces temps glorieux et penses en moine-soldat les termes de notre déclin. Comme tous les rentiers du pessimisme, tu t’appropries la République. Toi seul sais ce que républicain veut dire. Toi seul peux dire qui l’est, et surtout qui ne l’est pas. La dénonciation outragée est ton sport favori.

Je te tutoie, soldat Onfray : en se racontant des histoires on pourrait dire que c’est le tu de l’amitié philosophique. Mais philosophe, l’es-tu encore ? La philosophie fabrique des concepts. Toi, tu préfères saisir au vol des images de chaîne info et faire comme si c’étaient des idées.

Ton habitat d’élection, c’est la caverne de Platon.

Ton texte du 23 mars s’intitule « Faire la guerre ». Rien de moins : si tu aimes le solennel et le tragique de l’infinitif, c’est parce que l’heure est grave. À chacun de prendre ses responsabilités. Toi, tu sonnes le tocsin.

Tu es sensible, écris-tu, à la polémologie, « la science ou l’art de la guerre, mais plus encore à l’irénologie, la science ou l’art de la paix ».

J’ai du mal à te croire sincère sur ce dernier point.

Ce qui te branche, c’est la castagne, le clash, l’affrontement. Faut que ça saigne et que les os craquent. Tu aimes les mecs, les vrais, les durs à cuire –pas ces technocrates à chaussures impeccablement cirées qui nous gouvernent en se voilant la face.

Ton ennemi intérieur

Toi, tu appelles un chat un chat. Comme tu dis la République, tu dis la France : il y a dans ce pays de vrai·es Français·es et des anti-Français·es. « L’islamisme mondial » et « le terrorisme islamiste » sont là, aux portes de la Cité. Les barbares des cités attendent que les murs tombent en allumant un barbecue. En cassant les voitures des soignant·es. En empêchant la police de faire son travail.

Tu t’es convaincu que le coronavirus est leur cheval de Troie et tu leur as déclaré la guerre. Tes mots sont des armes de destruction massive.

Sais-tu de quoi, au juste ?

Tu ridiculises le gouvernement, que tu juges faible et menteur, collabo même, à l’image de Macron faisant un selfie avec « une jeune fille intégralement voilée ».

Tu vitupères contre les « centaines de tribus » des territoires perdus de la République qui, en refusant « le confinement, perdent la République tout entière ».

Tu justifies le châtiment qu’il faudrait réserver à ces hordes et au régime fantoche qui n’ose pas leur administrer une saine correction paternelle, de peur de paraître politiquement incorrect.

Comme d’habitude, toi seul regardes le réel en face quand nous autres avons le bandeau de la bien-pensance sur les yeux. Ainsi voyait le soldat Onfray :

Le laxisme et l’incompétence du pouvoir laissent le champ libre aux sauvages qui entendent profiter de la pandémie pour semer le chaos dans l’Hexagone.

Comme tous les complotismes, le tien associe des éléments épars de l’actualité pour fabriquer un rapport de cause à effet.

Oui : la gestion politique de la crise présente des lacunes criantes.

Oui : il y a des incivilités dans les cités –comme partout en France.

Non, ce lien de causalité n’est pas démontrable. Tu t’en cognes, comme jadis Bush Jr. et Blair de la véracité de leurs preuves en Irak. La seule chose qui compte est qu’il légitime ta thérapie de choc.

Tu nous rappelles que le chef de l’État est le chef des Armées. Tu as raison, c’est l’article 15 de la Constitution qui le dit. Mais, dans le bunker intellectuel où tu as élu domicile, l’ennemi n’est pas une puissance étrangère –adieu Bismarck. Il prospère à l’intérieur et c’est à l’intérieur qu’il revient aux patriotes de lui faire la guerre.

Ta « petite guerre » selon Clausewitz

Une répression militaire dans les banlieues : l’image et le scénario excitent ton imagination. Tu appelles ça la « petite guerre », en nous rabâchant la sagesse de Clausewitz.

Tu invoques de Gaulle par-ci, de Gaulle par là. Papa de Gaulle. Ton plaisir est grand à décrire la petitesse de Macron au pied de ce totem.

Ta petite guerre, pourtant, n’est pas gaullienne. Elle n’est même pas gaulliste. Les modèles historiques qu’elle évoque, c’est Napoléon III, Haussmann, Thiers, Sarkozy. Le passage au karcher des marges et de la périphérie. Tu parles au nom du peuple, dont tu es la vigie, l’oracle, mais tu n’aimes rien tant que lui marcher dessus quand c’est le peuple de banlieue.

Comment faire pour les mettre au pas, ces gens que tu appelles les « outlaws », ces ennemis de l’intérieur, [...] ces indigènes perdus de la République ?

Salauds de pauvres et de métèques qui ne veulent pas rester chez eux. « Nous ne sommes pas en guerre », écris-tu avec ton ironie de caserne, contre « d’autres façons de se rendre dangereux pour le pays. Pas du tout… »

Pour toi, Macron est un fou aveugle de nous dire que nous sommes en guerre seulement contre un virus. Pour toi, le Covid-19 n’est rien sans son avatar figuré, le virus de l’anti-France.

Comment faire pour les mettre au pas, ces gens que tu appelles les « outlaws », ces ennemis de l’intérieur, ces non-Français ensauvagés, ces indigènes perdus de la République ?

« Contre cela », enrages-tu, Macron n’a rien prévu. Il est « un chef d’opérette, guère plus qu’un gendarme de Saint-Tropez ».

Au lieu d’écraser les récalcitrant·es du 93, ce lâche ordonne à sa police d’empoisonner la vie des bons citoyen·nes. Un de tes amis, qu’on se figure sous les traits d’un monsieur blanc, respectable et d’âge mûr, a déjà reçu deux contraventions. Son crime ? Il faisait le tour du pâté de maison avec madame, comme un couple de bourgeois sous l’œil de Caillebotte.

Cette justice à deux vitesses te rend malade. Tu écumes devant la persécution systémique dont sont victimes les Français·es de souche hétérosexuel·les. Tu réfléchis à la riposte. Heureusement pour nous, tu as trouvé l’antidote :

« Repérer l’ennemi, le dépister, le cibler, le circonscrire, le confiner, l’isoler afin d’épargner les personnes saines : qui dira qu’il n’en va pas là d’une saine méthode pour mener à bien la petite guerre, toutes les petites guerres. »

Tu nous la joues littéral pour ne parler en fait que du virus culturel qui t’obsède. Tu fais semblant d’aller droit au but, mais tes poches sont pleines de double sens et d’ambiguïtés que tu nous refourgues à la sauvette.

Si on te suivait, entre les lignes épaisses de tes analogies, il faudrait que la Légion saute sur la Seine-Saint-Denis. À toi, le premier parachute. On leur collerait leurs sales gueules de lascars sur un capot brûlant. On les mettrait à genoux comme à Mantes-la-jolie. On leur enfoncerait une matraque dans le cul comme à Aulnay. Ils l’auraient bien cherché.

Eux, ils t’ont déjà vu mille fois. Ton esprit des lois planait sur Thiaroye et à Sétif. Dans les couloirs du métro un 17 octobre 1961, dans les rues de Pointe-à-Pitre fin mai 1967. Derrière la porte-cochère où Malik Oussekine avait cru trouver refuge, à la gendarmerie de Persan où Adama Traoré n’a même pas eu le temps d’être mis en garde-à-vue.

Au septième jour de « l’Épuration », tu regarderas ta France et tu verras que tout est bon dans ce pays en ruines. Le virus séparatiste qui nous menace aura été ciblé, circonscrit, confiné, isolé. Anéanti ? Cordon sanitaire, clôture communautaire.

Dans ta sainte colère, tu ne vois même pas que ton remède, le cordon sanitaire autour des « territoires perdus », n’est autre que le mal que tu pourfends jour et nuit –ce communautarisme qui reflue de toutes les bouches anxieuses sur les plateaux des talk-shows.

En temps normal, tu nous dis : regardez comme ces salauds veulent s’isoler entre eux.

Par temps de pandémie : voyez un peu comme les mêmes refusent de s’isoler.

Cordon sanitaire, clôture communautaire, même combat.

Des gens meurent par milliers et tu as l’obscénité de choisir ce moment pour avancer tes dadas, la trahison des élites et la sécession des racailles.

Je ne te dirai pas, soldat Onfray, que ta diatribe est nauséabonde. Que tes évidences sont à vomir et diffusent l’air rance de Vichy. Que ta circonscription et ton confinement sentent la déportation. Que ta « saine méthode » a tout d’une idée nazie.

Les mois et les années emporteront tes rengaines martiales.

Je ne te ferai pas l’honneur du point Godwin, cette médaille qui fait grimper la fachosphère aux rideaux. Pour puer, nous agresser de leurs relents, les idées et les écrits doivent avoir de la chair –quelque chose d’organique. Les tiens sont juste morts et la France que tu embrasses en charognard est aussi décomposée que les amours du pauvre Baudelaire.

Fais-toi plaisir et continue à brailler son homélie si ça te chante. Les mois et les années emporteront tes rengaines martiales.

Un jour, que je te souhaite le plus lointain possible, tu auras peut-être besoin de quelqu’un pour t’habiller, te donner à manger, te laver. Ce jour-là, celles et ceux en qui tu vois un virus répondront à l’appel, comme ces gens sont aujourd’hui en première ligne, personnel soignant, éboueurs, caissières, livreurs, pour affronter la pandémie, fantassins anonymes dont la France a mille raisons d’être plus fière que de toi.

Si d’aventure l’envie te vient, par peur ou par mauvaise conscience, de leur demander pardon, ne te fatigue pas. Tu n’auras rien à craindre ni à gagner, vieux grognard de la petite guerre : les tribus t’auront oublié depuis longtemps et ne te reconnaîtront pas.

Julien Suaudeau — 30 mars 2020