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Enquête sur les skinheads néonazis du Nord
Article mis en ligne le 25 février 2021
dernière modification le 6 février 2021

par Le Plombier

Les morts de la Deûle, un livre-enquête dans le Nord :

Durant deux ans, le journaliste Tomas Statius a enquêté sur « les noyés de la Deûle » : cinq hommes morts dans un canal de Lille au début des années 2010. Sur cette histoire, qui n’a jamais livré ses réponses, plane le spectre des milieux skinheads.

Durant treize mois, entre octobre 2010 et novembre 2011, cinq cadavres sont repêchés dans le canal de la Deûle, qui borde Lille. On parle d’ivresse, on craint un « serial-pousseur ». L’affaire est classée sans suite en 2014 et la police conclut à une suite d’accidents. De nouveaux éléments relancent l’affaire en 2017. Jérémy Mourain, skinhead local et chef du groupe néonazi White Wolf Klan, lâche lors d’un échange téléphonique en prison qu’il a participé à un meurtre à Lille. Pas de chance, le bonhomme est sur écoute. À l’époque, trois skins sont mis en examen avant d’être libérés un an plus tard, faute d’éléments probants sur cette piste.

Les noyés de la Deûle est une histoire « qui a marqué toute une génération d’étudiants », raconte Tomas Statius. Cet ancien journaliste de StreetPress sort ce mercredi 20 janvier un livre sur cette enquête judiciaire et ses tribulations : « Les morts de la Deûle ». Le trentenaire y plante le décor, lui qui vivait sur place à l’époque. Certains éléments lui sont revenus durant ses deux ans d’enquête. Il égrène :

«  Selon un pote, j’avais flippé quand il n’avait pas donné de nouvelles. Dans son souvenir, je craignais qu’il ait fini dans la Deûle. Il y a aussi ma mère, qui m’a rappelé son inquiétude maternelle à l’époque. Surtout qu’un des noyés avait le même prénom que moi. »

Son envie d’écrire sur le sujet s’est également formée durant son travail chez StreetPress. « Les noyés de la Deûle étaient un point nodal de différentes affaires où l’on croisait les mêmes protagonistes », explique le trentenaire. À savoir les skinheads sur lesquels il a écrit dans son enquête sur le groupe néonazi du White Wolf Klan ou ses articles sur le trafiquant d’armes, militant d’extrême droite et ex-barbouze Claude Hermant.

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Durant deux ans, le journaliste Tomas Statius a enquêté sur « les noyés de la Deûle » et s’est également penché sur les skinheads du Nord qui planent sur cette affaire.

Ces « skins du Nord » sont un « élément de décor » de l’enquête des noyés de la Deûle, pourtant inexistant dans l’enquête judiciaire :

«  Ils sont évidemment présumés innocents. Mais ça étonne beaucoup de gens que les agissements des skins n’apparaissent nulle part dans l’enquête de cette histoire, qui s’est passée dans les rues de Lille pendant un an. »

Ton enquête est liée à l’extrême droite et aux skins du Nord que tu détailles dans ton livre. Tu y parles d’un « triangle d’or » entre les villes d’Ham, Chauny et Soisson où « 300 personnes sont fichées pour leur activité politique »… Comment ça s’est développé ?

C’est une question qui traverse le bouquin, même si l’axe n’est pas exactement au même endroit. Pourquoi y a-t-il des skins dans le Nord ? Cette culture est un peu datée, un reste des années 90 mal digéré dans beaucoup de régions mais qui continue à être vivace dans le Nord-Pas-de-Calais. La réponse que j’essaie d’esquisser est un mélange de quatre ingrédients. D’abord, il y a une forte culture ouvrière en déliquescence et la culture skinhead est une forme de réappropriation d’une frustration ouvrière, d’une certaine manière. Ensuite, la région est très urbanisée. C’est aussi une région étudiante et les mouvements d’extrême droite se sont toujours nourris de ces terreaux. Enfin, il y a la proximité avec la Belgique et les Pays-Bas, qui sont des pays où la culture britannique – d’où est issue la culture skin – s’est grandement importée.

Tu racontes également que le quartier Vauban, à Lille, est leur terrain de jeu début 2010. Comment ça ?

Ça vient du récit de plusieurs acteurs – des gérants de bars, des personnes qui bossent dans des assos étudiantes par exemple. Ils expliquent qu’une bande de skins était de sortie dans le quartier Vauban, plutôt étudiant, pour picoler dans ces années. Ils participaient à des bastons au hasard de leurs rencontres. C’est difficile de faire une liste exhaustive des gens qui ont été agressés ou même qui ont participé à ces agressions. Durant une période assez longue, il y a eu une opposition assez dure entre les mouvements antifascistes et les skinheads de Lille. Avec des bagarres au Resto Soleil [un lieu alternatif prisé de la communauté antifasciste lilloise, ndlr] par exemple.

D’ailleurs, un des skins me disait qu’ils n’avaient pas besoin d’embrouiller les gens. Ces derniers venaient les chercher et les skins « les cognaient ». Ils avaient juste besoin d’avoir un look très radical et très codifié – une partie de la jeunesse des années 90 sait ce que ça veut dire des rangers et un bomber noir.

Tes rencontres soulignent même que certains se sont construits par cette volonté de choquer les autres en étant skinhead.

En effet, il y a vraiment une recherche de radicalité chez tous ces gens. Une recherche d’appartenance aussi. Tout en étant évidemment racistes. Il ne faut pas évacuer la dimension politique, la plupart d’entre eux n’ont d’ailleurs aucun problème à l’assumer. Leur radicalité politique n’est pas un sujet de timidité.

Tu expliques dans ton enquête que les skinheads assument chasser les « rouges », c’est-à-dire l’extrême gauche, et la communauté homosexuelle. Comment ça se traduit ?

Autant la chasse « aux rouges » est beaucoup revenue dans mes entretiens avec les skins – ça s’inscrit dans cette guerre entre les mouvements d’extrême droite et d’extrême gauche. Autant la « chasse aux homosexuels » est apparue seulement dans les éléments de l’enquête auxquels j’ai pu avoir connaissance. Les skins ne disent pas trop qu’ils sont allés taper des homos. Mais ça se vérifie dans les faits. Ils vont par exemple aller agresser le Vice-Versa, un bar gay, un après-midi de Manif pour tous. Ils arrivent plutôt beurrés et ils se bagarrent.

Un des noyés de la Deûle, John Ani, faisait d’ailleurs partie de la communauté homosexuelle.

John Ani est effectivement un jeune homme homosexuel qui disparaît après une soirée. À l’époque, court une grande interrogation : « Est-ce à cause de son homosexualité qu’il a été agressé ? ». La police a plutôt répondu non. Mais au fil de l’enquête judiciaire, on a vu que les bandes de skins visaient les gens de la communauté homosexuelle. En particulier autour d’un petit parc – le jardin Vauban, au centre de Lille – qui est un lieu de drague de la communauté gay.

Un des skins que tu décris, Yohan Mutte, a été concerné un temps par l’enquête [il a été mis en examen en 2017 avant d’être libéré un an plus tard] pour le cinquième noyé : Hervé Rybarczyk. Yohan Mutte est bien connu dans le Nord, tu peux nous le présenter ?

C’est un militant identifié des milieux d’extrême droite, connu pour être un skin du Nord. Il a été membre des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, un groupe politique créé une première fois dans les années 80 et reconstitué en 2010 par Serge Ayoub, l’ancien patron des skinheads parisiens. Yohan Mutte était un peu le gros costaud des mouvements skinheads dans le Nord. Et c’est accessoirement un habitué des tribunes du Losc et des supporters locaux – les Dogues Virage Est – et de leur frange la plus dure : les hooligans de la Losc Army. C’est un vivier de gens qui ne sont pas tous des militants politiques, mais qui sont compatibles avec une forme de radicalité politique et des idées ouvertement d’extrême droite.

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Yohan Mutte est connu de la justice. Il a fait un peu de prison préventive pour l’agression au bar gay le Vice Versa. Il fait partie de ces protagonistes qu’on retrouve de manière périphérique dans d’autres affaires. Comme celle des armes de Claude Hermant, il faisait partie de la bande de militants proches de ce dernier. Il est aussi l’ancien mentor et ami de Jérémy Mourain, le patron du White Wolf Klan.

Tu parlais déjà de Jérémy Mourain dans ton enquête pour StreetPress sur le Klan. À l’époque, un de ses acolytes disait de lui : « Si on ne faisait pas ce qu’il souhaitait, c’était des vols planés dans le canal, des séquestrations ou des coups de batte de baseball ». Ça a une certaine résonance avec les noyés de la Deûle…

Un des amis de Mourain a lâché une fois qu’il l’avait foutu dans le canal la nuit pour lui apprendre la vie « parce qu’il avait merdé ». Évidemment, ça interpelle quand, dans une autre affaire, il se retrouve cité et impliqué pour des gens qui se sont noyés dans un canal. Mais ce livre est aussi une radiographie d’une enquête judiciaire ratée. Mourain a reconnu dans des écoutes qu’il connaissait des éléments d’une affaire judiciaire. Certains de ses amis du White Wolf Klan ont témoigné devant un juge d’instruction qu’il s’est vanté d’avoir participé à un meurtre à Lille. Mais matériellement, ce n’est pas établi. Et aujourd’hui il refuse de parler. De la même manière, Jérémy Mourain a aussi estimé que ses copains du Nord ne participaient pas à des vraies bastons parce qu’ils ne faisaient qu’agresser des étudiants. Or, il y a deux morts des noyés de la Deûle qui sont des étudiants. Ça interpelle forcément. Toutes ces interrogations forment le bouquin. Il y a des éléments qui laissent à penser que si cette instruction avait été menée autrement, on aurait peut-être eu d’autres réponses.

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Quel est son pedigree ?

Il a quelques différences avec Yohan Mutte. Mourain est un peu l’archétype du skin avec des parents ouvertement racistes, il le dit lui-même. Mais il a aussi cette facette du skin de campagne, biberonné à l’ennui des petits bourgs, dont la participation à des mouvements radicaux met du piment dans une vie monotone. Même si c’est proprement horrible ce qu’il fait avec ses amis skins. Après, il a aussi participé à Troisième Voie, le mouvement politique d’Ayoub, créé au même moment que ses Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Yohan Mutte est son parrain pour y rentrer.

Est-ce que ces jeunes skins se sont inscrits dans une continuité avec les anciens ou y avait-il une rupture ?

Un peu les deux. Ils ont été encadrés pour certains par une vieille garde : des militants avec dix ou quinze ans de plus, dont certains ont connu l’âge d’or des skins dans les années 80. Mais il y a une rupture dans certains fonctionnements. Et même chez les jeunes. Ils sont assez peu – de cette bande – à avoir continué ce mode de vie. Avoir un programme bières-picole-baston le weekend, quand tu as une vie de famille à côté, à un moment tu ne peux plus ou alors tu n’as plus envie. Comme Laurent par exemple. Quand Esteban Morillo va en taule pour le meurtre de Clément Méric, il se dit qu’il faut qu’il arrête ces conneries de violence politique. Même s’il reste d’extrême droite.

Ils continuent à avoir leurs idées mais le militantisme a aussi un coût qu’ils n’étaient pas tous prêts à assumer. Dans cette génération, à part Yohan Mutte, peu ont continué dans cette verve.

Par Christophe-Cécil Garnier , Matthieu Bidan