Alors que la gauche se lamente de l’inexorable poussée de l’extrême-droite, notamment dans les rangs de la classe ouvrière (enfin, la minorité d’entre elle qui participe au cirque électoral), des querelles de plus en plus ahurissantes la divise et la neutralise pour longtemps.
Cet article du quotidien "Libération" en date du 2 décembre2024, en donne une nouvelle preuve.
Au royaume de l’absurde, les bouffons sont des rois...
Lors de la 30e édition de l’événement cinéphile dédié aux cultures queer, des membres du jury ont tenté d’exclure l’une des leurs en raison de ses affinités politiques avec Caroline Fourest. Une controverse archétypale et inquiétante, sur fond d’instrumentalisation politique, de sectarisme idéologique et d’importation du conflit israélo-palestinien.
Le festival s’annonçait merveilleusement bien pour son trentième anniversaire. En dépit d’un soutien toujours aussi timide de la part des pouvoirs publics, Chéries-Chéris projetait encore cette année à Paris, du 15 au 26 novembre, quelque 150 films venus du monde entier, devant 19 000 spectateurs, célébrant encore et toujours les cultures queer et ses valeurs de tolérance, d’émancipation, d’inclusion. Un moment de concorde, en somme. Et soudain, le festival est devenu, en vrac : « mardi, sioniste, mercredi, antisémite. J’ai l’impression qu’en quatre jours, on a réussi à nous taxer d’antiféministes, antiqueer, homophobes, absolument tout et son contraire », résume le directeur artistique de l’événement, Grégory Tilhac. Des jets d’acide malheureusement routiniers dans la société ultra-polarisée post-7 Octobre. Sauf que ceux-là ont attiré l’attention de la ministre de la Culture, Rachida Dati, ainsi que de la présidente de la région Ile-de-de-France, Valérie Pécresse, menaçant jusqu’à la survie même de ce festival, bastion parmi les plus emblématiques des valeurs progressistes.
Grégory Tilhac avait bien senti monter la tension. Huit jours avant le début des festivités, la direction reçoit une pétition interne, lancée par quatre membres du jury (ils sont dix-sept en tout, toutes sections confondues) et six personnalités du cinéma invitées à l’événement, s’indignant de la présence, parmi les jurés, de la podcasteuse Julia Layani. Cette jeune femme de 31 ans est pourtant impliquée comme eux dans les problématiques LGBT +, notamment via son podcast Coming out ou son émission les Conversations avant la fin du monde. Seulement, parmi l’éventail large de ses invités figurent à la fois des célébrités consensuelles dans la « communauté », comme Xavier Dolan, Pomme, Bilal Hassani, mais aussi des polémistes controversées comme Caroline Fourest, dont la podcasteuse semble partager les idées. « Si je suis de gauche, écrivait-elle en préambule de son émission, je suis de la gauche de Caroline Fourest. »
« Un jury diversifié aussi en termes de sensibilités politiques »
Or, pour les pétitionnaires, regroupant quelques activistes queer, décoloniaux, artistes et militants pro-sexe, cette « gauche » fourestienne, « de droite pure et dure », écrivent-ils, est une ennemie idéologique. En effet, « Fourest est notoirement connue pour promouvoir une vision de la laïcité qui masque une islamophobie persistante », mais aussi pour « des positions polémiques sur le génocide palestinien » ou pour sa défense de la loi pour la pénalisation des clients de prostitution, une loi « délétère et extrêmement dangereuse » pour les travailleurs du sexe. Comment expliquer alors la présence d’une de ses alliées idéologiques dans le jury de Chéries-Chéris ?
« Chaque année, explique le directeur artistique du festival Grégory Tilhac, on tente autant que possible de constituer un jury diversifié socialement, culturellement mais aussi en termes de sensibilités politiques. » L’équipe du festival, alors, avait trouvé intéressant le profil de cette jeune femme, issue d’un milieu juif conservateur et conceptrice d’une émission LGBT +, « comme véritable outil d’émancipation. Tant que les membres ne tiennent aucun propos injurieux, diffamant ou incitant à la haine, une diversité d’opinions a sa place dans le festival. Nos communautés sont plurielles, et l’on ne peut pas constituer des jurys sur un seul paramètre ».
Ce n’est pas l’idée que les pétitionnaires se font de l’événement. Pour garantir les valeurs de tolérance et d’inclusion de Chéries-Chéris, ils appelaient donc la direction à exclure Julia Layani. Avec la précision suivante : si leur demande n’était pas prise en considération, les pétitionnaires seraient prêts à mobiliser plus largement. Et on entend d’ici Caroline Fourest s’installer confortablement dans un siège en velours, sortir un pot de pop-corn et se frotter les mains.
« Un véritable ultimatum obligeant à choisir son camp »
Ce qui suit illustre tristement l’état d’une « gauche » archi-clivée, s’autodévorant comme Thyeste et ses enfants. De son côté, la direction du festival vit la requête comme un « véritable ultimatum obligeant à choisir son camp ». La discussion collégiale qu’elle lance alors avec ces militants se déroule selon elle « très mal ». Mais un accord est trouvé à condition, pour les détracteurs, de monter sur scène lors de la cérémonie de clôture du festival pour rendre hommage aux victimes de la guerre au Proche-Orient. Soit. Dans un mail adressé à l’ensemble des membres du jury, une proposition de discours est envoyée. Réponse de Julia Layani : « Hello tout le monde ! Bravo pour ce magnifique texte. Vous avez entièrement raison, le festival est une superbe opportunité pour faire rayonner la paix. Je me ferai une joie de monter sur scène avec vous s’il est possible de mentionner également les otages israéliens encore captifs par le Hamas. Merci à vous et vive le festival Chéries-Chéris. » Est-ce la mise en équivalence des victimes palestiniennes et israéliennes qui ne passe pas ? Le mail, en tout cas, reste sans réponse.
Depuis plusieurs jours, la jeune femme sait qu’une tribune circule en interne contre elle. Julia Layani serait, l’a-t-on avertie par message, une « sioniste d’extrême droite ». Accusation sidérante pour elle qui affirme avoir toujours dit son « empathie envers les deux peuples et [s’est] toujours exprimée contre les agissements du gouvernement israélien ». La réponse à sa requête arrive enfin de visu lors de la cérémonie du 26 novembre. Non, aucun mot pour les otages ne serait ajouté au discours pour la paix, lui aurait signifié un membre du jury dans la salle du MK2 Bibliothèque à Paris, « parce que ce n’est pas le sujet ». Pouvait-elle tout de même monter sur scène avec eux sans rien dire ? Elle aurait essuyé un refus – version que ses détracteurs contestent. Caroline Fourest reprend une poignée de pop-corn.
Dans leur pétition, les opposants à Julia Layani avaient précisé lutter « contre toutes les formes de discriminations : y compris l’islamophobie, l’antisémitisme et toute forme de racisme ». Il s’agissait pour eux de l’exclure pour ce qu’elle pense, et non pour ce qu’elle est. Mais Julia Layani, elle, en est maintenant persuadée : lui interdire de partager la scène est une preuve flagrante d’antisémitisme. La voici donc prenant le micro sans y être invitée, pour raconter au public « cette histoire qui fait de moi une témoin de la montée du fascisme en France en 2024 ». Et c’est aussi le « fascisme » que Habibitch, danseuse, activiste, impliquée dans la mobilisation, vilipende le lendemain dans un mail adressé à la direction du festival : « Maintenant que Julia Layani s’est clairement positionnée comme sioniste, ce qui est la raison pour laquelle je ne suis pas venu.e hier soir, j’aimerais savoir [si le festival] se positionnera clairement face au fascisme. » Habibitch avait publiquement relayé la mobilisation à ses 50 000 abonnés Instagram.
Rachida Dati, Valérie Pécresse et les subventions
Depuis, un autre membre du jury, le journaliste Baptiste Etchegaray, s’est publiquement exprimé en soutien à la jeune femme sur les réseaux sociaux : « Je découvre l’ignoble cabale orchestrée contre Julia Layani, accusée de “sionisme” par une petite clique qui s’accapare la lutte pour la “libération de tous les peuples opprimés”. » L’humoriste Sophia Aram, désormais connue pour ses tacles à l’encontre des militants décoloniaux, a bondi de son côté sur la plateforme X pour dénoncer « l’antisémitisme glaçant du jury ». Suivi de près par la ministre de la Culture en personne, Rachida Dati, pour qui « l’antisémitisme n’a pas sa place ». Les pétitionnaires, qui nient fermement avoir tenu des propos antisémites mais revendiquent pour certains leur antisionisme, n’ont pas été contactés par les agents du ministère pour commenter l’épisode.
De son côté, la région Ile-de-France présidée par Valérie Pécresse, se présentant elle aussi comme « intransigeante dans sa lutte contre l’antisémitisme », s’empressait de suspendre purement et simplement la maigre subvention qu’elle concédait à Chéries-Chéris. A ce festival de cinéma emblématique, le second d’Ile-de-France en termes de rayonnement, et qui aimante des réalisateurs étrangers comme Sean Baker (palme d’or du festival de Cannes 2024), Apichatpong Weerasethakul (également palme d’or en 2010) ou Yórgos Lánthimos, la région accorde 20 000 euros par an – tout comme la municipalité. La perte de la subvention régionale met directement en péril la survie de cet événement.
L’immédiateté de cette sanction laisse songeur. Julia Layani n’a-t-elle pas publiquement insisté sur le soutien reçu par la direction du festival ? Les équipes professionnelles et bénévoles chargées de son organisation n’ont-elles pas exprimé, dans un post Instagram publié le 29 novembre, leur « indignation la plus totale à la suite des événements survenus lors de la cérémonie de clôture » ? Réponse de la région Ile-de-France à Libération : « La région Ile-de-France a pris acte de la condamnation de la direction, qu’elle juge un peu tardive. Elle attend des garanties et des engagements de la direction pour que cela ne se reproduise plus. » Grégory Tilhac est la seule personne rémunérée de ce festival, qui fonctionne essentiellement avec des bénévoles, et un conseil d’administration qu’il convenait de réunir avant de communiquer sur l’affaire, tient-il à préciser. Certains jurés se sont insurgés, dans une boucle de mails interne, contre une « récupération politique à vomir ».
Dans la cacophonie des effets d’affichage, une voix se distinguait cependant : celle de la direction du groupe MK2, principal partenaire du festival. Dans un communiqué publié le 28 novembre, elle se gardait de trancher sur l’« antisémitisme » présumé des détracteurs pour concentrer l’essentiel de ses charges sur l’atteinte, plus factuelle à ce stade, à la liberté d’expression. Rappelant sa mission essentielle, soit « accueillir des moments de dialogue, d’échange et de respect » mais aussi faire vivre « la pluralité des points de vue », le groupe MK2 ajoutait qu’il « s’oppos [ait] fermement aux méthodes militantes qui consistent à silencier le contradictoire pour imposer ses idées ». Une question de méthodologie militante plus que de légitimité des revendications ?
« Qui sort grandi de cette histoire, exactement ? »
La méthodologie serait-elle la même si le gouvernement français n’avait pas soufflé sur les braises du deux poids-deux mesures, interdisant, après le 7 Octobre, des manifestations en soutien à Gaza ou laissant des préfets déprogrammer des artistes palestiniens « par risque de trouble à l’ordre public » ? Mystère. Mais, souffle un juré, « je vois pas l’efficacité politique de la démarche des pétitionnaires, là… qui plus est dans un festival de cinéma. Qui sort grandi de cette histoire, exactement ? » Depuis la cérémonie de clôture, ceux qui avaient appelé à ostraciser Julia Layani se disent victimes de « lynchage et de diffamation sur les réseaux. Pour certains, les adresses et numéros de téléphone ont été partagés », signalent-ils.
Dans un communiqué publié sur Instagram le 30 novembre, ils reconnaissent « la mauvaise gestion de cette soirée et des prises de parole ». Le refus d’intégrer Julia Layani à leur discours, poursuivent-ils, venait de divergences politiques et d’une volonté, dès lors, « de ne pas nous associer à elle. A aucun moment il n’a été question de nier l’horreur de la situation des otages israéliens – nous aurions dû en faire mention dans notre texte [et] déplorons que cet événement ait pu laisser croire à une personne juive qu’elle n’était pas la bienvenue dans les espaces queers ». Les comptes du festival, eux, sont devenus « un défouloir », dit son directeur. « Les gens sont incapables de lire que Julia Layani nous défend sans ambiguïté. C’est désastreux. »