« Il s’agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n’y sommes plus. [...] Il est parfaitement clair que nous n’existerons bientôt plus si nous continuons d’aller de ce train. [...] Ce pays n’est pas un terrain vague. Nous ne sommes pas des bohémiens nés par hasard au bord d’un chemin. Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. »
Sacralisation du passé national et d’un sang autochtone menacé, xénophobie qui en découle, vision apocalyptique du présent : Charles Maurras, en quelques phrases tirées de L’Action française du 6 juillet 1912, résume le cœur d’une doctrine d’extrême droite dont les ramifications sont toujours bien vivaces un siècle plus tard1. Même si personne, sauf exception, ne se revendique d’extrême droite, ces mêmes formules résonnent dans un débat public largement polarisé par les idées, les partis ou les représentants de l’extrême droite.
Cette actualité n’est pas en soi une nouveauté : la percée spectaculaire de l’extrême droite depuis ses succès électoraux des années 1980 (en France, le Front national entre au Parlement en 1986 et Jean-Marie Le Pen recueille 14 % des suffrages aux présidentielles de 1988) se confirme au cours des années 1990, qui voient les partis d’extrême droite progresser dans nombre de pays européens et s’implanter durablement dans les paysages politiques. La mal nommée Union démocratique du centre du Suisse Christoph Blocher est ainsi le premier parti du pays depuis 1999, tandis qu’un cap est franchi l’année suivante en Autriche avec la participation du FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs, ou Parti de la liberté d’Autriche) au gouvernement dirigé par les conservateurs.
Cette dynamique ascendante a rapidement suscité l’intérêt des sciences sociales. Nombre de chercheurs y voient la conséquence d’une crise socio-économique multiforme, sur fond de désindustrialisation, de montée du chômage, mais également, à moyen terme, d’une crise de l’offre politique de gauche, même si l’électorat de l’extrême droite reste composite. Les travaux de science politique pointent aussi le caractère protéiforme du phénomène2. Plusieurs synthèses historiques importantes voient également le jour, principalement consacrées au cas français
Ces analyses partagent une préoccupation devant la renaissance de formes d’intolérance idéologique qui paraissent constituer des menaces pour l’équilibre politique des démocraties occidentales, voire pour la paix sociale. Soyons clairs, parler d’extrême droite, c’est déjà accepter de se situer contre. Nombreux sont les historiens qui reconnaissent que leur réflexion vise à comprendre et à remédier à une crise politique, dont la montée de l’extrême droite serait le symptôme
D’autres tentent de lier encore plus directement militantisme et recherche, en témoigne l’engagement de la Ligue des droits de l’homme, et en son sein de l’historienne Madeleine Rebérioux, qui a dirigé une commission « extrême droite » créée en novembre 1980 et fonctionnelle jusqu’en 1999, et a publié des brochures historiques aux titres non équivoques
Si ces travaux ont contribué incontestablement à faire progresser la réflexion sur l’extrême droite, force est de reconnaître qu’ils n’ont pas atteint le but escompté. L’extrême droite a continué à prospérer, tant en Europe qu’au niveau mondial : depuis une dizaine d’années, en effet, des partis politiques xénophobes et nationalistes ont réussi à consolider leur position, devenant parfois les premières forces politiques nationales, et certains leaders maniant des rhétoriques d’extrême droite sont parvenus au pouvoir (Orbán en Hongrie, Modi en Inde, Duterte aux Philippines, Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil6), signe que des idées d’extrême droite ont réussi à emporter une adhésion notable, dans des contextes différents, certes avec d’importantes variables nationales. L’extrême droite est par là même devenue un style de gouvernement, y compris en démocratie, ce qui est un fait nouveau.
Cette évolution atteint en retour l’objet d’études lui-même : s’agit-il toujours d’extrême droite ? Sommes-nous face à une extrême droite mainstream et devenue acceptable, jouant le jeu de la démocratie libérale, et donc tolérant les oppositions, la souveraineté populaire et les valeurs de respect des libertés publiques en général ?
À cette dynamique qui semble brouiller les cartes s’ajoute un second problème : il apparaît évident que les idées d’extrême droite ont pu essaimer hors des frontières de leurs étroites clientèles et de leurs partis. La Nouvelle Droite a d’ailleurs théorisé depuis les années 1970 l’importance du combat des idées, dit « culturel », comme préalable à un élargissement de l’audience de l’extrême droite. La diffusion d’une rhétorique anti-immigration dans les débats publics et, surtout, électoraux, la promotion des symboles nationaux comme réponse adaptée à toutes les problématiques sociales, la montée de la violence verbale et répressive, si elles ne sont pas choses récentes7, ne font qu’accentuer une banalisation des idées d’extrême droite8. À ces questions posées par des évolutions récentes s’ajoute le fait que la catégorie « extrême droite » soulève de sérieuses interrogations d’ordre méthodologique.
Introuvable, l’extrême droite ?
L’extrême droite est en effet un concept plutôt mal aimé. D’abord parce qu’il s’agit, en premier lieu, d’une expression disqualifiante, rejetée par les partis, militants ou intellectuels visés. Ceux-ci se revendiquent plus volontiers du camp de la droite nationale ou patriote, dite aussi radicale, nationaliste ou « décomplexée ». Tout comme la structuration des positionnements politiques en droite et gauche, cette spatialisation, héritée de la Révolution française, ne constitue pas non plus un invariant et prête le flanc à la critique, dans la mesure où elle tend à valoriser plus ou moins consciemment un « centre » rationnel contre des « extrêmes » qui se rejoindraient au moins dans le jusqu’au-boutisme de leurs positions
9.
Défi supplémentaire, la notion d’extrême droite prête le flanc à des critiques théoriques : l’ensemble serait flou, hétérogène, et, pour un de ses principaux contempteurs, Pierre-André Taguieff, l’expression empêcherait même de comprendre ce qui se joue à la droite de la droite 10. Tous les auteurs qui ont travaillé sur le sujet commencent par souligner les limites de ce « concept mou 11 » et en partie syncrétique, puisqu’une droite « révolutionnaire » qui émerge à la fin du 19e siècle ambitionne également de répondre à la question sociale, en dépassant à la fois la droite et la gauche 12.
Pour autant, malgré le caractère indéniable de stigmate, la notion d’extrême droite a le mérite de pointer une série de caractéristiques qui en font, à notre sens, une catégorie d’analyse tout à fait opératoire. D’abord parce que les mouvements d’extrême droite sont caractérisés par une recherche de radicalité qui les pousse à rejeter le jeu parlementaire, les compromis politiques, ou, quand ils s’y plient, à considérer que l’essentiel se trouve dans une action située au-dessus des partis. À ce titre, le rapport à la démocratie, c’est-à-dire à un régime politique où les conflits sont théoriquement négociables, doit être attentivement questionné : le parlementarisme, en particulier, est souvent assimilé à une forme de compromission ou de trahison du peuple, tandis que les mouvements d’extrême droite prospèrent sur une rhétorique de la régénérescence portée par un chef charismatique. Cette tendance explique que les représentants politiques d’extrême droite adoptent facilement un style « populiste 13 », sans en avoir l’exclusivité. L’extrême droite se pose ainsi en front, en rempart, et se perçoit en opposition aux modérés prompts à pactiser avec les ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur.
Au-delà de ces remarques qui localisent l’extrême droite par rapport à sa situation au sein du champ des forces politiques, il existe un ensemble de caractéristiques, héritées et construites, qui confèrent une cohérence à l’ensemble des cultures politiques d’extrême droite, malgré leur diversité intrinsèque. Ces lignes de fuite ont été résumées avec brio par Umberto Eco dans une conférence devenue célèbre, intitulée Ur-fascism, prononcée en 1995 à l’université Columbia, ensuite publiée dans la foulée par la New York Review of Books, en français par Grasset 14. Dans une série de quatorze points, Eco brosse un portrait stylisé et saisissant de ce qu’il appelle le « fascisme éternel », composé en particulier d’un culte de la tradition, comprise comme la colonne vertébrale d’une identité fixe ; du rejet de valeurs liées à une modernité décriée, notamment celles associées aux Lumières ; de la prééminence de l’action sur la réflexion, d’où découle une haine des intellectuels ; de l’éloge d’un peuple perçu comme monolithique, supérieur et menacé, qui détermine une xénophobie évidente, mais également le culte du chef, en tant que représentant et interprète du génie national. Se dégage de cet éloge de l’autorité un idéal de société homogène, où tout dissensus est assimilé à une trahison, où les inégalités et les hiérarchies (entre les classes, les sexes, les « races ») constituent une donnée de nature.
Le décryptage des signes de ce qu’Umberto Eco nomme « l’Ur-fascisme » ne prétend pas se substituer à l’analyse historique. Il s’agit plutôt d’un idéal type, qui peut servir à questionner des réalités historiques qui sont, elles, évolutives et contextualisées. L’idée d’un « retour » du fascisme (Eco le souligne lui-même), ou de l’extrême droite en général, est un non-sens historique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne mobilisons pas le terme de « fascisme » dans un sens extensif, mais que nous le conservons pour renvoyer au fascisme italien et aux mouvements qui le prennent directement pour modèle 15. Or les mouvements d’extrême droite sont bien plus divers que le seul fascisme historique. Le terme d’extrême droite est du reste employé avant la naissance des régimes totalitaires du 20e siècle, certes avec parcimonie et dans un sens qui diffère de son usage postérieur : dès le 19e siècle, le terme est associé à ceux qui s’opposent le plus radicalement à la Révolution française, puis à celle de 1917. Il devient toutefois d’utilisation courante seulement après 1945 16.
Loin d’une tentative d’essentialisation, il s’agit de comprendre le sens de ce positionnement à l’extrême droite, mais aussi la cohérence des traditions et cultures politiques qui s’y rattachent et forment un archipel formé autour du noyau dur idéal typique esquissé plus haut. Ces variantes s’actualisent dans des contextes historiques qui lui font subir d’importantes fluctuations, voire des contradictions certaines. L’une d’entre elles, et non des moindres, renvoie à la prétention révolutionnaire de certaines familles d’extrême droite, le fascisme notamment. Se proclamant au service du peuple et des petits, il s’inscrit avant tout contre le mouvement social et syndical, et ne se hisse pas au sommet du pouvoir sans l’appui d’un parti de l’ordre, hanté par la crainte d’une contagion révolutionnaire et financé par les milieux les plus conservateurs. On voit comment, au-delà d’une histoire purement intellectuelle, il apparaît nécessaire de montrer de quelle manière l’extrême droite s’adapte pour mobiliser, largement au-delà des intérêts étroits des groupes sociaux qu’elle sert. Une nouvelle fois, la profondeur historique apparaît capitale puisque, dès le 19e siècle, le légitimisme se trouve en situation de servir de catalyseur au combat de certaines classes moyennes ou populaires, milieux que l’extrême droite revendique précocement de représenter : le « populisme » n’est donc ni une « dérive » récente, ni la caractéristique d’une hypothétique rupture « nationale-populiste 17 », puisque la tendance à faire appel à un peuple considéré comme homogène et opposé foncièrement aux élites qui en trahiraient les intérêts fait partie intégrante de mouvements comme le poujadisme, l’Uomo qualunque en Italie, voire même le boulangisme 18.
Sur cette longue durée, il est nécessaire de revenir d’abord sur le rôle séminal joué par la contre-révolution dans la naissance d’une tradition politique qui s’oppose absolument aux valeurs héritées des Lumières et au processus révolutionnaire. À cette question est consacrée la contribution rédigée par Alexandre Dupont, qui vise à la fois à comprendre ce que peut vouloir signifier un positionnement à l’extrême droite au 19e siècle, et à analyser la postérité du mouvement contre-révolutionnaire. Ce point a pu être sous-estimé dans l’historiographie, qui a mis l’accent au contraire sur une rupture nette à la fin du 19e siècle. Ces transferts sont particulièrement nets si on envisage, comme le fait l’article, une échelle transnationale. Si la nation devient le paradigme dominant à partir de ce moment, ce qui implique une rupture partielle avec la défense des dynasties aristocratiques, une fusion a partiellement été réalisée, notamment autour d’un refus de la rupture révolutionnaire, des valeurs d’émancipation et d’égalité. Cette dimension est confirmée par l’article de Baptiste Roger-Lacan, consacré à la figure de l’historien Pierre Gaxotte, membre de l’Action française, qui a construit sa légitimité scientifique sur une analyse historique certes bien informée de la Révolution française, mais reposant sur une nostalgie de l’Ancien Régime et une condamnation sans nuance du processus révolutionnaire.
Ces idées parviennent ainsi, à la fin du 19e siècle, à acquérir un vrai potentiel mobilisateur, notamment par le truchement d’organisations qui réussissent à forger des outils de communication efficaces – c’est le cas, précisément, du journal L’Action française. Si la tribune qu’acquiert le quotidien de Maurras doit beaucoup à la capacité de son fondateur à rénover la doctrine et fusionner des héritages partiellement contradictoires, les militants d’extrême droite se distinguent également par le recours à des formes d’action politique directe, parmi lesquelles le graffiti, analysé par Richard Vassakos. Si les Camelots du roi ne peuvent prétendre au titre d’inventeurs du graffiti politique, ils en systématisent l’usage, avec une volonté non seulement de diffuser des mots d’ordre, mais également de contester la République sur un terrain qu’elle a beaucoup investi, celui de la rue. Le recours à des campagnes de graffitis, parfois coordonnées, permet aux militants d’extrême droite de développer ce que l’auteur nomme une véritable « guérilla graphique » où les attaques ad hominem et les campagnes de dénigrement visent des individus ou des groupes (étrangers, juifs, politiciens...) désignés comme des ennemis de l’intérieur.
La montée des régimes autoritaires dans les années 1930 joue un rôle crucial en aimantant l’admiration de nombreux sympathisants. Cet exercice du pouvoir, toutefois, se fracasse sur la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui semble condamner à la marginalité les positions des extrêmes droites européennes, même s’il reste en Europe les dictatures de Franco et Salazar, qui constituent des points de repère. Baptiste Roger-Lacan démontre également la persistance d’une tradition intellectuelle, même si elle passe par un travail de recomposition biographique, à travers le parcours pétri de contradictions de Pierre Gaxotte. Du côté, cette fois, du militantisme ouvertement d’extrême droite, la contribution de Valérie Dubslaff entend démontrer comment, dans la patrie d’origine du national-socialisme elle-même, perdurent des formes de mobilisation violentes, malgré l’interdiction légale de reconstitution du parti nazi. L’importance de l’anticommunisme joue un rôle de catalyseur, au cours de toutes les années de guerre froide, dans le processus de minimisation du risque terroriste d’extrême droite, quand il ne s’agit pas, dans certains cas, de collusion directe (et prouvée) avec certaines branches des services secrets. La dynamique est identique dans l’Italie de la « stratégie de la tension ». Il est clair une nouvelle fois que l’extrême droite subsiste en s’adaptant (ciblant une nouvelle menace et un nouvel ennemi préférentiel : le communisme), tout en restant fidèle à ses valeurs comme à son folklore. Cette remarque est on ne peut plus valable en ce qui concerne la dernière phase identifiée par l’auteure, celle de la focalisation de l’extrême droite, à partir des années 1980, sur la figure de l’immigré et/ou du musulman.
Le dernier article du dossier est consacré par Marion Douzou au rôle qu’a pris une nébuleuse de militants et de think tanks ultraconservateurs dans l’élection de Donald Trump, qui correspond à l’entrisme dans le Parti républicain d’une sensibilité qui relève de l’extrême droite à la fois par son positionnement antisystème, par sa rhétorique xénophobe, islamophobe et nationaliste, mais aussi par sa difficulté à accepter une pratique démocratique du pouvoir, qui s’interdit par définition de recourir à la violence comme moyen légitime d’affirmation. L’influence de ces milieux sur le Parti républicain, puis l’élection de Donald Trump, posent la question de la situation d’un parti qui n’est pas globalement assimilable à l’extrême droite, mais se trouve confronté à une « radicalisation » d’une partie significative de son électorat et ne semble pas en mesure de résister à cette pression. L’arrivée au pouvoir d’un leader d’extrême droite s’accompagne ainsi d’une fragilisation durable de la démocratie, qui se constate par exemple par la diffusion et la légitimation d’un discours xénophobe et suprémaciste, le refus de condamner les violences lorsqu’il s’agit évidemment de crimes racistes, la délégitimation violente des contre-pouvoirs (opposition politique, justice, médias), et, in fine, la contestation même d’une possibilité d’alternance dont l’invasion du Capitole, le 6 janvier 2021, témoigne de manière éclatante.
L’extrême droite, ensemble pluriel, mais cohérent
Si ce parcours confirme, comme nous l’espérons, la cohérence du questionnement, il met également en évidence une forte hétérogénéité du champ, en particulier sur le plan idéologique, si bien que parler d’extrême droite au singulier est une facilité de langage19. Une distinction fondamentale est proposée par le politiste Cas Mudde qui pointe, d’un côté, une extreme right qui renvoie aux groupes militants minoritaires, soudés par une nostalgie du fascisme et cultivant une haine de la démocratie et un penchant pour l’exercice de la violence directe. Cette tendance, qui penche pour la subversion, peut être appelée également « ultradroite ». De l’autre côté, bien plus présentable, la radical right renverrait à une droite radicale acceptant le jeu démocratique et se présentant au contraire comme garante de l’ordre, des valeurs traditionnelles, et prétendant parler au nom du peuple. L’étiquette far right (l’extrême droite proprement dite, donc), rassemblerait ces deux facettes 20.
Abandonner l’expression d’extrême droite ou la réserver à une ultradroite subversive et révolutionnaire nous semble réducteur. Qualifier simplement cette mouvance de droite « nationaliste », au risque de l’euphémisme, réintègre certes la tradition d’extrême droite dans la grande famille des droites, mais les spécificités des cultures politiques et des stratégies de l’extrême droite y deviennent peu repérables 21. Or, à bien des égards, l’extrême droite n’est pas une droite « extrême ». Elle puise à ses sources, ses mythes propres, entretient un rapport parfois ambivalent au libéralisme économique et revendique un certain usage de la violence, au moins verbale.
Sur cette question clé de la violence, il existe un socle culturel partagé, même si, ensuite, en découlent des pratiques du pouvoir fort différentes. Bien entendu, l’extrême droite n’est pas la seule à inspirer des soulèvements violents, mais elle tend à considérer la violence comme un facteur positif de l’histoire. Comme le proclame encore de nos jours la façade du gymnase de l’organisation de la jeunesse fasciste, dans le Trastevere à Rome, « il est nécessaire de vaincre, mais plus nécessaire encore de combattre 22 ». C’est dire à quel point la violence se trouve au cœur des pratiques, mais plus encore du système de valeurs fasciste, qui privilégie l’action et valorise la violence en tant qu’affirmation du vivant 23.
Ce substrat idéologique caractérise directement les (néo)fascistes, mais il imprègne également les rhétoriques et les répertoires d’action de l’extrême droite plus largement, y compris lorsqu’elle ne se déclare pas antidémocratique, ambitionne d’arriver au pouvoir, et même lorsqu’elle y parvient effectivement. La pratique de la violence verbale est constante et cible l’autre en tant qu’il menace une communauté nationale dont l’unité est phantasmée. La rhétorique du bouc émissaire, la fabrication d’un ennemi, est une constante : comme le souligne Madeleine Rebérioux, la lutte contre l’immigré est alors présentée comme une solution aux problèmes du chômage, de la délinquance, de l’école, mais traduit plus profondément une « idéologie de la discrimination, voire de l’élimination 24 ». Il est d’ailleurs bien rare que les organisations qui cherchent à afficher un profil respectable afin de rassembler plus largement ne se trouvent liées en sous-main aux groupuscules les plus radicaux et les plus violents 25. Même quand elle est au pouvoir, l’extrême droite se caractérise par une apologie et parfois une mise en pratique des violences extrajudiciaires (cf. Duterte aux Philippines contre les dealers, Modi en Inde et ses liens avec les groupes ultranationalistes hindous). Même lorsque le respect des institutions est affiché, les conditions d’un double discours sont souvent réunies, que ce soit par proximité effective avec les militants subversifs ou par difficulté à condamner les violences venant de l’ultradroite : en témoignent les deux exemples de Donald Trump refusant de condamner les violences racistes de Charlottesville 26 et de Matteo Salvini cultivant les déclarations ambiguës après l’attentat de Macerata commis par un sympathisant de la Ligue 27. Cette porosité démontre que les différentes facettes de la far right, la subversive et groupusculaire et celle qui joue le jeu des institutions, partagent une fidélité à une histoire commune.
Enfin, l’ascension de l’extrême droite est indissociable d’un contexte de crise multiforme : difficultés sociales consécutives à des évolutions socio-économiques, crise politique liée à un sentiment d’impuissance et d’insuffisance des élites dirigeantes, conditions concrètes qui se doublent d’un imaginaire de crise au sein duquel l’extrême droite évolue comme un poisson dans l’eau, apportant des solutions simples et supposées efficaces, parmi lesquelles une rupture avec le « système », un ciblage des « indésirables »... Le rejet de l’étranger est alors érigé en panacée pour résoudre les problèmes de l’emploi, du logement, de l’éducation28. Ces contextes de crise confèrent à l’extrême droite la force d’imposer ses narrations, avant tout celle d’une lecture catastrophiste du présent qui vise à instrumentaliser les peurs. La dramatisation constante est le prérequis qui autorise l’extrême droite à se présenter en seul rempart efficace, et à diffuser des thèmes fortement mobilisateurs qui lui permettent alors de sortir de la marginalité et de monter à l’abordage du pouvoir.
L’extrême droite objet d’histoire, l’histoire objet de l’extrême droite.
Terminons brièvement par la situation de l’histoire, et de celles et ceux qui entendent en pratiquer les méthodes, face à l’extrême droite. Elle n’est pas anecdotique, car la connaissance du passé est aussi un champ de bataille de l’extrême droite. Non seulement ces forces politiques cherchent à obtenir une légitimation en produisant une certaine lecture du passé – ce qui paraît pour le moins compréhensible –, mais elles se lancent dans de véritables combats mémoriels, repris comme autant de symboles par des franges de sympathisants, quitte à dénaturer des pans entiers de la réalité historique. L’exemple de la politique mémorielle développée par Robert Ménard à Béziers, disséquée méthodiquement par Richard Vassakos29, met en scène par exemple une Algérie coloniale muée en paradis terrestre, un Jaurès héraut du nationalisme et de la baïonnette, une France unanimement résistante en 1940... tout en accusant de sectarisme les historien·nes qui oseraient s’élever contre ces contresens !
Outre la légende noire des révolutionnaires buveurs de sang, se donne à lire une lecture nostalgique des régimes fascistes qui nuance les responsabilités ou le bilan de leurs dirigeants ; ou, dans la même veine, une apologie des dictatures sud-américaines, encore très structurante pour l’extrême droite latino-américaine. La relecture de l’histoire s’accompagne alors d’un révisionnisme qui s’oppose de lui-même frontalement aux historien·nes, accusé·es de partialité, mais qui se fracasse surtout contre les méthodes critiques de l’histoire 30. Le cas du négationnisme est le plus extrême, puisqu’il s’agit non pas d’interprétation, mais d’invention pure et simple 31.
Au-delà des critiques sur la méthode et l’interprétation du passé, il existe, au fond, une divergence d’appréciation sur le rôle social et politique du récit historique : l’extrême droite conçoit l’histoire comme un pré carré à défendre contre les invasions. Une histoire qui repose sur une vision fixiste de l’identité, exclusivement nationale, principalement guerrière et conquérante, qui rejette l’idée que les cultures sont en contact et pourraient s’enrichir 32, sans défendre pour autant une vision irénique de la mondialisation 33.
En somme, il faudrait appliquer la préférence nationale y compris à l’histoire. Celles et ceux qui s’intéresseraient éventuellement à construire une histoire différente de celle qui collectionne grandes dates et grands hommes, par exemple en mettant en lumière des mécanismes de domination ou des contradictions, porteraient atteinte à la grandeur de notre communauté et promouvraient donc une coupable « repentance » aux effets délétères sur le présent, qu’il s’agisse là de l’affaire Dreyfus, du processus de colonisation ou de Vichy. Il s’agit de la négation même du principe de liberté académique, mais également de l’ignorance plus ou moins volontaire de la manière de faire de l’histoire.
La méthode de la critique historique doit donc s’appliquer à l’extrême droite. C’est ce que les cinq contributions rassemblées ici, toutes issues de recherches doctorales récemment ou prochainement soutenues, entendent mettre en œuvre, démontrant que l’extrême droite n’est pas qu’une question d’actualité : elle est aussi une clé de lecture heuristique pour la recherche historique actuelle.
Grégoire Le Quang