Le 20 mars 2025, sur le plateau de Touche Pas à Mon Poste, Jordan Bardella, président du Rassemblement National et champion toutes catégories du grand écart entre « dédiabolisation » et réalité, s’est livré à un exercice dans lequel il excelle : le mensonge en direct.
Face à Thomas Guénolé, chroniqueur et politologue habitué à secouer les plateaux, Bardella a déclaré, la main sur le cœur et le sourire en coin : « Frédéric Boccaletti n’a jamais tenu de librairie vendant des ouvrages négationnistes et antisémites. C’est une calomnie qui vise à salir un homme intègre. »
Un homme intègre, vraiment ?
Les faits disent tout le contraire. Mais comme souvent avec le RN, la vérité est un détail, un obstacle gênant qu’il faut contourner à coups de formules creuses et d’indignation outrée.
Alors, revenons sur le passé de Frédéric Boccaletti, cet « homme intègre » selon Bardella, et voyons comment, une fois de plus, le parti de Marine Le Pen tente d’effacer son héritage idéologique nauséabond pour se présenter sous un jour plus fréquentable.
Anthinéa, la librairie sulfureuse d’un militant d’extrême droite
Nous sommes dans les années 1990. À Toulon, une petite librairie attire une clientèle bien particulière : celle de l’extrême droite radicale, en quête d’ouvrages introuvables ailleurs. Son nom ? Anthinéa.
Derrière ce nom qui fleure bon la mythologie grecque et le roman nationaliste, un homme : Frédéric Boccaletti.
Mais Anthinéa n’a rien d’une paisible librairie où l’on viendrait chercher le dernier Marc Levy ou un essai de Pierre Rosanvallon. Non. Ici, les rayons sont garnis d’ouvrages bien spécifiques : Des livres négationnistes, remettant en cause la réalité de la Shoah ou minimisant les crimes nazis.
Des pamphlets antisémites, dans la lignée des Protocoles des Sages de Sion, ce faux document fabriqué par la police tsariste au début du XXe siècle pour accréditer la théorie d’un complot juif mondial.
Des ouvrages d’extrême droite, signés par des auteurs ayant trempé dans le fascisme et le pétainisme.
Et ce n’est pas une rumeur malveillante. Boccaletti lui-même, à l’époque, assume totalement la ligne éditoriale de sa boutique. En 1997, dans une interview accordée à une revue néofasciste, il revendique la vente de ces ouvrages comme une « nécessité pour préserver la mémoire des véritables penseurs de la droite nationale ».
Autrement dit, il se pose en défenseur des idées d’extrême droite les plus radicales, en plein cœur d’une ville dirigée à l’époque par le Front National.
Toulon, laboratoire du Front National
Car il faut comprendre le contexte. Toulon, dans les années 1990, est une ville dirigée par Jean-Marie Le Chevallier, élu maire sous l’étiquette du Front National en 1995. C’est la première grande ville française à passer sous la coupe du FN.
Dans cette ambiance propice à l’implantation des réseaux d’extrême droite, Anthinéa devient un repaire pour les militants frontistes et les nostalgiques de Vichy. Boccaletti y joue un rôle central, servant de relais entre différentes mouvances radicales.
Parmi ses fréquentations, on retrouve des figures du GUD (Groupe Union Défense), un groupuscule étudiant d’extrême droite connu pour ses actions violentes, mais aussi des membres du MNR (Mouvement National Républicain) de Bruno Mégret, scission plus radicale encore du FN.
Bref, Boccaletti est loin d’être un libraire innocent pris dans un malentendu. Il est un militant actif, qui structure un réseau idéologique en diffusant des textes qui n’ont rien d’anodin.
Un parcours marqué par la violence
Mais Boccaletti, ce n’est pas seulement des livres et des idées. C’est aussi un homme d’action, au sens le plus musclé du terme.
En 2000, il est condamné à un an de prison, dont six mois ferme, pour « violence en réunion avec arme ».
Les faits remontent à une nuit d’affichage militant à La Seyne-sur-Mer. Boccaletti et plusieurs de ses camarades frontistes sont pris à partie par des jeunes du quartier. La situation dégénère, et un coup de feu est tiré. L’arme appartient… à Boccaletti.
L’affaire est embarrassante pour le FN, qui tente déjà à l’époque de lisser son image. Mais Boccaletti bénéficie de soutiens en interne, et malgré cette condamnation, il poursuivra son ascension politique.
Le RN et la stratégie du déni permanent
Vingt ans plus tard, Jordan Bardella, fidèle à la stratégie du RN, préfère nier purement et simplement les faits.
Pourquoi ? Parce que reconnaître que Boccaletti a bien tenu cette librairie, c’est admettre que le parti continue d’accueillir en son sein des figures marquées par l’extrême droite la plus radicale.
Or, Marine Le Pen et son dauphin Bardella n’ont qu’une obsession : rendre le RN présentable pour conquérir le pouvoir. Tout ce qui peut rappeler les liens historiques du parti avec le racisme, l’antisémitisme et les mouvances violentes doit être effacé du discours officiel.
D’où cette affirmation péremptoire de Bardella sur TPMP : « Boccaletti n’a jamais vendu d’ouvrages négationnistes. »
Un mensonge d’autant plus grossier qu’il suffit d’ouvrir les archives pour prouver le contraire.
Mais Bardella sait que dans l’ère des réseaux sociaux et des polémiques éclairs, l’important n’est pas la vérité. L’important, c’est l’image. Et tant que son électorat ne creuse pas trop, il peut continuer à affirmer, avec son sourire ultrabright, que le RN a changé.
Un RN toujours aussi dangereux.
Cette affaire Boccaletti n’est pas anecdotique. Elle est révélatrice d’un problème fondamental : le RN continue d’être un parti d’extrême droite, malgré ses tentatives de respectabilisation.
Que Bardella prenne la défense de Boccaletti en niant les faits en dit long sur la sincérité du discours de « dédiabolisation ». Car si le RN avait vraiment changé, il aurait depuis longtemps écarté les figures comme Boccaletti.
Au lieu de cela, il les promeut, les protège et ment pour les couvrir.
Alors, la prochaine fois que Jordan Bardella viendra sur un plateau de télévision jurer que le RN est un parti « comme les autres », rappelons-lui cette phrase :
« Plus le mensonge est gros, plus il passe. »
Elle est de Joseph Goebbels. Et vu l’histoire du RN, il la connaît sûrement très bien.
L’encre Libre