Les enquêtes de "l’Humanité".
Ils étaient près d’un millier, samedi 9 mai, dans les rues de Paris, pour la manifestation néofasciste organisée par le Comité du 9-Mai. Pourquoi serait-ce une erreur de considérer comme marginale l’extrême droite radicale ?
On est à la marge du monde politique, c’est incontestable, mais cette mouvance est étroitement liée à des milieux sociaux bien plus larges, et très éclectiques. C’est un espace social qui est connecté aux cercles du pouvoir, aux milieux littéraires, militaires et mercenaires, néopaïens ou intégristes… Ils n’ont pas l’impression d’être isolés. Une bonne partie d’entre eux sont issus de l’ancienne aristocratie ou d’une grande bourgeoisie distinguée.
Certains viennent aussi de milieux plus populaires. Cela permet aux jeunes de bonne famille de s’encanailler et aux autres de pénétrer dans des salons qui leur seraient fermés autrement… On voit dans les bars de la rue des Canettes, au cœur de Paris, où tout ce petit monde de l’extrême droite radicale fraie allègrement avec des journalistes de Valeurs actuelles ou du JDD, avec des cadres du RN et de Reconquête. Cette mouvance a ses mondanités, qui permettent aussi de consolider des rapports avec les partis institutionnels de l’extrême droite et au-delà.
Dans votre livre (1), issu en partie d’une enquête de terrain de plus d’un an au sein de l’Action française (AF), vous pointez une concurrence entre les différents courants, identitaires, royalistes et nationalistes révolutionnaires…
Dans ce qu’ils décrivent comme la « famille nationaliste », chaque groupe met en avant une idéologie, une esthétique et une mythologie, avec des âges d’or, à la fois dans la grande Histoire et dans la petite, celle du courant lui-même. Pour les néonazis, ça sera un passé antique, indo-européen, hellénistique, viking ou germanique, et les SS ; pour l’Action française, c’est l’Ancien Régime, et les camelots du roi au début du XXe siècle.
Les figures historiques servent à donner des idéaux de conduite et de virilité auxquels il faut ressembler. Et tout ça entre en concurrence notamment lors des parades, comme celle du Comité du 9-Mai ou, au même moment, celle pour Jeanne d’Arc de l’Action française… C’est le concours du cortège le mieux rangé et structuré, celui qui fait peur et qui, au fond, serait le plus légitime. Mais il n’y a pas que le capital guerrier qui est disputé… À ce jeu, les nationalistes révolutionnaires entendent montrer leur puissance virile, tandis que les monarchistes tableront plus sur leurs neurones.
Ce que vous montrez également, à travers la figure de Marc de Cacqueray-Valménier – issu d’une longue lignée aristo contre-révolutionnaire intégriste, passé à la tête des mouvements néonazis (GUD, Zouaves et aujourd’hui Hussards) –, c’est la porosité entre ces groupes. Comment cela fonctionne-t-il ?
Il y a des interstices, des moments où les individus s’extirpent de leurs groupes pour cesser les guerres de chapelles afin d’agir ensemble et coopérer, ou simplement parce qu’ils sont attirés par le style des autres… En réalité, beaucoup bricolent avec l’idéologie. Pendant que je faisais mon terrain, j’ai vu Marc de Cacqueray, qui dirigeait alors la branche lycéenne de l’AF, basculer vers le GUD, au nom de « l’interfaf », comme il l’appelle.
Pour des jeunes issus de familles liées au mouvement, l’AF n’offre qu’un parcours très balisé : les parents, les grands-parents en font partie et, du coup, ils restent toujours un peu sous surveillance familiale… C’est comme une prolongation des scouts en quelque sorte.
Dès lors, le GUD peut apparaître comme une manière de militer à l’extrême droite – je ne dirais pas moins « fils à papa », car il y en a aussi au GUD –, mais plus canaille, avec les tatouages, la muscu, les sports de combat… Cacqueray marquait une forme de révolte contre son milieu et aspirait à des choses considérées comme vulgaires dans sa famille, mais il a aussi vu que la porte était ouverte chez les nationalistes révolutionnaires et qu’il pouvait assez facilement prendre les rênes. C’était le « prospect » le plus prometteur…
« Prospect », c’est un terme qui apparaît chez les Hussards qui reprennent le flambeau des Zouaves et du GUD, aujourd’hui dissous… Qu’est-ce que ça signifie ?
C’est un vocabulaire qui vient des gangs de motards criminels, qui se désignent comme les « 1 % » : le terme évoque ceux qui doivent faire leurs preuves et n’ont pas encore le droit de porter les couleurs. Dans le commerce, ça renvoie aussi au client, ne l’oublions pas.
Dans l’attaque, le 16 février dernier à Paris, contre les antifascistes de Young Struggle, les « prospects » des Hussards parlent, selon les éléments recueillis par l’Humanité, de narguer un groupe, se défendant devant les enquêteurs d’avoir voulu lyncher un adversaire… Qu’est-ce qui se joue dans ces affrontements récurrents ?
On n’est pas du tout à l’abri d’un nouveau mort, comme Clément Méric, d’un côté ou de l’autre, d’ailleurs… L’honneur dans ces affaires, c’est le prestige que les autres leur octroient. Il est difficile de faire l’inventaire de cette économie souterraine de l’honneur : un groupe peut en attaquer un autre qui va vouloir se venger sur d’autres qui n’ont même pas connaissance de la première altercation.
Les enjeux sociaux sont importants pour ces militants dans la mesure où, perdre, ça discrédite, et l’emporter, ça valorise. Cela renvoie à la question des trophées qu’il s’agit d’exposer. Ou, comme les Hussards le prétendent, faire une photo devant un rassemblement antifasciste pour la diffuser sur les réseaux sociaux… Mais si le but c’était juste de faire une photo, pourquoi ont-ils tapé à 25 un antifasciste isolé ?
Il est très frappant dans cette affaire de voir comment les individus interpellés paraissent peu préparés aux conséquences judiciaires de leurs gestes. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
C’est quelque chose qui m’a toujours surpris, en effet. Quand j’étudiais l’AF, j’avais été frappé par l’admiration des militants, quand les identitaires avaient été embarqués au commissariat après un de leurs happenings… Je leur disais : « Mais vous vous rendez compte que les gauchistes que vous considérez comme fragiles, ils sont tous passés plusieurs fois en garde à vue. »
Dans l’extrême droite radicale, quand on fait un truc illégal, on peut être contrôlé, mais ça va rarement plus loin. Globalement, l’impunité règne. Je me souviens aussi d’un gars qui, après avoir été évacué d’une église occupée, s’offusquait d’avoir reçu de la lacrymo dans le visage. La veille, au cours d’un débat, le même arguait que les bavures policières n’existaient pas…
En fait, beaucoup de ces néofascistes ignorent tout le B.A.-BA militant qui est partagé dans la gauche radicale : numéro d’avocat au marqueur sur le bras, consignes pour les gardes à vue, etc. Après, ils savent être très ingénieux, par exemple dans leur gestion des services d’ordre (SO) et, plus encore, face au risque légal de dissolution. Dans ce cas-là, ils sont toujours très préparés, avec des sous-groupes secrets qui pourront prendre le relais, des associations distinctes pour gérer leurs locaux, etc.
La question des services d’ordre renvoie aussi aux relations avec l’extrême droite institutionnelle. Les passerelles avec ces militants néonazis, à l’instar des Zouaves qui avaient fait le coup de poing lors du meeting d’Éric Zemmour à Villepinte en décembre 2021, se construisent-elles ainsi ?
Oui, on sait que ces militants peuvent donner un coup de main à d’autres groupes, comme Némésis ou l’AF d’ailleurs, ou être engagés pour intervenir dans les meetings des partis comme le RN ou Reconquête. C’est un rôle politique déterminant pour l’extrême droite radicale.
Quand je faisais mon enquête au sein de l’AF, j’ai moi-même participé deux fois à un SO, pour des concerts, dans des églises de Paris, d’un chœur de jeunes enfants syriens organisé par les pro-Bachar de SOS chrétiens d’Orient. On nous avait filé à chacun une enveloppe avec 75 euros en liquide.
D’où un paradoxe : dans notre dossier apparaît une forme de fascination esthétique et politique pour les islamistes parmi ces nationalistes révolutionnaires qui peuvent écouter des « nasheeds », ces hymnes musulmans transformés par Daech en appels au djihad. C’est quelque chose que vous aviez déjà repéré dans votre enquête ?
Oui, certains nasheeds islamistes peuvent plaire à certains militants de l’extrême droite radicale, avec leurs clips qui mettent en scène des guerriers sur des chevaux, des cimeterres en l’air, etc. Cette esthétique du djihad est perçue comme en miroir de celle des templiers. Avoir un ennemi qu’ils considèrent à leur hauteur, opposant une esthétique passéiste à la leur, les conforte dans leur conviction qu’ils mènent un combat civilisationnel et apocalyptique.
Pendant un entretien, un militant de l’AF m’avait dit que, discutant sur les réseaux sociaux, il tombait fréquemment d’accord avec des fondamentalistes musulmans… On peut émettre l’hypothèse que ce consensus est facilité par le fait que, bien souvent, ces islamistes virtuels sont en réalité des militants d’extrême droite déguisés.
Derrière l’esthétique, la mythologie et la violence, quelle part tient la production idéologique dans cette mouvance ?
La théorie politique, ce n’est pas trop l’affaire de la nouvelle génération nationaliste révolutionnaire, à la différence de ses aînés qui, dès les années 1950, ont cultivé leur ligne antisémite, anti-impérialiste et de plus en plus tournée vers la Russie et l’Eurasie, à mesure que l’URSS déclinait. Sur ce dernier point, d’ailleurs, il y a des frictions entre les générations car les jeunes, eux, soutiennent l’Ukraine.
Sur le fond, quand ces mouvements publient une brochure, c’est plus un « goodie » parmi d’autres qu’un manifeste doctrinal, et ça sert d’abord à remplir les caisses… Il y a bien un organe idéologique, avec une esthétique léchée, qui s’appelle Megamachina et qui est apparu récemment, mais quand on regarde, il est plus lié à l’AF qu’à la mouvance autour du GUD.
Ce qui compte aujourd’hui pour eux en France, c’est de parvenir à atteindre le niveau du mouvement néofasciste italien Casapound qui a réussi, là-bas, à développer une vraie contre-culture dynamique, avec des lieux occupés,des bibliothèques, des salles de concert…
L’objectif, dans ce cadre, c’est d’avoir toujours plus de militants dans les groupes qui existent, d’en ouvrir régulièrement dans de nouvelles villes et d’avoir des réseaux sociaux en état de marche. C’est une conquête de longue haleine pour eux. Et il faut bien reconnaître qu’à travers leurs influenceurs ou avec des mouvements qui se féminisent, ils avancent.
Emmanuel Casajus , sociologue, membre du Laboratoire du changement social et politique (université de Paris Cité)