Grâce à des documents exclusifs, « Libé » a pu déterminer que l’organisation forme depuis cinquante ans les futurs cadres de l’extrême droite. Un entre-soi clanique où se croisent noms historiques de la mouvance, figures du GUD, rejetons de collabos notoires ou… un proche de Marine Le Pen.
L’organisation Europe Jeunesse a été fondée en 1973 par des membres du mouvement racialiste Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne).
Il y a ces cadres de plusieurs des groupuscules racistes qui parsèment le territoire ; la femme d’un maire proche du milliardaire identitaire Pierre-Edouard Stérin ; la famille d’un ancien soldat de la Waffen SS ; mais aussi des artisans de la campagne 2022 d’Eric Zemmour, les filles d’un important prestataire du Rassemblement national et un conseiller régional du même parti, relais de Marine Le Pen dans les Hauts-de-France. Leur point commun : « Europe Jeunesse », deux mots lourdement chargés à l’extrême droite. C’est le nom d’une organisation de jeunesse telle que la France n’en avait pas connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et dans laquelle ils ont tous fait leurs classes.
Europe Jeunesse est une organisation qui se réclame du « scoutisme », mais sans lien avec l’Etat ou les grandes associations du secteur. Elle a été fondée en 1973 par des membres du mouvement racialiste Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), avant qu’une association se déclarant spécifiquement « scout » ne soit montée en 1975. Celle-ci ambitionne former les futurs cadres de l’extrême droite française et semer des graines aux quatre coins de la mouvance. Un objectif rempli, selon des documents internes que Libé a pu consulter en exclusivité.
Enquêter sur ce mouvement, c’est faire face au manque de sources sur le sujet, et à une certaine omerta parmi ses responsables et leurs anciens pupilles. De rares photos des jeunes gens sont disponibles sur Internet. Ils y apparaissent souvent en groupe dans leur uniforme de scout, short marron, chemise grise et rangers posant devant un étendard rouge frappé d’un casque spartiate. Ce symbole, hérité des mouvements néofascistes Europe-Action et Fédération des étudiants nationalistes (FEN), résonne avec le lambda grec que s’appropriera plus tard la mouvance identitaire. Les rares articles mentionnant le mouvement, provenant essentiellement de la presse locale, rendent compte de certaines de leurs activités, mais n’abordent jamais le caractère extrêmement politique du groupe.
Traditions guerrières du monde blanc
Celui-ci se veut élitiste. Pour y entrer, il faut être coopté, comme en témoigne un « coupon de liaison » issu d’un fascicule édité en 1999 par Europe Jeunesse. Le document invite les parents des adhérents à donner les coordonnés de « personnes pouvant être intéressées » à inscrire leurs propres enfants ou « aider » financièrement l’organisation. Les enfants des deux sexes peuvent intégrer Europe Jeunesse à partir de 9 ans. Ils sont alors des « petits loups » jusqu’à leurs 11 ans, où ils passent « cadets », ils intègrent la « horde » à 14 ans et sont enfin « raider » de leurs 17 à leurs 19 printemps. Etre scout nationaliste est une chose sérieuse. En témoigne ce rappel à l’ordre émis par le « ban » (structure régionale) de Bretagne dans son bulletin de 2009 : « Adhérer à EJ est porteur de sens, d’engagement et exige de prioriser ses activités. Etre adhérent signifie être un membre actif et participatif, s’impliquer dans la vie du ban. Un des rôles des parents est de le faire comprendre à leurs enfants. »
Comme chez les scouts classiques, les jeunes d’Europe Jeunesse apprennent à monter une tente, à se repérer en forêt et à allumer un feu. La ressemblance s’arrête là. Dans ce mouvement, on participe aussi aux fêtes du solstice, folklore néopaïen oblige, et on exalte les traditions guerrières du monde blanc. A leur majorité, les membres se voient remettre un petit bibelot, une « tour de Yule », en référence à cette fête du solstice des peuples préchrétiens, aussi célébrée par la SS comme alternative aryenne à Noël.
Toujours en 2012, les cadets et les hordes se voient ainsi proposer un « grand jeu » consistant à se défendre contre les « attaques » des raiders, décrits comme « l’étranger qui vient » et qui, eux, doivent « conquérir les territoires ».
« L’objet d’Europe Jeunesse, en termes de pédagogie et d’éducation, est de transmettre aux plus jeunes les valeurs et les manières de vivre qui nous définissent comme Européens », souligne une note de cadrage de 2012 qui prépare le « camp des Terres », grand rassemblement annuel des bans régionaux, qui se déroulait cette année à la Domus Europa, l’antre du Grece près de Aix-en-Provence. Le même texte reconnaît que ce décorum est éminemment politique. « Le thème de camp est un subterfuge pour en aborder certaines facettes : grâce à un moment de l’histoire (Sparte, Viking, Germains) ; à partir d’éléments dont la perception, l’appréhension ont forgé nos âmes d’Européens (pierre, source, forêt) ; au travers de valeurs qui sont les nôtres ; chevalerie, héros, bâtisseurs », poursuit la note. « Nous avons choisi “les Terres” plutôt que “la Terre” car nous voulons une “Europe aux cent drapeaux” [un concept mêlant régionalisme et ethnicisme, ndlr] plutôt que “la planète Terre” universaliste et abstraite qui fait fi des différences. » Le fascicule promotionnel interne, en 1999, assurait également : « Nous voulons tremper les cœurs et forger les volontés, transmettre notre héritage et garder notre identité d’Européens. Plus que des profs à penser, nous voulons être maîtres de notre courage et de notre volonté. » Pas si sûr, à la lecture par exemple de la trame d’un « jeu de rôle » opposant « Brice » à « Fatima » qui consiste surtout à déblatérer un argumentaire identitaire. L’ambiance n’était pas vraiment à chanter le répertoire de Hugues Aufray autour d’un feu de camp.
Poignards gravés de la devise du mouvement
Cette atmosphère guerrière se concrétise dans les activités d’aguerrissement proposées. Toujours en 2012, les cadets et les hordes se voient ainsi proposer un « grand jeu » consistant à se défendre contre les « attaques » des raiders, décrits comme « l’étranger qui vient » et qui, eux, doivent « conquérir les territoires ». Les plus jeunes doivent se mettre au service des plus âgés et sont invités à « monter des tours de garde » la nuit autour du camp. Autre exemple avec le « stage para » organisé par Europe Jeunesse pour ses troupes. Un « camp pas comme les autres » dont les gosses ressortent avec un insigne pompé sur les équivalents militaires, à arborer fièrement sur la poche droite de leur veste d’uniforme. Cet insigne ne pouvait être acheté que dans un magasin de surplus militaires tenu par des amis d’Europe Jeunesse et baptisé « BF 109 » en référence à l’avion de chasse Messerschmitt de l’armée de l’air allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cet insigne mêlant des ailes et un parachute est plus qu’une simple breloque. « Pour celui qui porte le casque de Sparte sur sa tenue, écrit un des jeunes membres dans un numéro daté de 1997 du journal interne d’Europe Jeunesse, et la si noble devise “Plus est en nous” sur son poignard […] c’est un dépassement de soi par la volonté. […] C’est aussi, pour ces parachutistes du ciel d’Europe un travail d’équipe […] une conquête […] parce que vaincre l’obstacle est notre domaine. » Les pages de son article sont illustrées par un dessin montrant un scout d’EJ en plein saut. Sur son casque : une rune utilisée par les nazis et qui se retrouve toujours dans les visuels de mouvements ultra-radicaux.
Mais qui sont-ils, ces jeunes gens qui ont « fait » Europe Jeunesse ? Les documents consultés par Libé montrent qu’il s’agit en majorité d’une sorte d’aristocratie de la mouvance : les rejetons des figures du Grece et de la Nouvelle Droite, ce courant de pensée apparu dans les années 1970 qui voulait refonder la pensée de droite sur un logiciel identitaire. En 2008, à l’occasion du solstice, étaient présentes les filles de Frédéric Chatillon, figure tutélaire du GUD, ami de Marine Le Pen et ancien prestataire du RN. Ou encore un jeune homme, Victor R., qui était témoin du mariage ayant uni cet été la journaliste de Radio courtoisie Liselotte Dungelhoeff et Marc de Cacqueray-Valménier, jeune figure du GUD et employé de Vincent Bolloré. Au rayon des gudards en activité, étaient également présents les frères Vidal, connus pour leur violence et dont Libé a pu encore repérer le plus jeune, Hugo, brassard orange « sécurité » au bras devant un congrès des catholiques identitaires d’Academia Christiana, en mars.
Compagnonnage
Au solstice d’Europe Jeunesse grenouillaient aussi les filles d’Emmanuel Ratier, journaliste d’extrême droite décédé en 2015. L’homme était à la tête de Faits & Documents, une lettre d’information nauséabonde et antisémite. En d’autres occasions, apparaissent dans les registres du mouvement des noms de famille connus dans la mouvance comme Lusinchi, Schleiter, Mordrelle, Degrelle… Celui de Romain Petitjean, aussi, actuel coordinateur de l’institut Iliade. Ou encore les sœurs Meynadier, dont l’une n’est autre qu’Alix Meynadier, épouse Avril, la femme du maire de Salbris (Loir-et-Cher) Alexandre Avril, très apprécié de Pierre-Edouard Stérin. Preuve de la persistance de ces réseaux de compagnonnage : quand le couple a lancé une cagnotte en ligne pour l’ouverture d’une librairie, cadres identitaires et anciens d’Europe Jeunesse ont mis la main à la poche. La boutique partage sa boîte aux lettres avec un atelier de reliure lancé par la fille de l’ancien SS Robert Blanc, mariée à une figure de premier plan de l’extrême droite radicale, l’intellectuel Jean-Yves Le Gallou.
Les noms de Le Gallou, Blanc, Meynadier et bien d’autres apparaissent parmi les sociétaires, présents ou passés, de la SCI Temenos, propriétaire d’un terrain à Antignac (Cantal) accueillant une partie des activités d’Europe Jeunesse. La liste des fondateurs est éclairante sur l’ampleur du réseau. On y trouve des anciens de l’OAS, des héritiers de la collaboration, des ex-militants des groupuscules néofascistes d’après-guerre ou encore Claude Chollet, autre figure de la Nouvelle Droite, à la tête d’un « Observatoire des médias » exclusivement dirigé contre les organes étiqueté « de gauche ». On y retrouve aussi le père du député RN Aurélien Lopez-Liguori. Ou encore un certain Philippe Eymery, conseiller régional RN notoirement lié aux milieux néopaïens et ancien bras armé de Marine Le Pen dans les Hauts-de-France, où il présidait jusqu’à récemment le groupe lepéniste à la région. Une grande famille, en somme.
Toujours aussi discrets, ni Temenos ni Europe Jeunesse n’ont jugé utile d’ouvrir un site internet ou de faire de la publicité autour de leur activité. Le mouvement existe-t-il même encore ? Les associations qui le constituent n’ont pas été liquidées. Est-il toujours en activité ? Nos sollicitations sont restées lettres mortes. Seuls éléments glanés au greffe et au Journal officiel : en 2015, une rafale de rachats de parts de la SCI, comme si les générations se passaient le relais. Puis, en 2017, une modification des statuts du « ban Ligurie » basé à Nice : un simple changement d’adresse, couplé à une modification de son domaine d’activité, passé d’un lacunaire « domaines divers » à « action socioculturelle /associations socio-éducatives, scoutisme ». Un indice ?
Maxime Macé et Pierre Plottu, Libération