À chacune de ses éditions en France, le gala caritatif cofondé par le milliardaire d’extrême droite, Pierre-Édouard Stérin, bénéficie du soutien de tissus économiques locaux, parfois représentés par des antennes de très grandes entreprises. Enquête.
Benon (17), 24 septembre — Un peu plus d’une centaine de personnes sont installées sous une tente plantée en extérieur, sur le domaine de l’écrin religieux de l’abbaye de la Grâce-Dieu, en Charente-Maritime. Répartie par rangées, la foule est venue soutenir trois associations à l’occasion de la première édition de la Nuit du Bien commun dans cette petite commune de Charente-Maritime, située entre Niort et La Rochelle. Une soirée organisée par le fonds de dotation du même nom, qui existe depuis 2017 et dont le logo trône face à la scène où se déroule l’appel aux dons.
Au total, 97.000 euros seront récoltés ce soir-là par l’ensemble des associations — un score plutôt bas pour un événement qui, dans d’autres villes, génère d’ordinaire plusieurs centaines de milliers d’euros. À Lyon, par exemple, 718.000 euros ont été récoltés en mai. À Benon, parmi les quidams placés sur des sièges de salle des fêtes, certains sont des chefs d’entreprises locaux, qui financent une partie de la soirée. Les tissus économiques des villes dans lesquelles sont organisées les différentes éditions dans toute la France du gala caritatif — au nombre de douze en 2025 — occupent en effet un rôle majeur dans le financement ou l’organisation de ces Nuits du Bien commun. Beaucoup sont inconnues du grand public, quand d’autres sont des franchises et des enseignes locales de groupes très réputés : Crédit Agricole, Peugeot-Citroën, McDonald’s, Banque Populaire ou Enedis — filiale d’EDF.
Ces entreprises commencent toutefois à ressentir une certaine pression, à mesure que la contestation contre la Nuit du Bien commun et son cofondateur, Pierre-Édouard Stérin, s’amplifie. Le milliardaire catho-identitaire était peu connu du grand public avant la révélation en 2024 par « L’Humanité » et La Lettre de son projet métapolitique « Périclès » visant à porter l’extrême droite au pouvoir. Depuis, ses galas caritatifs ont provoqué des protestations dans de nombreuses villes cette année (Angers, Toulouse, Lyon, Marseille, Annecy, Nantes, Tours…), laissant poindre une crainte générale chez leurs soutiens financiers, comme en témoigne leur grande retenue ce 24 septembre à Benon.
Des entreprises mécènes de tous statuts
« Les mécènes nous ont dit : “Je vais être discret ce soir.” On n’a pas de logos contrairement à d’habitude », décrit sur place Thomas Tixier, le directeur de la communication de la Nuit du Bien commun et de la société de production Obole. « Pour vivre heureux, vivons cachés », lâche-t-il dans un sourire. À un demi-kilomètre de là, bloqué par un important dispositif policier, un cortège de 150 manifestants empêche les voitures de certains inscrits à l’événement de rallier l’abbaye. Munis de drapeaux, de banderoles et de slogans antifascistes, les opposants à Stérin ont essuyé plus tôt dans la soirée, quelques jets de grenades lacrymogènes, en rase campagne. En réponse, l’accès à l’événement était si contrôlé que son service de sécurité avait reçu pour ordre de ne plus y faire pénétrer de journalistes — dont StreetPress, accrédité, qui a fini par entrer.
Bien que la grande majorité des entrepreneurs à l’échelle nationale aient esquivé nos sollicitations, certains ont accepté d’expliquer leur engagement. « En tant que mécène, nous faisons un don au comité d’organisation pour la soirée », dit Nicolas Deshoulières, associé et fondateur du cabinet Envergure Avocats. Il a également fait partie avec son entreprise du comité de soutien et des financeurs de la Nuit du Bien commun tourangelle, organisée le 6 mai. Une double casquette qu’il est loin d’être seul à arborer : à Tours (37), on y retrouvait le Crédit Agricole Touraine Poitou, l’antenne locale de la radio catholique RCF, une boîte de conseil… Mais aussi un franchisé McDonald’s à Niort (79), une concession Citroën-Peugeot à Bordeaux (33), la Banque Populaire Bourgogne Franche-Comté à Dijon (21) ou encore Enedis à Toulouse (31).
Par Aurélien Defer