Fils de l’exil libertaire, Freddy Gomez baigne dès l’enfance dans les souvenirs de cette guerre terrible et de cet idéal. « L’Espagne libertaire, je l’ai tétée au berceau, dans les années 1950, dans une chambre d’hôtel meublé de l’alors populaire 18ème arrondissement parisien. Elle se situait au pied de la butte Montmartre. » Le dimanche, il accompagne son père retrouver les exilés, les companeros. Grâce à celui-ci, il sait conserver une mémoire et porter un regard critique. « Aujourd’hui, cette histoire demeure, à mes yeux, fondamentale. Par la force qu’il représenta et les contradictions qu’il eut à affronter au long cours de son existence agitée, le mouvement anarcho-syndicaliste outre-pyrénéen reste un laboratoire où puiser encore des enseignements pour les temps présents. »
S’agit-il d’un mythe cette Espagne libertaire ? Elle paraît s’ensabler « dans l’oubli dominant d’une Espagne où la « transition » pacifique du franquisme à la démocratie représentative s’est construite sur la négation délibérée du projet révolutionnaire dont son mouvement ouvrier a été porteur et artisan ». Qui porte l’idéal d’utopie aujourd’hui ? Fallait-il oublier ce « bref été de l’anarchie » et le ranger parmi les « folies d’Espagne » ?
Créer le débat
Freddy Gomez témoigne dans ce livre publié aux éditions L’Echappée, des « ombres et lumières d’un anarchisme » avec en titre Folies d’Espagne. Il y rassemble nombre d’articles écrits sous son nom ou le pseudonyme de José Fergo pour la revue A contretemps entre 2001 et 2017. Ces recensions évoquent des ouvrages consacrés à la révolution, à l’exil, à la résistance libertaire antifranquiste avec une lucidité parfois sévère. Au fil du temps, certains textes se répètent parfois mais reviennent aussi sur des évènements avec des éclairages approfondis. La polémique est parfois sous-jacente mais saine car elle crée le débat.
Trois objectifs dans l’esprit de l’auteur :
– Maintenir à distance les mythes qui ont tissé le rêve anarchiste ;
– Creuser les contradictions du mouvement et de son action en des temps de guerre totale ;
– Éviter de distribuer des bons ou des mauvais points en fonction des préjugés de notre époque.
A quoi bon ? Du passé tout cela ? Oui bien sûr mais pas seulement. Pour Freddy Gomez, « il nous reste à retisser ce fil, à le perpétuer comme source inépuisable d’inspiration pour les multiples soulèvements sauvages de nos temps d’apparente agonie. Car nous sommes ce que nous sommes parce que nous cherchons, encore et toujours, à redonner vie à ce qui s’est passé dans le domaine de l’émancipation ».
Qui étaient-ils, étaient-elles ?
Certains articles font revivre des responsables comme Buenaventura Durruti à travers notamment les livres d’Abel Paz en évitant le mythe évoqué précédemment, la vision romantique. Pour quel enseignement ? Se rendre compte que l’échec fut collectif et non pas à attribuer au sommet, aux « dirigeants ». Que s’est-il passé à Saragosse ? Comment assumer le rapport au pouvoir, au chef en temps de guerre ?
D’autres militants, des hommes d’action, réapparaissent au fil des pages comme Valeriano Oronbo Fernandez, Jaime Balius, Horacio Pietro, Camillo Berneri, André Prudhommeaux. Emouvant, Antonio Ortiz, dernier des « Nosostros ». Plus récents : Salvador Puig Antich, Jean-Marc Rouillan, Lucio Urtubia.
Lucidité, écrivais-je plus haut, nous la retrouvons dans le témoignage en Aragon, Los Monegros, de comportements plus que discutables.
Plus positif, la collectivisation des terres et puis la place des femmes avec la recension d’un livre consacré aux Mujeres Libres, leurs implications dans l’action, la répartition des tâches, la vie quotidienne.
Est-ce la disparition du mouvement libertaire avec la fin de la guerre ? Quelle fin d’ailleurs ? La CNT poursuit le combat sous le franquisme, les ouvrages commentés en décrivent les actions.
Freddy Gomez propose dans Folies d’Espagne une bibliothèque d’une grande richesse, capable de nous inviter à la découverte de ces années d’espoir mais aussi à en tirer des enseignements pour les luttes actuelles et futures. Comme un athénée libertaire au fil des pages.
Francis PIAN