Quelque chose d’extraordinaire et d’horrible s’est produit ce matin. Un groupe de 150 maoïstes, appelé A.R.A.S., s’est rassemblé de toute la Grèce pour tendre une embuscade et tabasser TRÈS VIOLEMMENT 20 ou 30 jeunes anarchistes à l’université polytechnique d’Athènes, à l’occasion du 52e anniversaire du soulèvement polytechnique contre la dictature militaire.
Il ne s’agissait pas d’une violence politique « normale » entre factions... Cette violence était si extrême qu’on peut la qualifier, sans hystérie ni hyperbole, de meurtrière. Des jeunes ont été pourchassés à l’intérieur des bâtiments, piégés dans des salles, où ils ont été battus sans relâche jusqu’à ce qu’ils soient commotionnés. Seize d’entre eux ont été hospitalisés ; un jeune a eu besoin de plus de 30 points de suture à la tête. Une jeune femme a été assommée et ils ont continué à la frapper alors qu’elle était inconsciente. Des gens ont essayé de s’échapper par les fenêtres, mais des membres de l’ARAS les attendaient dehors. Les membres de l’ARAS ont formé un cordon autour de la zone pour empêcher quiconque de s’échapper ou des personnes extérieures d’intervenir.
Voici quelques éléments de contexte pour mieux comprendre cet incident choquant et révoltant de « cannibalisme social » extrême, dont les répercussions ne font que commencer au moment où j’écris ces lignes.
LE SOULÈVEMENT
Bref historique. En 1973, un soulèvement populaire contre la dictature militaire grecque (la junte) a eu lieu à l’université polytechnique d’Athènes, dans le quartier d’Exarcheia. Ce soulèvement, qui réunissait des anarchistes, des communistes et divers étudiants et travailleurs lassés de vivre sous la dictature brutale soutenue par la CIA, a été réprimé lorsque l’armée grecque a enfoncé les portes de l’université avec un char et ouvert le feu sur les personnes qui s’y trouvaient.
La junte a conservé le pouvoir jusqu’en 1974, mais dans l’opinion publique, ce soulèvement et le massacre qui l’a réprimé ont marqué « le début de la fin » pour la junte. Chaque année, le 17 novembre, date anniversaire du massacre, des commémorations ont lieu dans toute la Grèce, principalement sur le campus polytechnique d’Exarcheia. Même les politiciens traditionnels savent qu’ils doivent au moins faire semblant de s’intéresser à cet anniversaire.
De plus, à l’approche de cette date, le Polytechneio accueille de nombreux événements, tables rondes, débats, réunions, etc. Le 17 novembre, des marches sont organisées, et à Athènes, une gigantesque marche se rend à l’ambassade des États-Unis.
En raison du traumatisme collectif causé par la répression étatique du soulèvement, après la chute de la junte, la police grecque a été interdite d’accès aux campus universitaires. Cela a été le cas jusqu’en 2019, lorsque le gouvernement de droite « Nouvelle Démocratie » nouvellement élu a abrogé l’asile universitaire. On pourrait écrire beaucoup de choses sur la gravité de ce changement pour le mouvement anarchiste grec, mais il n’est pas exagéré de dire qu’il a transformé le paysage politique, et pas seulement à Exarcheia, où il y avait depuis des décennies des squats anarchistes (avec des ateliers, des cuisines collectives, des ressources pour les réfugiés, des stations de radio pirates, etc.) à l’intérieur du polytekneio.
La répression s’est intensifiée sur les campus grecs ces dernières années, dans le sens où elle a commencé à mal tourner et n’a cessé de s’aggraver. La cabale académique et administrative de droite actuelle est allée jusqu’à verrouiller les portes du campus, installer des postes de sécurité avec des gardes, ajouter des projecteurs, des caméras, etc. Dans toute la Grèce, la plupart des squats universitaires ont été expulsés. Cependant, chaque année en novembre, à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement, les anarchistes trouvent toujours le moyen d’accéder au campus du Polytekneio à Exarcheia et de squatter temporairement un ou deux bâtiments, dans lesquels ils organisent des ateliers, des présentations, des séminaires, des réunions et des commémorations des morts.
L’ANNIVERSAIRE
Cet anniversaire a souvent été source de tensions. En 1985, par exemple, la police a abattu l’anarchiste Michalis Kaltezas devant le Polytekneio. Les années 1995 et 2006 ont également été marquées par des affrontements à grande échelle entre anarchistes et policiers, qui ont fait des blessés. Et bien sur, en période d’activité politique intense, les commémorations de cet anniversaire prennent également une importance particulière.
Pendant le soulèvement lui-même, les staliniens ont manoeuvré pour prendre le dessus et « s’emparer » du soulèvement, comme on peut le lire en partie ici : https://medium.com/@mot1613/two-perspectives-on-the-polytechnic-uprisin...
Dans une moindre mesure, il subsiste ces dernières années une tension quant à savoir à qui « appartient » l’anniversaire du 17 novembre. Il y a deux côtés à l’argument. D’un côté, il y a ceux qui s’en tiennent aux faits historiques, à savoir que le soulèvement, comme tout soulèvement général, était un mélange de personnes, certaines plus politiques, d’autres moins... certains étudiants, certains syndicalistes ou simplement des travailleurs, certains communistes révolutionnaires, certains anarchistes. D’autre part, il y a la révision de l’histoire par les communistes au pouvoir, selon laquelle il s’agissait d’une entreprise purement communiste. Cette tension s’est manifestée de diverses manières, la plupart mineures, comme des chants communistes bruyants pour couvrir les événements anarchistes. Dans les annales de la « lutte entre communistes et anarchistes » en Grèce, le Polytechneio n’a pas occupé une place prépondérante, en partie parce que toutes les parties respectent généralement cet anniversaire.
Depuis que l’État a commencé à agir de manière plus répressive à l’égard de l’action politique sur les campus universitaires, les communistes (qui, il est important de le souligner, croient en la validité et la nécessité de l’État) se sont obligeamment faits discrets... Ces dernières années, ils étaient à peine présents au Polytechneio, par rapport au passé. Cette année, cependant, ils étaient présents en nombre gigantesque.
L’ATTAQUE
Ce matin, le 15, un groupe de 30 jeunes anarchistes et anti-autoritaires, dont beaucoup appartenaient au club anarchiste de l’université, installaient leurs tables et leurs affiches pour les trois jours d’événements prévus à l’école polytechnique. Pour une raison quelconque, la porte près de Gini, le bâtiment souvent squatté par les anarchistes, était fermée à clé... Les seules portes ouvertes se trouvaient de l’autre côté du campus, où s’étaient rassemblés un millier de jeunes communistes. Mais deux portes ouvertes valaient mieux que pas de porte ouverte du tout.
Un groupe d’environ 150 membres de l’ARAS, venus de toute la Grèce dans ce but, est arrivé tôt le matin sur le campus sous la direction de leur chef, beaucoup plus âgé. Ils étaient coordonnés, portaient des protections sous leurs vestes assorties et leurs casques, et étaient équipés de matraques. Alors que l’un d’entre eux commençait à filmer, les membres de l’ARAS ont formé un cordon serré autour de la trentaine d’anarchistes, les encerclant, et ont commencé à les accuser bruyamment (à tort) de posséder des couteaux, des cocktails Molotov, etc., afin que les autres militants de gauche rassemblés autour du campus puissent les entendre, et à crier « vous ne squatterez pas ».
C’est déjà un comportement bizarre, inhabituel et pour le moins inapproprié. Puis, le chef de l’ARAS a crié « casques », et les troupes de l’ARAS ont enfilé leurs casques de protection et ont lancé leur attaque contre les étudiants anarchistes non préparés et non armés.
Au fil des ans, les anarchistes et les communistes se sont affrontés à plusieurs reprises dans les rues ou lors de fêtes. Je suis du côté des anarchistes, mais je n’aime pas l’esprit « d’équipe sportive » que certains ont à propos de ce genre de choses. C’est toujours une honte quand cela se produit, mais même selon ceux qui ont été témoins des pires affrontements, ceux-ci n’ont jamais été aussi violents, unilatéraux et prolongés que ceux de ce matin. Parfois, les « affrontements » consistent en une bousculade : lors d’une manifestation qui dégénère en émeute, certains anarchistes fuient une ligne de policiers qui chargent et les communistes se donnent le bras pour leur barrer la route. Ensuite, les communistes reculent et laissent la police passer à tabac les anarchistes. Cela ne s’est pas produit récemment, mais c’était plus courant auparavant.
Il y a eu des affrontements plus graves, avec des contusions et des coups à la tête. Dans ces cas plus graves, les deux camps s’affrontent en sachant dans quoi ils s’embarquent. Par exemple, lors d’une insurrection à grande échelle, les anarchistes voulaient prendre d’assaut le parlement, et les communistes voulaient les en empêcher, ce qui a donné lieu à une violente bagarre autour du parlement. Encore une fois, je ne minimise pas ces chapitres honteux (et nous savons à qui revient cette honte), mais je veux replacer les violences de ce matin dans leur contexte. Ce matin, il ne s’agissait pas d’une « bagarre » entre adversaires, mais d’un événement unilatéral d’une intensité, d’une gravité et d’une durée sans précédent, avec dans plusieurs cas des personnes déjà inconscientes qui continuaient d’être frappées. Il s’agissait d’une frénésie de violence qui aurait vraiment pu tuer quelqu’un.
Les centaines d’autres militants de gauche présents n’ont rien fait. Pour ma part, je ne me sens pas extrêmement critique, car la plupart d’entre eux n’avaient probablement aucune idée de ce qui se passait, tant la situation était folle. Pour ajouter à la confusion, et pour des raisons que l’on ne peut que deviner, les bataillons de l’ARAS portaient tous des écussons identiques sur leurs casques et leurs vestes, sur lesquels était inscrit « STUDENT ASSOCIATION ». La plupart des groupes de gauche ont probablement peur de l’ARAS - et de toute façon, un cordon de membres de l’ARAS empêchait quiconque de s’approcher de la zone du campus où cela se passait.
L’attaque a duré longtemps. À la fin, lorsque l’ARAS s’est épuisée à matraquer les corps des étudiants anarchistes, aucune ambulance n’a pu atteindre le site... car, rappelez-vous, le doyen de l’université avait cadenassé la porte de la « zone anarchiste » du campus. Les anarchistes battus et ensanglantés ont donc du être transportés sur une longue distance, à travers les allées du campus, les uns après les autres, dans une sorte de parade répugnante devant tous les gauchistes divers et variés qui regardaient bouche bée et les rangs de l’ARAS qui chantaient et riaient. Il y a eu des membres et des doigts cassés, des commotions cérébrales, un type a perdu sa mémoire à court terme... Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, ce fut une violence d’une ampleur infernale.
A.R.A.S.
Les ARAS sont un cas intéressant. Ils constituent une petite partie de l’écosystème vertigineusement complexe de la gauche grecque, sans particularité idéologique notable - ce sont des maoïstes génériques -, mais remarquables par leur propension à recourir à la violence. Au cours de leur existence, ils se sont surtout fait connaître pour leurs combats contre d’autres groupes communistes, y compris ceux avec lesquels ils étaient censés être alliés. Vous avez peut-être vu des vidéos amusantes montrant une foule importante portant des casques de moto et se frappant mutuellement avec des manches de hache en bois auxquels sont attachés des drapeaux rouges, au milieu d’une manifestation. Si les communistes me demandaient mon avis, je leur dirais que je préfère qu’ils frappent les patrons, les capitalistes ou les flics plutôt que de se battre entre eux, mais au final, s’ils choisissent de se battre entre eux, je suppose que c’est leur affaire.
Même lors des réunions de l’ARAS, ils se battent entre eux pour régler leurs différends, ce que je trouve plutôt mignon. À l’époque où j’étais un hooligan apolitique, je sortais avec mes amis le week-end à la recherche d’une bagarre, et si nous n’en trouvions pas, nous finissions par nous battre entre nous. Donc, encore une fois, leur soi-disant brutalité ne me préoccupe pas outre mesure. Mais il y a une très grande différence entre une bagarre à coups de poing et ce qui s’est passé ce matin. Thématiquement, l’ARAS est un petit club de combat de type sectaire dirigé par une figure paternelle, et ses membres utilisent la violence pour rivaliser afin de gagner son affection. Est-ce sain ? Non. Mais je ne juge pas le mode de vie des autres. Je considère ARAS comme un exemple de forme politique de « gang de rue », qu’elle soit communiste, anarchiste, etc. C’est une forme à laquelle je ne m’oppose pas par principe. C’est une forme imparfaite, bien sur, mais nous vivons dans un monde imparfait. Mon problème avec ARAS n’est donc pas sa forme organisationnelle.
Il est drôle, d’une manière sombre, qu’ARAS fasse partie du parti politique MERA25, un groupe de gauche ennuyeux qui obtient une part infime des votes grecs... un groupe dirigé par l’ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis, un homme soigné, très instruit et doux comme de la soie. Je n’aime pas Varoufakis, mais c’est un homme intelligent qui dit des choses intelligentes sur la Palestine, par exemple. Il a rapidement publié une déclaration désavouant la violence au Polytekneio, ce qui est également une réponse intelligente. La réponse du MERA25 s’arrêtera-t-elle là ? Le MERA25 est-il à l’aise avec le fait d’être responsable des actions de ses membres ? Il reste à voir comment les autres groupes de gauche réagiront.
Tant de questions. ARAS réapparaîtra-t-il à Polytekneio ? Tentera-t-il de participer à la marche du 17 ? Beaucoup d’anarchistes veulent du sang pour du sang. Comme j’écris cet article et que je peux y injecter ma propre opinion, je dirai que je ne suis personnellement pas enthousiaste à l’idée d’une vendetta sectaire contre un autre groupe anticapitaliste. Si je voyais le chef de file, j’aurais quelque chose à lui dire, mais sa tribu de garçons perdus me inspire surtout de la pitié et du mépris. Mais en tenant cette opinion modérée, je pense que je suis clairement minoritaire parmi mes camarades. Il y a une colère énorme et cette colère est tout à fait justifiée.
POURQUOI DIABLE ONT-ILS FAIT ÇA ?
Si l’on met de côté les aspects éthiques, politiques et humains de la violence grossière de ce matin, il semble très déconseillé d’agresser les membres d’un mouvement beaucoup plus large qui est en grande partie exempt du mal du pacifisme. Nous savons qui sont tous ces types, individuellement. Ils ne sont tout simplement pas si nombreux ! L’ensemble du groupe ARAS à l’échelle nationale ne compte que quelques centaines de membres, alors qu’il y a plusieurs dizaines de milliers d’anarchistes.
Alors pourquoi l’ARAS ferait-elle cela ? Nous entrons ici dans le domaine de la spéculation. L’ARAS est en conflit avec les anarchistes depuis des années, principalement dans les universités. Une âme généreuse pourrait considérer qu’il s’agit de guerres de territoire pour des ressources limitées. Parfois, les anarchistes s’affrontent également entre eux pour des squats, ce que je déplore également lorsque cela se produit. Mais la plupart du temps, l’ARAS est en conflit avec le KNE, la puissante branche jeunesse du KKE, le parti communiste grec relativement puissant. Le KKE est un dinosaure stalinien du XXe siècle qui domine toujours le communisme grec et, contrairement à d’autres groupes communistes, détient des sièges au parlement.
Des esprits plus brillants que le mien ont suggéré que cette violence extraordinaire était une sorte de tentative de coup d’État. Elle était certainement préméditée, puisque presque tous les membres, venus de toute la Grèce, se sont présentés ensemble avant l’aube, et l’attaque elle-même a été planifiée et coordonnée avec précision. Mais quand on considère des éléments tels que le refus de l’ARAS d’une demande antérieure d’aide pour démonter les caméras de sécurité du campus, les portes sélectivement verrouillées et l’étrange absence d’intervention de l’État, on se demande si cet acte odieux n’était pas une mise en scène destinée à prouver aux doyens de l’université que, contrairement au KNE, l’ARAS a les moyens de purger le campus des anarchistes, et que le but de cette attaque méprisable était de s’attirer les faveurs de l’institution.
Je ne peux pas expliquer l’état d’esprit de ceux qui prennent les élections universitaires au sérieux, car cela m’est totalement étranger, mais beaucoup, à gauche comme à droite, prennent les élections et la politique universitaires très au sérieux. Maintenant, les prennent-ils à ce point au sérieux, suffisamment pour infliger sans provocation des « blessures corporelles graves » d’une ampleur sans précédent, à 5 contre 1 ? Avec n’importe qui d’autre, je rirais, mais avec l’ARAS, cela est malheureusement plausible. Comme la violence est leur outil de prédilection et qu’ils manquent de nombre et de soutien populaire, cette « manifestation » obscène pourrait avoir été conçue pour les élever aux yeux des puissants parmi leurs concurrents de gauche.
Alors... qui exactement était au courant à l’avance ? Ce serait fascinant de connaître la réponse à cette question. Quoi qu’il en soit, des personnes qui en savent bien plus que moi auront sans doute beaucoup plus à dire à ce sujet prochainement. Et il y aura bientôt des répercussions, que je ne peux pas prévoir. Et maintenant, vous en savez peut-être un peu plus à ce sujet.
Cette mise en scène serait honteuse en tout temps et en tout lieu. Mais à ce moment précis et à cet endroit précis, elle constituait également une insulte indescriptible à la mémoire des courageux combattants de l’école polytechnique d’Athènes.
Estelle Liotard