Nous avions publié le premier volet de ce texte en juillet. Comme précisé alors, il s’agit pour Lucas Amilcar de comprendre pourquoi et comment « la gauche » y compris dans sa variante institutionnelle était redevenue en l’espace de quelques années une hypothèse crédible pour nombre de personnes ayant pourtant des aspirations plus vastes et audacieuses.
À partir d’un vis-à-vis entre traditions libertaires et autoritaires [1], des pistes sont ouvertes pour comprendre les ressorts du moment contre-révolutionnaire que nous connaissons : l’accumulation des défaites, le chantage à l’urgence, le refus de penser stratégiquement, les leurres campistes et le défaitisme pragmatiste, entre autres. Un troisième et dernier volet est en cours d’élaboration.
Habra marea (Il y aura des marées) Slogan féministe d’Uruguay
« Les militants passent d’un groupe à l’autre en même temps qu’ils “changent” d’idéologie, en emportant chaque fois dans leurs bagages la même dose d’intransigeance et de sectarisme. Certains accomplissent de très amples trajectoires. Ils vont du léninisme au situationnisme pour revenir à un néo-bolchevisme en passant par le conseillisme. Tous butent contre ce mur et sont renvoyés plus ou moins loin dans le temps. » Jacques Camatte
La dernière décennie a connu un nombre de révoltes sans précédent et qui ont tenté, chacune à leur manière, de rompre avec l’ordre général des choses (voir le premier volet). Le début des années 2020, qui s’est ouvert avec la pandémie, fut au contraire marqué par une réponse contre-révolutionnaire protéiforme. Répression, guerres, détournement des colères et enfin augmentation de l’autoritarisme et de différents courants fascisants aux quatre coins de la planète.
Au sein du camp de la libération, si les soulèvements des années 2010 ont souvent permis un déploiement massif des pratiques et idées libertaires, ce moment contre-révolutionnaire est marqué, depuis au moins la fin de la pandémie, par le retour progressif mais déterminé de son pendant inverse, la gauche autoritaire.
S’il existe, bien entendu, de nombreuses nuances à ce que nous nommerons ici « gauche autoritaire », nous utiliserons ce terme pour désigner les militants, médias, partis et intellectuels, qui défendent un changement émancipateur de la société par le haut et donc la nécessité d’un groupe de dirigeants éclairés à même d’éduquer les masses, mener le mouvement réel et en dernière instance de prendre le pouvoir (électoralement ou par les armes). Dans ce texte, le terme « autoritaire » définit donc une vision politique et stratégique du changement et non pas les travers micropolitiques dits “autoritaires” inhérents à toute organisation collective (qu’elle soit dite horizontale ou verticale) et devant être travaillés en continu.
Cette gauche qui s’était faite relativement discrète lors de la dernière décennie, du fait que sa politique entrait en profonde contradiction avec une vague destituante refusant toute médiation (et surtout pas de sa part), est revenue sur le devant de la scène ces dernières années dans un contexte de déroute libertaire. Elle se présente souvent comme le remède nécessaire à un mouvement réel défait et immature - le retour réconfortant du père dont l’autorité avait été remise en question par des aspirations juvéniles.
Si nous nous concentrerons ici sur le cas de la France, insistons d’ores et déjà sur le fait que ce phénomène de progression des idées autoritaires, mais aussi réformistes, au sein même du camp libertaire et révolutionnaire est un phénomène mondial et plus particulièrement au sein des démocraties libérales (Etats-Unis, Brésil, Grèce, etc.)
D’une part, le retour sur la table de certains thèmes alors qu’ils étaient, depuis le début du siècle, de plus en plus disqualifiés : hiérarchisation des luttes (féminisme et LGBT souvent attaqués ou relégués par exemple), soutien ou ambiguïté concernant des dictatures étrangères (Poutine, régime iranien, Chine, régime syrien), pragmatisme ou avant-gardisme assumé, etc.
D’autre part, un certain nombre de militants libertaires (même anarchistes ou autonomes) se retrouvent de plus en plus à flirter avec les partis électoralistes (dans notre cas ,la France Insoumise). Participations aux élections, tractage et soutien en juillet 2024 sans conditions, invitations de députés à des discussions publiques, promotion régulière de la part de plusieurs médias ou maisons d’édition indépendantes, etc.
Si la mise en avant de ces idées et stratégies de la part de certaines figures traditionnelles de l’extrême gauche n’est pas une surprise (ce sont des idées qu’ils ont toujours défendues et le contact avec les soulèvements ne les a pas fait bouger), ce qui est plus étonnant est qu’une partie de la frange libertaire, comme de la jeunesse néo-militante des centres villes occidentaux, se retrouve beaucoup plus conciliante que par le passé, voire séduite, par certains éléments de ces discours.
Au-delà des stratégies actives de certains militants de la gauche autoritaire rompus aux pratiques d’entrisme, ce retour du « socialisme des chefs » s’explique selon nous par une série de raisons conjoncturelles sur lesquelles il s’agit de revenir avant de pouvoir - dans le troisième et dernier texte de cette série - suivre les pistes qui permettent de se projeter et de reprendre une marche en avant révolutionnaire depuis le mouvement réel et non pas contre lui.
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