Dans les médias, quelques voix iraniennes sont mises en avant pour justifier l’attaque de l’Iran. Quelques voix généralement issues de la diaspora, vivant à New York, Paris ou Londres, hostiles à la République islamique d’Iran – au point, parfois, de soutenir un changement de régime imposé de l’extérieur. Si ces voix représentent bien une fraction de la population iranienne, elles évacuent la complexité d’un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants, fragmenté en segments sociaux, religieux et culturels dont l’opposition et le soutien au régime varie en intensité. Cette stratégie du ventriloque est utilisée pour prôner, plus ou moins honteusement, le retour des « guerres de changement de régime », discréditées depuis l’invasion de l’Irak par George W. Bush.
En 1982, Israël envahit le Liban. Le quatrième jour de l’offensive, le journaliste israélien et ancien député de la Knesset Uri Avnery franchit la frontière par un passage isolé près de Metulla. Il n’est accompagné que d’un photographe. Le front avait déjà atteint les abords de Saïda. Avnery et le photographe partirent à sa recherche. La progression fut lente.
« Nous avons traversé une douzaine de villages chiites. Partout, l’accueil fut enthousiaste. Il nous fallut de longs moments pour nous dégager des habitants qui nous entouraient. Chacun voulait nous inviter chez lui pour le café. Les jours précédents, ils avaient lancé du riz sur les soldats. Quelques mois plus tard, je fis le trajet inverse, de Saïda vers Metulla, au sein d’un convoi militaire. Cette fois, les soldats portaient des gilets pare-balles et des casques. Beaucoup étaient proches de la panique. »
Avnery raconta cet épisode dans un article intitulé « Riz amer », publié dans CounterPunch moins d’une semaine après que George W. Bush eut déclenché la guerre d’Irak. À l’époque, nombre d’Irakiens – sur place comme dans la diaspora occidentale – célébraient la chute de Saddam Hussein. Le message d’Avnery aux Américains était simple : ne vous y fiez pas. La joie, née de la disparition d’un régime honni, peut rapidement se muer en haine contre des forces étrangères qui ont transformé le pays en champ de bataille. Ceux qui vous accueillent en libérateurs aujourd’hui peuvent vous tirer dessus quelques mois plus tard.
Dimanche, lorsque le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, a été tué dans une frappe aérienne, des scènes de liesse ont éclaté dans certaines villes. Rien d’étonnant : il dirigeait une théocratie répressive, contestée par une large partie de la population. Mais au même moment, ailleurs, d’autres foules se rassemblaient pour pleurer sa mort. L’épisode rappelle une évidence : parler au nom « des Iraniens » comme s’il s’agissait d’un bloc homogène relève de la fiction. Un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants n’est pas une conscience collective unique.
On trouve en Iran des partisans du régime, des démocrates laïques, des monarchistes, et de bien d’autres sensibilités politiques. Personne ne sait quelle part exacte de la population soutient aujourd’hui chacune de ces tendances. Personne ne peut dire non plus comment l’opinion évoluera à mesure que se multiplient des frappes, comme celle qui a tué plus de cent cinquante personnes dans une école de jeunes filles dimanche, ou celle qui, quelques heures plus tard, a frappé un gymnase où s’entraînaient des élèves en volley-ball, basket et gymnastique, faisant des dizaines de morts.
Pour l’instant, les défenseurs de Donald Trump s’emploient à rassurer : il ne s’agirait ni d’une guerre majeure ni d’un conflit durable. Ils affirment cela alors même que l’administration américaine n’a pas exclu la possibilité d’un déploiement terrestre.
Les premiers indices laissent pourtant penser que la Maison-Blanche a cru à un scénario simple : frapper brutalement, éliminer le Guide suprême, décapiter une partie significative de l’appareil dirigeant, terroriser la population, puis forcer ce qui resterait du régime à négocier en position de faiblesse. Les États-Unis auraient alors pu se retirer sans subir de représailles substantielles.
Rien, à ce stade, ne va dans ce sens. L’Iran – déjà pris pour cible par surprise alors que des négociations étaient en cours, et cela à deux reprises en moins d’un an – semble avoir conclu que ces discussions n’avaient plus d’utilité. Les combats commencent désormais à s’étendre au-delà de ses frontières.
L’obscénité des ventriloques
Le premier jour de la guerre – celui-là même où furent frappés l’école de jeunes filles et le complexe sportif – des familles s’étaient réunies dans des cafés autour de la place Niloofar, à Téhéran, pour rompre le jeûne du Ramadan. Une explosion retentit. Puis une seconde, plus puissante.
Un témoin décrit la scène à Drop Site News : « Il y avait des crânes arrachés, des mains sectionnées, des corps lacérés. Deux personnes ont été tuées. » Il raconta avoir vu une tête décapitée tomber sur le sol du café. Malgré cela, est-il possible qu’une majorité d’Iraniens déteste suffisamment le régime pour soutenir l’intervention en ce moment ? Oui. Il est tout aussi possible que ce ne soit pas le cas. En vérité, personne n’en sait rien.
On peut en revanche affirmer une chose certitude : quel que soit le nombre d’Iraniens prêts, aujourd’hui, à considérer les États-Unis et Israël comme des libérateurs maladroits malgré les bombardements, ce nombre diminuera à mesure que la guerre se prolongera. Rien, absolument rien dans l’histoire des guerres de « changement de régime » menées au Moyen-Orient ne permet de penser que celle-ci fera exception – et qu’elle s’achèverait parce qu’une majorité nette de la population locale se retournerait contre son propre gouvernement.
Cette guerre prendra fin lorsque les décideurs américains jugeront qu’elle ne sert plus leurs intérêts ou qu’il est temps d’en limiter le coût – ni avant, ni après. C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles la transformation positive d’une société naît rarement d’une intervention extérieure.
La théocratie iranienne a massacré socialistes et communistes à son arrivée au pouvoir. Elle impose depuis des décennies un régime de ségrégation fondé sur le genre. Les chiffres précis manquent, mais il ne fait guère de doute qu’un grand nombre de manifestants ont été tués au fil des années. Si le gouvernement tombait sous l’effet d’un soulèvement populaire, ce serait un motif de réjouissance.
Mais ni les États-Unis ni Israël n’ont la moindre légitimité pour décider, d’en haut, du destin du pays. Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou n’avaient aucun droit de déclencher une guerre d’agression contre un État qui, certes, a soutenu des forces alliées dans la région – comme Washington et Tel-Aviv l’ont fait eux-mêmes à de multiples reprises – mais qui n’a engagé aucune guerre directe contre un autre pays à l’époque contemporaine.
Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent celle qui correspond aux positions de la diaspora anti-régime installée dans des villes comme Los Angeles – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants.
Ces quatre-vingt-dix millions incluent des soutiens du régime et des opposants de sensibilités très diverses, dont beaucoup ne nourrissent aucune sympathie particulière pour les États-Unis. Ils incluent aussi tous ceux qui, comme partout ailleurs dans le monde, ne consacrent pas leur existence à la politique : ceux qui préfèrent passer du temps avec leur famille, regarder un match de football, célébrer les moments importants de la vie – et ne pas voir leurs proches mutilés ou tués dans des frappes aériennes.
Cette ventriloquie politique se présente comme une marque d’humilité, comme l’expression d’un respect envers « les Iraniens ». Elle relève en réalité de l’arrogance impériale la plus pure. Elle se résume toujours à la même injonction : écoutez les voix que j’ai choisies, parce qu’elles me donnent raison.
Ben Burgis