De Macron à Mélenchon, en passant par une foule de personnalités de la politique et du « monde des lettres » apprivoisé, auxquels s’ajoutent nombre d’anonymes, les hommages ont dégouliné à l’annonce de la mort d’Edgar Morin. Cette avalanche de bons sentiments, pour ne pas dire de cucuterie moutonnière, n’est pas sans rappeler celle que déclencha, il y a quelques années, la disparition de cette autre idole de la gauche que fut Stéphane Hessel*, qui, après quarante ans de carrière dans la diplomatie, ne trouva des raisons de s’indigner qu’à l’âge de la retraite.
Il appartient bien sûr à chacun de penser ce qu’il veut de celui qu’on présente comme un « grand témoin de son temps ». Pour ma part, son prêt-à-penser dans le sens du poil et ses déclarations où la niaiserie le disputait souvent à un opportunisme détestable me l’ont toujours fait considérer, au mieux, comme le Paulo Coelho de la pensée philosophique avec ses innombrables tartines de banalités.
Depuis l’annonce de sa mort, ses thuriféraires y sont allés abondamment dans les citations de l’illustre défunt. Je ne voudrais pas manquer de me joindre à cet élan en publiant ci-dessus trois écrits du monsieur qui montrent qu’il ne sut pas seulement être à mes yeux un penseur médiocre, ce qui n’est pas dramatique tant le spectacle médiatique en offre, mais aussi parfois un homme assez rebutant.
A propos de son ami Tariq Ramadan
« A t-il violé trois femmes ou ont-elles violé trois fois la vérité ? »
On notera ici que pour désigner les mensonges supposés de ces trois femmes, d’un côté, et des crimes sexuels, de l’autre, Edgar Morin emploie le même verbe « violer ». Charmant.
Mémoires d’un frotteur
« J’empruntais donc le métro matin et soir. Je prenais le matin le métro à la station Ménilmontant, direction Porte-Dauphine, pour me rendre au lycée, et rentrais le soir par la station Anvers, direction Nation.
À l’aube, les wagons étaient bondés. Il fallait souvent pousser et savoir s’infiltrer pour y pénétrer. On y était serrés comme des sardines. Parfois, le hasard, que je provoquais quelque peu, me plaquait tout contre une croupe émouvante. C’est plus tard, quand j’eus dix-sept-dix-huit ans, que j’osais parfois caresser un bel oméga qui provoquait en moi le frisson cosmique. Si la croupe ne se rebellait pas, nous restions, le temps de quelques stations, en communion sidérale, jusqu’à ce que l’un des deux corps s’arrache à l’autre, arrivé à destination.
[…] À partir de 12-13 ans, je cherchais le contact d’une croupe féminine qui souvent ne réagissait pas, parce que condamnée à l’immobilité. L’érection survenait et je demeurais dans une volupté mystique et muette qui se déchirait brutalement quand l’adorable croupe se dégageait pour sortir, ou que moi-même devais m’en arracher pour descendre à la station Anvers. Je ne sais si je l’ai déjà mentionné, mais j’en ai fini par perdre un bouton de braguette, qui longtemps ne fut pas remplacé, car je n’osais en parler à mon père et n’avait personne pour le recoudre.
À partir de seize ans je m’enhardissais parfois à glisser ma main sur la croupe émouvante et commençais à caresser. Je m’arrêtais s’il y avait un sursaut de répulsion, continuais si pas de réaction. Parfois, j’entrevoyais un profil féminin qui décuplait mon émotion. Plus tard encore, il m’est arrivé de descendre de la rame avec une de mes caressées et de lui adresser la parole. Mais les quelques mots que je lui bredouillais pour exprimer mon trouble avaient tôt fait de dissiper le charme de part et d’autre. C’est très rarement que j’ai pu entamer une relation par une rencontre dans le métro. »
(Mon Paris, ma mémoire, Fayard, 2013)
En cas de réédition, on espère une préface de Gérard Miller…
A propos des deux millions de femmes allemandes violées par les soldats de l’Armée rouge en 1944-45
« Nous n’en sommes pas contents, mais nous pensons qu’elles doivent se montrer bien heureuses, ces Allemandes, de voir que la revanche ne va pas plus loin. Cela dit, bénissons les enfants à naître de ces unions slavo-aryennes, et passons à des choses plus sérieuses. »
(L’an zéro de l’Allemagne, 1946)
On dira, bien sûr, que c’est écrit dans l’immédiate après-guerre, avec le souvenir encore très présent des innombrables horreurs commises par les nazis. Quand même, imagine-t-on un René Char ou un Albert Camus, pour rester dans le monde intellectuel résistant, écrire une telle saloperie ?
Floréal