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Demain Le Grand Soir
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" En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice, d’inégalité en un mot - qu’elles ont déversé dans les coeurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité.
(....)Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise - une iniquité dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l’iniquité, contre le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais. "

Piotr Kropotkine -

Socialisme ou Barbarie. L’aventure d’un groupe (1946-1969)
Article mis en ligne le 15 août 2021
dernière modification le 2 août 2021

par Le Plombier

La couverture de ce livre reproduit celle de la revue Socialisme ou Barbarie, qui adopta le même nom du groupe [1]. Après une introduction, rappelant brièvement le contexte de l’après-guerre, Dominique Frager – lui-même, ancien militant, dans la seconde moitié des années 1960 à Pouvoir Ouvrier, l’un des groupes issus de la scission de Socialisme ou Barbarie (SouB) –, retrace l’histoire du groupe en une dizaine de chapitres, largement chronologiques, et dont chacun tente de mettre au jour quelques-uns des débats où se donne à voir le renouvellement théorique au sein et autour de cette organisation révolutionnaire française.

Né comme une tendance au sein de la 4e Internationale, créée par Trotsky, SouB rompt en 1949, sur la base d’une double critique du trotskisme et de l’URSS (présentée comme un « État ouvrier dégénéré »). Cette rupture peut se lire comme la conjonction d’une nouvelle génération politique (la plupart de cette quinzaine de militants n’a pas 25 ans) et de l’exigence de prendre au sérieux la spécificité du phénomène bureaucratique, ainsi que la convergence tant du côté capitaliste que du côté communiste d’une oppression commune, basée sur la séparation entre dirigeants et exécutants.

Une aventure collective

Le sous-titre de ce livre – L’aventure d’un groupe (1946-1969) – reprend le qualificatif que l’un des membres de SouB, Daniel Blanchard, avait donné à l’histoire de l’organisation : une aventure. Aventure intellectuelle et politique, bien sûr, mais aussi de lutte et de vie (et même, dans le chef de Blanchard, de prise de parole). Mais, si aventure il y a, c’est aussi que SouB rejetait le déterminisme étroit, et s’ouvrait à l’expérience de l’événement, du surgissement et, plus généralement, des manifestations du mouvement ouvrier, en mettant la focale sur l’autonomie et la créativité ouvrières. Une créativité qui se manifeste au quotidien et au sein de la production, dans des dynamiques d’auto-organisation, qui sont autant de formes d’auto-défense contre l’exploitation, la réification et la bureaucratie. Là résiderait d’ailleurs, pour SouB, la contradiction fondamentale du capitalisme – comme du communisme soviétique : les deux tendent à réduire les travailleurs à de simples exécutants, tout en étant contraint, en permanence, à en appeler à leur autonomie, pour corriger les dysfonctionnements. Or, sous ce régime (commun au capitalisme et au communisme), ces dysfonctionnements constituent le fonctionnement normal de toute entreprise. Et ce qui se passe dans la production, se passe dans la vie sociale en générale.

Comme nous y invite l’auteur, l’histoire du groupe peut dès lors se lire comme les aléas d’une recherche pour mettre au jour cette autonomie - et contribuer à la renforcer. Cela entraîne très tôt le groupe à opérer une redéfinition du prolétariat et de la révolution ; de l’un à la mesure de l’autre. En bon marxistes, les thèses de SouB sont ainsi basées sur la centralité ouvrière, sans que, pour autant, le groupe ne cède jamais à un ouvriérisme. Au contraire même, la prolétarisation de la société qu’il théorise prend un tour particulier. Elle correspond, en effet, non pas à des effets économiques – à un appauvrissement –, mais bien à l’extension de l’expérience du prolétariat aux employés, aux agents techniques et à une grande partie des travailleurs intellectuels, réduits à de simples tâches d’exécution, soumis à une classe gouvernante qui détient le pouvoir de décision.

La révolution, dès lors, ne se confond pas avec la suppression de la propriété privée des moyens de production. Mais, elle repose sur « une véritable socialisation de la production par une gestion collective et un autogouvernement des conseils de travailleurs » (page 38). La question essentielle est : qui gère la production ? C’est-à-dire, qui décide de ce que l’on produit, comment et pour qui ? « Le socialisme a affaire à la liberté, celle de décider collectivement et individuellement, quoi consommer, comment produire, comment travailler » (page 94). La révolution fut en conséquence redéfinie comme gestion directe du pouvoir économique et politique par les travailleurs et travailleuses, à travers des organismes de masse, au fonctionnement horizontal : conseils, soviets, comités d’entreprises, etc. Pour autant, précise Dominique Frager, SouB se différencie du « communisme des conseils », en ce qu’il rejette le fonctionnement même de l’usine. Il ne s’agit pas de « gérer le taylorisme », mais bien de changer le contenu même du travail. Par la suite, Castoriadis développa d’ailleurs une analyse écologique, qui démonte la prétendue neutralité de la technique et des forces productives.

Cette focalisation sur les expériences d’autonomie ouvrière au cours des luttes fut l’une des particularités de SouB, et l’amena à porter un regard neuf sur les grèves et les révoltes. Ainsi, dans les années 1953-1956, les soulèvements à Berlin-Est, en Pologne et en Hongrie, furent l’objet, dans la revue, d’articles aussi éclairants que stimulants. Ils offraient une compréhension de la dynamique insurrectionnelle, qui démontait par-là même le déni communiste, ne voulant voir dans ces manifestations que malentendu et manipulation. Cela n’empêcha pas, comme le remarque Dominique Frager, que les analyses de SouB pêchaient par une sous-estimation, voire une mise hors-champ, de certaines des revendications – nationalistes et parlementaires – brandies au cours de ces révoltes.

Une analyse critique

L’un des intérêts de l’ouvrage est de proposer une analyse contextuelle critique. Ainsi, l’auteur revient sur la croyance qui habitait le groupe – et une grande partie de l’ultra-gauche alors –, en ce début des années 1950, du caractère inéluctable de la troisième guerre mondiale. De même s’étonne-t-il, à juste raison, sur l’absence d’analyse de SouB concernant les spécificités du nazisme, de l’univers concentrationnaire et du génocide (page 29). Il rappelle en outre les débats et tensions, au sein du groupe, autour des luttes anti-coloniales, principalement en Algérie, parallèlement à l’originalité et à la radicalité des articles de Jean-François Lyotard sur cette question. Enfin, Dominique Frager souligne le « retard » pris à percevoir et à prendre en compte la crise écologique, même si une critique anti-productiviste commence à percer dès la seconde moitié des années 1950. Aussi originaux que soient les membres de SouB, ils n’en demeuraient pas moins, jusqu’à un certain point, les enfants des « trente glorieuses ».

L’accent mis sur les luttes contre les conditions de travail – les plus à même, implicitement, à remettre en cause l’organisation de la production selon SouB – plutôt que sur les salaires va entraîner une tendance à séparer arbitrairement ces revendications et à fétichiser cette division, au mépris des luttes effectives et de la charge morale qui se greffe sur des revendications « corporatistes ». Cette tendance fut d’ailleurs repérée et combattue au sein même de SouB. Peut-être faut-il aussi y voir l’une des sources de la non-prise en compte de la thématique de la réduction du temps de travail (page 54) ?

La mise en avant par Castoriadis, au tournant des années 1960, de la notion de « privatisation » est critiquée par Dominique Frager, notamment au prisme des féminismes – qui ont fait voler en éclats cette division entre la sphère privée et la sphère public –, et de sa connexion avec l’analyse abusive d’une stabilisation du capitalisme (page 183). Il revient ensuite longuement sur la scission du groupe qui en résulta en 1963 [2].

En fin de compte, comme l’auteur l’avance, le refus par SouB de toute activité syndicale structurée, sans réussir pour autant à constituer des alternatives organisationnelles, qui permettent une lutte continue, ici et maintenant, freinera l’expansion du groupe à la fin des années 1950, et provoquera, surtout en province, le départ de membres vers d’autres organisations ; frustrés d’être tenus à une activité plus théorique que pratique, et n’offrant guère de traduction pratique. Mais c’est aussi que l’exigence d’une reconstruction de la théorie révolutionnaire appelait à une réinvention des modes d’organisation et de lutte.

Autre intérêt du livre ; la mise en évidence de l’intelligence collective qui fut à l’œuvre, une quinzaine d’années durant, non seulement au sein du groupe, mais aussi, au niveau international, dans la cristallisation de rapports avec des organisations révolutionnaires d’autres pays. Chronologiquement, dès la fin des années 1940, la première d’entre elles a entré en contact avec SouB, fut le groupe états-unien, Correspondence, autour de Ria Stone et de C. L. R. James, l’auteur des Jacobins noirs. Dominique Frager insiste sur la proximité avec SouB, avançant que James fut peut-être le premier à intéresser Castoriadis à la démocratie directe à Athènes dans l’antiquité.

Le rapprochement avec Guy Debord, l’un des principaux théoriciens de l’Internationale Situationniste (IS), puis, à partir de 1963, son revirement, alors que SouB se scinde et que Castoriadis développe une théorie qui l’amène à rejeter l’analyse marxiste, est interprétée comme une « tentative de sauvetage d’un certain imaginaire marxiste » (page 164). Reprenant la critique de Patrick Marcolini, Dominique Frager insiste cependant davantage sur la tension entre romantisme et futurisme, qui habite l’IS. Et de fustiger la falsification éditoriale de Debord, en rééditant le livre de Bruno Rizzi, La bureaucratisation du monde, en 1976, afin de minorer l’originalité des thèses de SouB.

Le livre offre par ailleurs un bref panorama des échanges intellectuels, de l’ultra-gauche bordiguiste aux revues parisiennes, les Temps modernes, autour de Merleau-Ponty et de Sartre, Arguments, autour d’Edgar Morin, etc. Enfin, les chapitres sont parsemés de portraits de figures méconnues (et attachantes) de SouB, ainsi que de personnes en lien avec celui-ci : Pierre Souyri (1925-1979) – auquel Frager rend hommage, en rappelant et citant les analyses originales de celui-ci sur la Chine et le marxisme –, Alberto Maso dit « Véga » (1918-2001), Hirzel, Danilo Montaldi (1929-1975), Benno Sarel (1915-1971), Daniel Blanchard (qui a d’ailleurs écrit plusieurs de ces portraits), Martine Vidal (1924-2021) [3], etc.

Actualité ?

Que reste-t-il de SouB ? Quel en est l’héritage aujourd’hui ? La réappropriation généralisée de l’expérience de SouB en Mai 68, passa notamment par le biais des liens antérieurs qui avaient été conçus avec la Liaison des étudiants anarchistes (LEA), ainsi que par la participation directe d’anciens de SouB au Mouvement du 22 mars. De plus, comme le rappelle l’auteur, par bien des côtés, SouB – et plus encore Danilo Montaldi, en lien avec le groupe – anticipe sur les thèses de l’opéraïsme italien des années 1970, autour de l’homogénéisation de la condition prolétarienne.

Fruit des querelles passées, Frager regrette le rendez-vous manqué entre André Gorz et Castoriadis dans les années 1970-1980, alors que les deux hommes avaient des affinités dans leur critique du travail et leur appréhension de l’écologie (pages 137 et suivantes). Peut-être aussi le positionnement de l’auteur l’entraîne-t-il à mettre plus l’accent sur les liens avec l’écologie ? Par contre la rencontre entre Daniel Blanchard et Helen Arnold, membres de SouB, et l’anarchiste écologiste états-unien, Murray Bookchin, fut particulièrement importante. Sûrement est-ce aussi par ce biais, à travers la théorie du municipalisme, et par les rapports qu’entretiennent les concepts de commun et d’autonomie, que se vérifie l’actualité de SouB.

Le livre (parsemé malheureusement de coquilles) offre une synthèse historique et théorique de l’aventure politique de SouB, non entachée par la thèse du désengagement, qui parasitait l’analyse du livre par ailleurs très intéressant de Philippe Gotraux, Socialisme ou Barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre (Lausanne, Éditions Payot, 1997). Exposant, avec autant de sympathie que de nostalgie, le parcours de l’auteur, et le contexte des années 1950-1970, la préface tient cependant quelque peu à distance l’expérience de SouB. Or, celle-ci, en mettant la focale sur l’autonomie, l’auto-organisation, la créativité, continue cependant d’irriguer, ne fut-ce qu’implicitement ou souterrainement, les luttes actuelles ; et ce jusque dans l’enjeu – souvent maintenu hors-champ – d’une théorie révolutionnaire à reconstruire, à hauteur d’une aventure émancipatrice collective.

Frédéric Thomas (17 juin 2021)