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Demain Le Grand Soir
NI DIEU, NI MAITRE, NI CHARLIE !

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Il renaît ce mardi 27 octobre 2014 de ses cendres.

" En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice, d’inégalité en un mot - qu’elles ont déversé dans les coeurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité.
(....)Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise - une iniquité dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l’iniquité, contre le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais. "

Piotr Kropotkine -

L’impétueuse résurgence de l’anarchisme. Tomás Ibañez
Article mis en ligne le 10 octobre 2021
dernière modification le 27 septembre 2021

par Le Plombier

« Il faut agir constamment pour que l’anarchisme soit un mouvement, pour que ses eaux soient toujours turbulentes et pour qu’il ne s’écarte jamais d’une sensibilité critique dirigée même vers elle-même. Si je suis sûr d’une chose, et peut-être la seule, c’est qu’il n’y a pas d’anarchisme plus authentique que celui qui est prêt à constamment mettre en péril ses propres fondements, en tournant sur lui-même les regards critiques les plus irrévérencieux. »

Tomás Ibañez

Le dernier livre de Tomás Ibañez est un objet aux multiples facettes, peuplé de références historiques et philosophiques. La lecture de l’ouvrage est intellectuellement réjouissante. Son titre : Anarchisme en mouvement. Anarchisme, néoanarchisme et postanarchisme ; il a été publié en 2014 aux éditions Nada.

Rappelons que l’auteur est un fils d’exilé espagnol ayant fui le régime franquiste et qu’il est le cocréateur du symbole « A » cerclé dont le dessin original occupe la couverture du livre. Sa participation aux événements de Mai 68 lui valut un arrêté d’expulsion. Dès 1973, il choisit de vivre en Espagne où il vit toujours aujourd’hui. Sa pratique et sa connaissance de l’anarchisme, enrichies par sa double culture, se retrouvent dans les nombreux articles et publications, dont Fragments épars pour un anarchisme sans « dogmes », aux éditions Rue des Cascades.

Passé le deuil du Grand Soir, constatons que l’anarchisme sera toujours là pour entraver l’oppression et l’injustice, et qu’il reste « porteur d’excellentes perspectives pour toutes les pratiques de résistance, de subversion et d’insoumission ». Si l’on considère que l’anarchisme ne peut exister que pour répondre à l’injustice et à l’autoritarisme des pouvoirs en place, sa pratique ne peut que revêtir des formes directement reliées aux épisodes historiques, et, en ce sens, l’anarchisme est forcément en mouvement. Tomás Ibañez nous le rappelle, sous diverses formulations ou différents angles d’analyse.

« L’anarchisme se forge constamment dans les pratiques de lutte contre la domination ; en dehors d’elle, il s’étiole et périclite. » L’anarchisme se « forge », le mot choisi n’est pas hasardeux, il caractérise le processus historique de l’identité et de la construction d’un mouvement en perpétuelle évolution. Pour autant, Tomás ne cherche pas à opposer anarchie et anarchisme, mais interroge les définitions que les différentes composantes de la planète anarchiste en donnent. Les grilles de lecture sont nombreuses – et tant mieux –, ce qui provoque un va-et-vient permanent entre des actions et des idées intimement liées, les deux étant indissociables et se nourrissant les unes des autres.

L’anarchisme en tant que pratique reste un objet en perpétuel mouvement, « sa totale invariance serait insolite ». Selon certains, l’anarchie serait immanente, indissociable de la condition humaine, une sorte d’ADN ; mais le scepticisme qui caractérise la pensée de Tomás Ibañez va jusqu’à se demander si la nature humaine existe réellement : « Il n’y a pas de nature humaine, car s’il y en avait une, nous ne serions pas libres. » Aussi, ne soyons pas surpris si l’auteur rejette l’idée que l’anarchie se caractériserait par un ensemble d’attributs nécessaires à son identité et à sa fonction. Autrement dit, il rejette l’essentialisme, « dans la mesure où l’anarchie est une production théorico-pratique issue du mouvement anarchiste, elle n’est pas définie une fois pour toutes ».

Pour tous ceux qui chercheraient dans l’intention de Tomás Ibañez la volonté de s’approprier ou d’ériger une grande vérité en une sorte de dix commandements du parfait anarchiste : ils seront forcément déçus. Normal, pour quelqu’un qui balaie en quelques phrases les vieilles querelles qui l’opposèrent par le passé « aux gardiens du temple menant un combat d’arrière-garde ». Précisons, si cela est nécessaire, que l’auteur s’insurgeait « moins contre l’anarchisme classique que contre sa fossilisation par les vigiles de l’orthodoxie... Il semble donc inutile et sans intérêt de développer un discours critique par rapport à leur conception étriquée et vétuste de l’anarchisme ».

Tomás confirme, persiste et signe que tout cela n’est plus nécessaire aujourd’hui, car « l’exubérante vitalité de l’anarchisme a balayé tous ceux qui, débordant d’amour envers lui, prétendaient l’embaumer pour mieux le préserver ». C’est probablement là que l’auteur voudrait nous rassurer ; plus besoin de ressasser le parcours de nos héros historiques, il nous inviterait même à les laisser reposer sur les rayons de nos bibliothèques. Certes, ils alimenteront jusqu’à la fin de nos jours nos imaginaires anarchistes, mais c’est probablement là le destin des héros. Car c’est bien de ça dont il s’agit aussi : reconnaître que ce qui change d’une génération à une autre, ce sont les références aux luttes menées contre les injustices et la domination. C’est justement ce qui fait que l’anarchisme est profondément incarné et indissociable des luttes menées au cours de l’histoire.

À chaque génération, l’imaginaire anarchiste est donc, par définition, en perpétuel mouvement. Les injustices, l’autoritarisme et la domination sont, eux aussi, en perpétuel mouvement. Parmi les exemples proposés dans le chapitre consacré au néoanarchisme, on trouvera la déclaration du Planetary Anarchist Network (réseau anarchiste planétaire) : « Nous sommes profondément des anti-sectaires. Nous n’essayons pas de faire prévaloir une forme d’anarchisme sur les autres... Puisque nous considérons l’anarchisme moins comme une doctrine que comme un mouvement vers une société plus juste, libre et soutenable, nous croyons que les anarchistes ne devraient pas se limiter à coopérer avec ceux qui se définissent comme anarchistes... Il s’agit de mettre en rapport les millions de personnes qui, à travers le monde, sont effectivement anarchistes sans le savoir, avec la pensée de ceux qui travaillent dans cette même tradition et, en même temps, enrichir la tradition anarchiste au contact de leurs expériences... »

Si Tomás Ibañez utilise le terme néoanarchisme, ce n’est pas pour indiquer qu’une nouvelle doctrine serait en cours d’élaboration, mais parce que l’anarchisme revient sur le devant de la scène en adéquation avec les changements opérés sur les divers plans de la réalité sociale, culturelle, politique, technologique, et parce qu’« il faut bien le nommer ».
L’anarchisme ne peut se contenter d’être un corpus théorique, et ce sont bien les références aux luttes concrètes qui enrichissent la théorie. L’imaginaire anarchiste s’est toujours enrichi de cette façon en incorporant dans ses références les barricades, les occupations, les slogans de Mai 68, la culture anarcho-punk, les squats, le Chiapas en 1994, Gênes, Exárcheia, Madrid et Barcelone en 2011.

L’auteur nous rappelle que ce qui compte est que, sans cesse, l’anarchisme permette « des retombées bénéfiques pour les victimes de la domination et de l’exploitation ». Cette résurgence de l’anarchisme à travers le néoanarchisme va se vérifier à travers « les premières manifestations qui apparaissent au lendemain de Mai 68, non clairement revendiquées comme anarchistes, mais porteuses de fortes résonances libertaires ». L’anarchisme sort de sa sphère organisée en tant que telle.

Tomás Ibañez nous rappelle que l’efficacité de l’organisation d’une lutte dépend de ses différentes composantes et qu’il n’y a pas une organisation idéale, « l’expression anarchisme organisé est trompeuse ».

Toutes les luttes portent en elles leur propre organisation. L’exemple de « Notre-Dame-des-Landes ou les mobilisations qui ont lieu en Espagne contre les expulsions de logements, entre autres, sont là pour en témoigner ». Il s’agit là d’un « nouveau tissu militant », privilégiant l’horizontalisme par rapport à l’organisation traditionnelle, qui souhaite vivre l’anarchisme dans les luttes, ici et maintenant, en défendant des pratiques antiautoritaires.
L’asservissement au consumérisme, subi ou consenti par les milliards d’individus peuplant la planète, a déplacé le domaine de la lutte contre le capitalisme vers tous les aspects de la vie sociale, culturelle et politique. Dans notre monde moderne, la domination et l’exercice du pouvoir se logent partout où la « plus-value » est possible ; notre « existence entière est mercantilisée ».

« Le capitalisme reste, bien sûr, notre ennemi principal. » Pour Tomás Ibañez, « il n’existe pas deux catégories d’anarchisme – à un extrême un anarchisme “style de vie” replié sur lui-même, indifférent aux luttes sociales, et à l’autre extrême un anarchisme social imperméable à tout ce qui n’est pas la lutte contre le capital... Tous les dosages sont possibles ».
De Proudhon (qui, lui aussi, mettait l’accent sur la construction d’alternatives) à Gustav Landauer (le principal théoricien du socialisme libertaire en Allemagne), en passant par Colin Ward dans les années 1970, par les anarchistes individualistes du début du siècle dernier ou par Murray Bookchin, Tomás Ibañez ne rejette aucun classique ou néoclassique. Toutes les formes d’anarchisme sont bonnes à observer. « Elles servent de relais, favorisant l’apparition de nouveaux révoltés. »

Qu’en est-il du postanarchisme ? C’est en mars 1987 qu’Hakim Bey, anarchiste nord-américain, utilisera le terme en intitulant un court texte Postanarchism Anarchy. Il y parle de fossilisation et de sclérose des organisations anarchistes, devenues d’après lui les défenseurs d’une simple idéologie. Il appelle « à dépasser l’anarchisme au nom de l’anarchie ». Cette notion se retrouve au niveau des zones autonomes temporaires, les ZAT [1].
Cette critique de l’anarchisme aura une certaine influence dans la sphère du néoanarchisme. En 1994, Todd May, un universitaire nord-américain, publie un livre intitulé The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism (La Philosophie politique de l’anarchisme poststructuraliste). « Il énonce clairement l’une des dimensions essentielles du postanarchisme, à savoir l’incorporation à l’anarchisme d’importants éléments conceptuels empruntés au poststructuralisme. » Une des têtes pensantes de ce courant philosophique, Michel Foucault, a tenté d’en tirer une théorie. L’avènement de la postmodernité dans laquelle nous sommes immergés aujourd’hui, pose le problème de la crise de la représentation, la critique de la pensée essentialiste et totalisante, et le pouvoir qui s’immisce dans tous les aspects de la vie.

« Saul Newman, sans doute le principal théoricien du postanarchisme, affirme : il ne s’agit pas de substituer l’anarchisme au postanarchisme, mais de repenser l’anarchisme à la lumière du poststructuralisme. Le préfixe “post” ne signifie pas après ou au-delà, mais un travail aux limites de la conceptualisation anarchiste, dont le but est de la radicaliser, la réviser et la renouveler. »

« De la modernité à la postmodernité. Le poststructuralisme : point d’inflexion de la pensée. » « Relativisme contre l’absolutisme. » « Éthique et vérité. » Ces trois addenda du livre constituent une aide précieuse à la compréhension du cheminement que nous propose un Tomás Ibañez soucieux de ne rien laisser de côté. L’auteur tire parti de chaque lutte et de chaque expérience théorique et pratique qui contiennent en elles un antiautoritarisme libérateur, un enseignement propre à rénover l’anarchisme.

Lorsque Tomás Ibañez nous explique qu’un jour l’anarchisme revêtira peut-être un autre nom ou d’autres modalités, mais « continuera à faire de la critique du pouvoir son axe principal », on peut penser, là, qu’il force sa nature profondément hétérodoxe. Le doute comme moteur de la liberté. La détestation du pouvoir partout où il se niche.

Mireille Mercier