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Demain Le Grand Soir
NI DIEU, NI MAITRE, NI CHARLIE !

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Il renaît ce mardi 27 octobre 2014 de ses cendres.

" En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice, d’inégalité en un mot - qu’elles ont déversé dans les coeurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité.
(....)Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise - une iniquité dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l’iniquité, contre le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais. "

Piotr Kropotkine -

Pourquoi David Graeber va tant nous manquer ?
Article mis en ligne le 20 novembre 2021
dernière modification le 2 novembre 2021

par Le Plombier

Activiste et auteur d’essais sur le marché, la dette, la bureaucratie, le travail, David Graeber fut un personnage dérangeant pour le système. La gestion pandémique valide une large part de ses intuitions sur la dérive autoritaire du capitalisme. Carta Academica lui décernera un Academic Honoris Causa le 21 octobre. Par Olivier Servais.

Vous avez dit David Graeber ?

« Il fut un temps où la sphère académique était le refuge offert par la société aux esprits excentriques, brillants et manquant de sens pratique. C’est terminé. Aujourd’hui, elle est devenue le champ clos des professionnels de l’autopromotion. Quant aux esprits excentriques, brillants et manquant de sens pratique, il semble que la société n’ait maintenant aucune place pour eux ».

Cette citation de l’anthropologue américain David Graeber est à l’image de cet intellectuel et activiste majeur des 3 dernières décennies. Décédé le 2 septembre 2020 à Venise à l’âge de 59 ans, bien trop tôt, il se décrivait lui-même comme un anthropologue anarchiste[1]. Or il y a peu d’anarchistes dans les universités, soulignait-il. Et de fait, son parcours, entre monde académique et engagement militant, est des plus singuliers. « D’une certaine manière, je mène deux carrières de front : auteur militant et anthropologue. Elles se chevauchent par moments, mais restent autonomes », disait-il pour tenter de clarifier sa posture.

Né en 1961 à New York, de parents ouvriers actifs dans les mouvements syndicaux et révolutionnaires, David Graeber a été marqué dans sa jeunesse par des groupements militants et politiques forts, ancrés dans des logiques d’auto-organisation. Si ce début de vie l’orientait vers l’action, il a pourtant débuté sa carrière « de manière assez conventionnelle par un travail de terrain à Madagascar », où il a « étudié l’héritage de l’esclavage sur une petite communauté rurale »[2].

Il réalise un doctorat à l’Université de Chicago avec pour mentor Marshall Sahlins[3], un casseur de clichés, un dynamiteur d’évidences. Dans son maître livre Age de pierre, âge d’abondance, Sahlins démontait l’imaginaire qui nous habite encore selon lequel les peuples de « chasseurs-cueilleurs » mouraient de faim et passaient leur temps en quête de nourriture[4]. Après un travail de terrain méticuleux, il démontra avec brio que ces sociétés consacraient, au contraire, la majorité de leur temps à des loisirs bien plus qu’au travail[5]. Graeber s’inscrit sans conteste dans cette veine de démontage des idées toute faites.

Après sa thèse, il est recruté à l’Université de Yale, où il enseigne l’anthropologie. Mais en 2005, alors qu’il doit être titularisé, l’université lui refuse cette nomination, pour des motifs brumeux. Finalement, après une campagne de soutien coordonnée par des étudiants et des professeurs, l’université lui propose une année sabbatique. C’est après cet incident qu’il quitte les États-Unis pour s’établir à Londres. Là, il devient professeur au Goldsmiths College, puis finalement à la London School of Economics.

Personnage dérangeant pour le système, il défend de multiples causes. Il compte ainsi parmi les figures inspiratrices du mouvement Occupy Wall Street de 2011 qui dénonce le pouvoir de la finance suite à la crise financière de 2008. Durant toute sa vie intellectuelle, il n’a jamais manqué une occasion de prôner la destruction du capitalisme, mais aussi de penser des alternatives. En décembre 2014, par exemple, il se rend avec des collègues en Syrie afin de se documenter sur l’expérience en cours d’auto-gouvernement chez les kurdes de Rojava. Ce voyage donne lieu à des observations d’écoles, de conseils communaux, d’assemblées de femmes, de coopératives, et une analyse des autres modes de « faire collectif »[6].

Il est l’auteur de plusieurs essais majeurs sur le marché et la valeur[7], la dette[8], la bureaucratie[9], la démocratie[10], les fins du capitalisme et les révoltes face aux élites[11], ou encore le sens du travail avec son célèbre concept de bullshit jobs[12]. Dès ces premiers travaux, on est frappé par l’influence importante d’auteurs francophones[13] à côté des classiques anglo-saxons. Il est particulièrement marqué par les théories du don et de l’échange autour des travaux de Marcel Mauss. C’est donc aussi un passeur de mondes.

Dans toutes ces analyses, à l’image de son mentor Sahlins, Graeber s’évertue à déconstruire des idées préconçues. Dans Dette, 5000 ans d’histoire, par exemple, il montre que les sociétés traditionnelles n’ont jamais pratiqué le troc et étaient régies, déjà, par les relations de crédit. Mais sous forme de promesse qui repose sur la confiance. Et pour lui, une promesse n’est pas la négation de la liberté, mais l’essence de la liberté. Être libre, c’est justement avoir l’aptitude de faire des promesses. En 2015, il publie Bureaucratie. L’utopie des règles, où il soutient que les entreprises privées sont tout aussi bureaucratiques que le service public, voire le sont davantage, et que la bureaucratie est un fléau du capitalisme moderne. Trois ans plus tard, il rend public l’essai Bullshit Jobs, consacré aux salariés de la finance, du marketing ou du secteur de l’information, persuadés d’occuper des emplois inutiles, aberrants, voire nocifs pour la société. Il y dénonce assez directement le développement d’une forme de « féodalité managériale ». Il y critique aussi le travail comme valeur en soi rejoignant à nouveau les intuitions de Salhins.

Un monde sans Graeber ?

Graeber s’est éteint alors qu’il finissait un ouvrage sur ce qu’il désignait comme les « caring classes » : toutes ces personnes qui prennent soin des autres, soignants, enseignants ou travailleurs sociaux. Des professions essentielles, difficiles, applaudies en avril 2020 au début de la crise covid, et pourtant sous-financées, dévalorisées ou pressurisées par les logiques de rendement. Des professions qui sans ménagement ont dû s’adapter au Covid, mais aussi au manque de moyens chroniques, à la pression à continuer vaille que vaille pour que le système puisse se perpétuer (soigner, former ou soutenir) à tout prix.

Au moment où David Graeber quitte ce monde, la crise covid dévaste les sociétés humaines depuis déjà plus de 6 mois. Et partout la gestion de cette crise est aux antipodes des valeurs, des combats et des travaux de Graeber. Cette période étrange valide globalement une large part de ses intuitions sur le néo-libéralisme autoritaire, sur l’État, et sur la démocratie.

On aurait aimé entendre ce que Graeber aurait à nous dire sur les stratégies étatiques face à la pandémie, les mises entre parenthèses plus ou moins fortes des institutions et des droits fondamentaux au nom de la lutte sanitaire, la marginalisation du rôle des parlements, le maintien du travail, dit productif, à tout prix, le développement d’une bureaucratie étatique du test, du contrôle, et des vaccins ; la stigmatisation renforcée de certaines catégories (les contaminés, les contaminants, puis les non-vaccinés), la non-prise en compte des points de vue critiques, le poids des imaginaires culpabilisateurs et le rôle des médias dans cette gestion de crise, ou encore la montée des inégalités, des dualités, et la rupture croissante avec les élites[14]. Graeber percevrait, sans doute, derrière cette crise, un système capitaliste néolibéral sous tension, une démocratie fragilisée plus encore, avec un oubli momentané des enjeux sociétaux cruciaux pour l’avenir de l’humain (changements climatiques, crise de la biodiversité, pollution, raréfaction des ressources, vieillissement de l’humanité).

Dans ce contexte d’un monde en crise globale, on comprend mieux combien David Graeber va nous manquer, lui qui voyait l’anarchisme comme un discours éthique sur une pratique révolutionnaire[15]. Dans ses travaux, Graeber avait déjà anticipé largement les dérives et crises de nos sociétés. Dans ses textes, il opère une critique sans concession des évolutions des démocraties. Il reprend à cet égard cette intuition d’une démocratie contre l’État qu’il emprunte à Clastres, ou pour le dire autrement, d’une démocratie foncièrement incompatible avec la fonction étatique et aux logiques autoritaires et verticales qu’elle génère inévitablement[16]. Il anticipait déjà la dérive arbitraire et autoritaire des États et du néo-libéralisme.

Mais Graeber ne s’est jamais limité à déconstruire, il interroge aussi beaucoup afin d’ouvrir des marges pour penser autrement et reconstruire. Les questions du sens et du non-sens des pratiques sociales ou le rôle des imaginaires occupent aussi une large place dans ses préoccupations. Il voit ces deux dimensions comme capables de faire basculer un système et donc d’inspirer des alternatives.

Mais il ne se place jamais à l’échelle macro du système. Il ne pense jamais comme un État[17]. Au contraire, il réfléchit sur les imaginaires émergents des marges et des petits groupes.

Graeber nous invite ainsi à penser les possibles à partir de micro-utopies. « Nous [les anthropologues] avons étudié comment d’autres sociétés fonctionnaient ; nous sommes les gardiens d’un trésor de possibilités qu’il nous faut partager pour rappeler à nos contemporains que notre modèle de société n’est pas le seul. Il est possible de vivre autrement. » Pour Graeber, nous avons, en effet, perdu la capacité à imaginer que quelque chose d’autre puisse exister. Cette citation décrit à elle seule toute la démarche qui caractérise cet anthropologue-activiste : une logique privilégiant le local, une analyse des systèmes auto-organisés, des expériences d’alternatives communautaires, et finalement un esprit démocratique vivifié.

Il s’intéresse ainsi pêle-mêle à la république libre des pirates de Libertalia à Madagascar, aux ZADs (Zone à défendre), aux zapatistes du Chiapas, bref, à ces démocraties radicales des marges. Il perçoit dans ces expériences locales ou régionales l’imagination collective alternative en jaillissement. La question des communs est en filigrane de tout son travail[18].

Décentrer radicalement le regard, prendre systématiquement de la hauteur, aller voir ailleurs sans jugement, et parfois avec sympathie, valoriser l’impertinence, l’excentricité et la contestation systémique, voilà quelques clés graeberiennes face aux défis qui nous attendent. Des clés que nous avons trop souvent tendance à oublier au moment où nous allons devoir repenser radicalement nos mondes, noyés que nous sommes dans nos aveuglements, nos processus, nos dispositifs, nos échéances ou nos flux digitaux.

Olivier Servais, Professeur d’anthropologie, UCLouvain