Demain Le Grand Soir
NI DIEU, NI MAITRE, NI CHARLIE !

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Il renaît ce mardi 27 octobre 2014 de ses cendres.

" En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice, d’inégalité en un mot - qu’elles ont déversé dans les coeurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité.
(....)Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise - une iniquité dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l’iniquité, contre le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais. "

Piotr Kropotkine -

Encore sur la guerre en Ukraine et la dérive militariste d’une partie du mouvement
Article mis en ligne le 27 janvier 2024
dernière modification le 24 janvier 2024

par siksatnam

Qui crie : « Vive la guerre ? »

Ceux qui ne font pas la guerre, qui à la guerre n’ont rien à perdre, qui à la guerre ont tout à gagner.

[Luigi Galleani, Huit articles publiés dans Cronaca sovversiva, du 7 novembre 1914 au 2 janvier 1915]

Nous ne faisons pas de distinction entre les guerres acceptables et les guerres inacceptables. Pour nous, il n’y a qu’une seule sorte de guerre, la guerre sociale contre le capitalisme et ses défenseurs.
[Réponse au Manifeste des Seize par le groupe des anarchistes communistes russes de Genève, dans Put’ k Svobode, Genève, mai 1917, pp.10-11]

Le 24 février 2023 a marqué le premier anniversaire de l’« opération spéciale » du président russe Vladimir Poutine, c’est-à-dire l’invasion de l’Ukraine, l’invasion la plus brutale d’un pays par un autre depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Un an et plus après, la guerre fait toujours rage et les milliers de morts ne semblent pas suffire à étancher la soif de sang.

Une partie du Donbass, zone où le conflit avait déjà commencé en 2014, est sous contrôle russe, et l’armée d’invasion s’est emparée de certaines villes, bien qu’avec une extrême difficulté. Mais la région reste le théâtre de batailles et les ruines s’amoncèlent. Plusieurs villes sont disputées et ont changé plusieurs fois d’administration. Des quartiers entiers ne sont plus que décombres, les infrastructures de base, notamment énergétiques, sont hors d’usage. En conséquence, les habitants des zones les plus touchées par les combats ont été soit déplacés, soit ont fui, soit souffrent de grandes difficultés, ne serait-ce que pour se chauffer ou se nourrir.

L’armée russe a également subi de lourdes défaites sur le terrain. L’armée ukrainienne dispose d’armes fournies par les gouvernements américain et européens et de forces militaires entraînées et équipées depuis 2014. Face à ces défaites, le gouvernement russe a réagi comme à son habitude, par des représailles sous forme de bombardements avec des missiles hypersoniques sur les principaux centres de population et la menace de l’utilisation d’armes nucléaires. La Chine, seul partenaire commercial de la Russie pour l’instant (l’autre partenaire dans cette guerre, outre le Belarus, est l’Iran, qui fournit des drones et d’autres armes), a présenté un plan de paix en février1, qu’aucune des deux parties n’a toutefois accepté. Le président américain Joe Biden, grand allié du gouvernement ukrainien, a qualifié la proposition de la Chine d’irrecevable2.

Entre-temps, le dirigeant ukrainien, Volodymyr Zelensky, a répété qu’il souhaitait reconquérir l’ensemble du territoire de l’Ukraine. Non seulement la partie de la région minière et charbonnière du Donbass à l’est du pays – les deux « républiques populaires » de Lougansk et de Donetsk3 autoproclamées indépendantes du gouvernement pro-occidental, où vivent quelque 3,7 millions de personnes, y compris une importante communauté russophone, et où des milliers de personnes détiennent des passeports russes – mais aussi la Crimée, la péninsule du sud de l’Ukraine qui avait été envahie et annexée par Poutine, lors d’un soi-disant référendum, après les soulèvements de Maïdan de 2014 qui ont conduit à l’éviction de Viktor Ianoukovitch.

Rappelons que les deux « républiques populaires », selon les accords de Minsk signés en 2015 par les sécessionnistes, les gouvernements ukrainien et russe, étaient censées continuer à faire partie de l’Ukraine en échange de la reconnaissance de leur statut de régions autonomes. Mais aucune des parties n’a respecté ces accords et pendant toutes ces années, de 2014 jusqu’à l’entrée en scène de l’armée russe, les combats se sont poursuivis. Poutine les a finalement reconnues comme des nations indépendantes le 22 février 2022, une décision qui a servi de prétexte à l’intervention armée, deux jours avant le début de l’invasion militaire proprement dite.

Le scénario qui s’ouvre est donc celui d’un conflit de longue durée, qui pourrait encore durer toute l’année, aucune des parties en présence n’étant disposée à faire des concessions et à négocier les conditions de la paix. Espérons que nous nous trompons et que les hostilités prendront fin au plus vite, avec le retrait de l’armée russe. Mais à ce jour, ce n’est pas une éventualité que nous voyons venir. Au contraire, au fur et à mesure que le temps passe, l’implication des nations alliées des deux camps dans la guerre devient de plus en plus évidente, avant tout par la constante fourniture de nouvelles armes, de technologies de guerre et d’escouades d’instructeurs triés sur le volet.

Face à ce scénario peu encourageant, nous devons réitérer notre position. Nous méprisons les hypocrites, les « démocrates » autoproclamés qui abondent dans les partis italiens, qui se mobilisent « contre la guerre », avec les slogans « stop aux armes », « arrêtez les combats », « stop au conflit », mais qui approuvent et votent ensuite les résolutions des différents gouvernements visant à envoyer des armes en Ukraine, avec leur clientèle économique qui se frotte les mains parce que de nouveaux travailleurs arriveront de ce pays pour être exploités dans les emplois sous-payés que « les Italiens ne veulent plus faire ». Nous éprouvons le même mépris pour ceux qui, face à la lâche agression du gouvernement russe, n’ont pas honte de se dire antifascistes en organisant des défilés publics ornés de rubans de Saint-Georges et du Z de Poutine, et où l’on déchire ses vêtements lorsque meurt un « partisan du Donbass »4, mais où l’on reste silencieux sur les crimes du bourreau Poutine. Plus que du dédain, on a donc de la pitié pour ces vieux militants de la gauche marxiste qui organisent des manifestations larmoyantes, officiellement pour protester contre la guerre, mais avec une préférence mal dissimulée pour Poutine contre l’Occident belliciste, en compagnie de l’agrégat le plus confus possible : du syndicat de droite FISI et du Front de la dissidence qui « déclare son attachement à la Patrie (…) rejetant la classification droite-centre-gauche »5, à des mouvements aux noms emblématiques comme Italia Risorge, Riconquistare l’Italia, Ancora Italia (parti souverainiste composé de sénateurs provenant du M5S et de la Lega, fondé par le rouge-brun Diego Fusaro, collaborateur du Primato nazionale, organe de CasaPound) jusqu’à des partis discrédités comme le PC du stalinien Marco Rizzo qui, d’ancien partisan des bombardements de l’OTAN sur l’ex-Yougoslavie en 19996 a fini par fonder le groupement électoral Italia Sovrana e Popolare, aujourd’hui Democrazia Sovrana Popolare, dans lequel se sont installés des rouges-bruns et des poutiniens7. Ces amoureux de la patrie et des fantasmes conspirationnistes, qui invoquent les dangers de la dictature mais se solidarisent avec Poutine en tant que « digue contre la dictature mondialiste et LGBT », nous dégoûtent tout simplement. Enfin, bien sûr, logiquement plus que dégoûtantes sont les diverses formations néo-fascistes qui, au cri de « pas d’impérialisme sur le sol européen », voudraient, en parfaits souverainistes et certainement pas en anti-impérialistes, simplement que l’impérialisme dominant sur la planète soit européen, et non russe, américain ou chinois.

Face à la poursuite de la guerre et au théâtre des opposants, la fraction militariste, déjà perceptible dans certains secteurs anarchistes d’Europe de l’Est et d’ailleurs, s’est malheureusement développée. En ce qui concerne les anarchistes ukrainiens, le discours est très complexe. Il y a en fait une approche différente et discordante des différents groupes anarchistes d’Ukraine. Certaines de ces orientations sont, à notre avis, difficiles à comprendre pour la majorité des anarchistes italiens. D’autres positions sont, franchement, totalement inacceptables. Par exemple, dans les documents traduits par le collectif multilingue Crimethinc8 et produits par certains camarades ukrainiens, il est fait état de certains anarchistes qui ont été entraînés par les néo-nazis du bataillon Azov, d’autres qui ont fini par abandonner leur militantisme anarchiste pour se rapprocher des franges nationalistes, ou d’autres encore qui ont volontairement décidé de s’enrôler dans l’armée régulière ukrainienne, afin de sécuriser leurs armes, avec l’affichage des insignes du drapeau bicolore ukrainien sur leur uniforme de camouflage (et sur les photos qui circulent sans retenue sur les réseaux sociaux).

Encore une fois, ce sont des choses difficiles à digérer et inconcevables, de notre point de vue d’anarchistes vivant en Italie. Cependant, nous ne devons pas les considérer comme acquis, dans un pays en guerre plus ou moins ouverte depuis 2014 et où chaque camp a exacerbé le discours nationaliste. Un pays où certaines choses émergent assez clairement : la capacité de l’extrême droite à saisir la balle au bond lors des manifestations de 2014 qui ont chassé le président Ianoukovitch, en prenant l’hégémonie des révoltes de rue et en étant ensuite reconnue comme faisant partie de l’armée régulière, également par une présence organisationnelle habile, même si au niveau politique cela ne s’est pas traduit par des préférences électorales, étant donné que les partis d’extrême droite ont des pourcentages très faibles aux élections, qui ont toujours récompensé les partis libéraux pro-européens. D’autre part, l’incapacité du mouvement anarchiste à mettre en œuvre sa propre stratégie reconnaissable en Ukraine est évidente, puisqu’il en est réduit à faire la course avec la droite sur le terrain militariste et patriotique, craignant sinon de se condamner à l’inexistence et à l’inefficacité pratique.

Ce qui nous inquiète le plus, c’est que cette dérive militariste contamine aussi certains anarchistes qui ne sont pas impliqués dans les territoires en guerre, et qui auraient donc l’occasion de réfléchir plus calmement et hors du feu de l’émotion. Nous avons, par exemple, déjà écrit sur notre site à propos de la rédactrice en chef de Freedom, Zosia Brom. Mais cette déviation des idéaux antimilitaristes traditionnels concerne également l’Italie, où circule depuis quelque temps un livre, qui a également été présenté dans des cercles et espaces anarchistes, intitulé « Ici nous sommes en guerre – Anarchisme, antifascisme et féminisme en Ukraine, Russie et Biélorussie. Écrits et témoignages », publié en 2022 par Edizioni Malamente9, une émanation du trimestriel libertaire du même nom né en 2015 dans la région des Marches.

Le livre en question contient un certain nombre de témoignages et d’analyses de la guerre en cours par des groupes anarchistes – et d’autres groupes de gauche – dans ces pays. L’éditeur du livre, Nerofumo, en sélectionnant les textes inclus, a toutefois voulu privilégier ceux qui offrent un certain point de vue, clairement orienté vers la promotion de la participation armée du côté de l’État ukrainien, à quelques nuances près. En plus d’ignorer et de négliger complètement le phénomène des désertions dans les deux camps, la sélection des contributions incluses dans le livre ne semble pas avoir pris en compte le choix des groupes anarchistes d’Europe de l’Est, y compris ukrainiens, qui ont décidé de ne prendre position pour aucun des belligérants, mais au contraire de soutenir activement les déserteurs, malgré le fait qu’il existe des discussions et des communiqués sur le sujet de la part de groupes et de collectifs, et de fédérations entières telles que la KRAS-AIT de Russie10.

Comme nous l’avons dit, le livre contient plusieurs essais et entretiens avec des organisations anarchistes et des coordinations de gauche qui soutiennent l’État ukrainien dans l’effort de guerre, dans certains cas en rejoignant directement les forces armées ou les unités territoriales composées de civils soumis au contrôle de l’État, avec une autonomie militaire et décisionnelle très limitée, voire inexistante. L’une de ces organisations, Solidarity Collective, est issue d’une scission de l’ancienne Operation Solidarity, qui a été dissoute à la suite de désaccords internes concernant le manque de clarté sur l’utilisation des fonds donnés par l’étranger. Aujourd’hui, Solidarity Collective fait des déclarations comme celle-ci :

« Dès le début de la guerre, notre tâche principale a été de fournir aux militants/es anti-autoritaires qui ont rejoint les unités militaires tout ce dont ils/elles avaient besoin. Grâce aux dons, nous avons acheté et remis une centaine de gilets pare-balles (4e norme de protection), des dizaines de casques, des appareils de vision nocturne, des caméras thermiques, des télémètres, des drones, de la médecine tactique, des uniformes militaires, des chaussures, des vêtements et bien plus encore – des équipements spéciaux et quotidiens. Aujourd’hui, Solidarity Collectives soutient régulièrement jusqu’à 80 combattants, dont beaucoup sont en première ligne. »11

La seule contribution du livre qui se différencie des autres en proposant un point de vue antimilitariste classique est le « Manifeste internationaliste contre la guerre et la paix capitaliste en Ukraine » du collectif Třídní válka # Class War # Guerre de Classe : « … nous refusons de prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants bourgeois, tant « l’agressé » ukrainien « occupé » que « l’agresseur » russe « occupant »… »12

Ainsi, si vous voulez lire d’autres prises de positions d’anarchistes d’Europe de l’Est en faveur de la désertion et donc très différentes de la ligne du Solidarity Collective, vous devez chercher ailleurs. Il existe, par exemple, une interview du groupe Assembleia de Kharkov, traduite en plusieurs langues, publiée en italien [et en anglais] dans Umanità Nova13.

Une autre analyse antimilitariste cohérente d’un groupe totalement ignoré par le livre édité par Malamente est, comme mentionné, celle de la Konfederatsiya Revolyutsionnikh Anarkho-Sindikalistov (KRAS-AIT)14, qui, soit dit en passant, est la section russe de l’AIT, l’Association internationale des travailleurs.

Pour l’auteur, même s’il est bien sûr compréhensible qu’il y ait des gens qui aient voulu d’une manière ou d’une autre participer à la défense d’un territoire donné dans lequel ils vivaient et bien sûr sauvegarder la vie des habitants, rejoindre les rangs de l’armée d’un Etat engagé dans une guerre n’a rien d’anarchiste. Un Etat qui, si ce n’était déjà clair, n’a aucun caractère révolutionnaire… c’est-à-dire que l’Ukraine n’est pas la Russie de 1917, ni l’Ukraine de Makhno, ni l’Espagne de 36… Le seul précédent historique où des anarchistes se sont alliés à leur gouvernement est précisément celui de l’Espagne en 1936 lors de la révolution libertaire, notamment en Catalogne… et on sait exactement comment cela s’est terminé ! La révolution a échoué parce que la priorité a été donnée à la traditionnelle guerre d’une armée contre une autre. D’ailleurs, comme nous l’avons déjà écrit dans d’autres articles, dans le contexte espagnol, il y avait l’excuse de la préoccupation de la défense de la révolution en cours contre les fascistes du « généralissime » Franco. Dans le contexte ukrainien, il n’y a pas de révolution à défendre, mais un conflit inter-impérialiste auquel le gouvernement ukrainien prend part non seulement pour lui-même, mais aussi au nom de ses alliés occidentaux (OTAN, États-Unis, UE), qui ont tout intérêt à prolonger le conflit contre le bloc représenté par la Russie et ses alliés et, en perspective, la Chine.

Les Ukrainiens qui se battent pour Poutine et ceux qui se battent pour Zelensky se massacrent et se font massacrer dans une guerre qui a toutes les caractéristiques d’un conflit par procuration, même s’ils ne veulent pas l’admettre. Certes, la force militaire russe reste une machine de guerre dangereuse, qui voudrait restaurer des sphères d’influence perdues au détriment des pays voisins, et c’est aussi un régime insupportable pour ceux qui s’y trouvent. Mais cet aspect, incontestable, ne peut, à notre avis nous faire abandonner nos principes et tomber dans les bras du nationalisme ukrainien ou de l’OTAN. Cela signifierait sinon que nos principes ne valent pas grand-chose.

Il n’est pas non plus vrai, comme on voudrait souvent le laisser entendre, que les organisations anarchistes d’Europe de l’Est ont toutes, sans exception, une position interventionniste dans ce conflit. Il est vrai que certaines fédérations (par exemple la fédération anarchiste tchèque) et quelques autres groupes se sont prononcés en faveur d’un soutien à la soi-disant « résistance ukrainienne ». Mais il y en a tout autant qui, à l’inverse, ont réitéré à plusieurs reprises leur internationalisme, leur défaitisme révolutionnaire, la position selon laquelle ils ne veulent soutenir aucun camp dans la guerre parce qu’ils sont les ennemis de tous. Nous avons déjà donné quelques exemples plus haut. Mais c’est le cas, par exemple, du texte minutieux « Antimilitarisme anarchiste et mythes sur la guerre en Ukraine »15, publié en tchèque par quelques anarchistes d’Europe centrale sur le blog de l’Initiative antimilitariste [AMI]16, et que nous avons à notre tour publié sur notre site dans la version italienne traduite par le site multilingue Třídní válka # Class War # Guerre de Classe, dans lequel sont démolit un par un les trop nombreux mythes que nous avons lus et entendus et qui ont tenté d’approuver l’intervention du côté de l’Ukraine et d’attaquer les positions antimilitaristes.

Il est évident que le sujet est difficile et sensible, et il est toujours facile, comme nous l’avons répété dans nos écrits précédents, d’adopter une position claire lorsque l’on se trouve de ce côté-ci du monde et que la guerre n’est qu’un écho lointain. Il est assez révélateur qu’en Ukraine, ainsi que dans les pays satellites de la Russie où siègent les gouvernements fantoches de Poutine, comme le Kazakhstan et le Belarus, mais aussi en Russie même, tous les membres des groupes anarchistes, indépendamment de ce qu’ils pensent de la participation à la guerre, s’accordent à dire que la Russie de Poutine est bien pire qu’un gouvernement démocratique par ailleurs déplorable. Il faut dire que là-bas, Poutine et les dictateurs des pays qui lui sont alliés, ils les connaissent mieux que nous.

Nous avons toujours dit que l’attitude des anarchistes ukrainiens, bien que nous la considérions comme une erreur stratégique majeure, nous pouvons la comprendre. Nous ne comprenons toutefois pas la propagande en faveur de la « résistance ukrainienne » tant vantée, qui, au-delà de la terminologie romantique faisant référence à la résistance contre le nazisme, n’est rien d’autre que l’enrôlement dans l’armée de l’État ukrainien, faite par les anarchistes occidentaux, et parmi eux par certains représentants italiens.

Quand on entend un anarchiste occidental, ou encore mieux italien, dire qu’il est commode de juger à partir d’une position comme la nôtre, parce que nous n’avons pas de missiles et de chars dans notre jardin, on aimerait un peu d’honnêteté : ceux qui nous critiquent ici en Italie ne se sont pas armés, et ne sont pas partis sac au dos, se battre en Ukraine. Si notre position est taxée d’idéologique parce qu’elle se forme loin des missiles, on peut en dire autant de la position inverse, par exemple celle de l’éditeur du livre de Malamente, qui semble approuver le massacre des anarchistes pour défendre l’État ukrainien mais ne va pas directement s’enrôler et se battre sur le front, ce qui serait au moins cohérent.

La vérité, à notre avis, c’est qu’au contraire, la distance permet parfois d’être objectif et de regarder les choses sans le poids de l’urgence et de l’extrême émotivité. Sinon, toute opinion, sur quelque sujet que ce soit, ne devrait être valable que si elle se réfère à l’expérience privée de chacun et s’y limiter. Ce faisant, on finirait par se priver de la capacité d’analyser ce qui se passe dans le monde et de donner une explication à différents événements qui, s’ils étaient laissés à eux-mêmes, en tant qu’événements sans rapport avec le contexte général, ne nous apprendraient pas grand-chose sur la dynamique d’ensemble. Nous finirions par être détachés de la totalité des événements et attirés uniquement par le particulier. Se précipitant ainsi de la tare de l’universalisme à la partialité d’un relativisme justificatif.

Que Poutine soit un despote meurtrier, qu’il gouverne la Russie par la terreur, qu’il soit un admirateur de fascistes antisémites comme Ivan Iline17 ou l’eurasianiste Alexandre Douguine18, qu’il soit un nostalgique de l’époque des tsars, un adorateur des valeurs de l’Église orthodoxe, un répresseur des minorités ethniques et des droits des personnes LGBT, et un financier des mouvements néo-fascistes et souverainistes à travers l’Europe, nous le savons très bien.

Que la stratégie de Poutine ne soit pas dictée par le seul syndrome d’encerclement de l’OTAN19, mais par sa volonté de subordonner les pays de l’ancien bloc soviétique et d’étendre son territoire dans des zones riches en matières premières à extraire et disposant d’importants débouchés maritimes, nous le savons aussi. Nous savons que la propagande russe a utilisé les habitants du Donbass pour justifier l’invasion, accusant l’Ukraine de « génocide » alors qu’aujourd’hui c’est l’armée russe qui rase les villes et les villages de cette même région. Comme nous savons qu’avec l’énorme arsenal d’ogives nucléaires qu’elle possède, le récit de la Russie présentée comme la victime prédestinée de l’OTAN est difficilement défendable.

Nous ne sommes pas de ces étranges « anti-impérialistes » à sens unique – comme certains personnages appartenant à la gauche nostalgique du temps de baffone [NdT : « grosse moustache », expression populaire pour désigner Staline], qui ne s’en prennent qu’à l’OTAN – qui pensent que la Russie de Poutine n’est pas un État impérialiste. Car on se souvient bien de l’annexion de la Crimée, du bombardement d’Alep pour défendre le régime d’Assad (avec à la clé quelque 6 000 civils tués) et de l’ingérence en Libye pour soutenir le général Haftar. Il conviendrait également de revenir sur l’histoire récente de la présence des forces militaires russes en Afrique, continent où la Fédération gagne du terrain pour conquérir des sphères d’influence et des matières premières en échange d’armes, dans une logique colonialiste concurrentielle mais tout à fait similaire à celle des pays occidentaux. Comme on le sait désormais, en Afrique centrale, comme cela s’était déjà produit en Syrie, en Libye, au Mali20 et dans le Donbass, et maintenant aussi dans la guerre en Ukraine, la Russie a opéré par l’intermédiaire de la tristement célèbre brigade de mercenaires Wagner, dont les fondateurs sont le néonazi Dmitri Valerievitch Outkine et le riche homme d’affaires Evgueni Viktorovitch Prigojine. Il est tout simplement risible que Poutine lui-même joue la carte de la « dénazification » de l’Ukraine, puisqu’il la réalise avec… des néonazis !

Nous ne doutons pas du caractère prétentieux des justifications russes. Nous n’acceptons pas l’interprétation poutinienne selon laquelle l’Ukraine et la Russie sont une seule et même chose, une nation séparée qui doit être à nouveau unie. Non seulement parce que c’est faux, parce qu’à l’inverse au sein de la Fédération de Russie et de l’Ukraine elle-même, il existe différentes souches linguistiques et différentes minorités ethniques, généralement opprimées, mais aussi parce que c’est totalement indéfendable d’un point de vue éthique. C’est comme si l’Autriche envahissait le Tyrol du Sud et le revendiquait pour elle-même sur la base d’un ethnocentrisme linguistique, ou comme si le Portugal demandait l’annexion du Brésil. Il s’agit d’un pur nationalisme ethnocentrique utilisé comme une brèche par les États de toutes les époques pour entreprendre des actions militaires. Les anarchistes se moquent des frontières des États, si une communauté veut s’unir pour un intérêt particulier, ne serait-ce que l’appartenance à une même souche linguistique (bien que pour nous il ne devrait y avoir aucune frontière, pas même linguistique), faites-le en dehors de la logique de l’État, en dehors des frontières de l’institution étatique.

D’autre part, l’Occident n’est pas moins obscène, exprimant une russophobie exaspérée qui a visé, et continue de viser, les artistes et la culture russes. En mars 2022, il est même allé jusqu’à annuler un cours sur Dostoïevski à la Bicocca de Milan parce que… Dostoïevski est russe ! Comme si tous les Russes, même les morts, étaient coupables des atrocités commises par la déchéance humaine qu’est Vladimir Poutine.

La haine de Poutine – sacro-sainte, inévitable, nous ne nous lasserons jamais de le répéter – ne peut justifier la dérive militariste de certaines parties du mouvement [anarchiste], surtout dans des pays comme l’Italie. C’est précisément parce qu’ici nous pouvons raisonner à tête froide, sans être aveuglés par la haine partisane ou anéantis par la peur, que nous devrions pouvoir analyser la situation de manière plus posée, sans nous laisser aller à des positions émotionnelles qui ne mènent nulle part, si ce n’est à l’affrontement avec la partie du mouvement qui est restée constamment sur des positions antimilitaristes. Traiter les positions antimilitaristes comme abstraites et non concluantes ne nous rapproche pas d’un pouce de la réponse à la question que nous devrions poser. À savoir : comment se fait-il qu’une partie importante du mouvement anarchiste international ne se soit pas rangée du côté de la soi-disant « résistance ukrainienne », alors qu’elle déteste Poutine de tout son cœur et qu’elle condamne sa lâche invasion ? C’est une question qui nécessite une réponse qui va au-delà des accusations simplistes et parfois injustes avec lesquelles la partie « militariste » du mouvement blâme les antimilitaristes pour leur supposée « inertie » idéologique.

Une revendication des partisans du soutien armé à l’Ukraine affirme, en effet, que puisque la gauche et les anarchistes ont soutenu les combattants du Rojava, malgré le fait que les Kurdes syriens reçoivent une aide militaire des Américains, alors ils devraient également soutenir la « résistance du peuple ukrainien »… c’est-à-dire celle de l’armée ukrainienne. Par cette affirmation, il est noté, et explicitement reconnu, que la contribution du mouvement anarchiste au Rojava armé pendant la guerre civile syrienne a été beaucoup plus importante, même si les brigades YPG et YPJ ont été armées par des alliés occidentaux. Pourquoi cette différence ? Selon l’auteur, pour deux raisons principales, qui sont ensuite les raisons qui donnent une réponse à la question posée précédemment, à savoir pourquoi une partie importante du mouvement anarchiste ne s’est pas ouvertement rangée du côté de la « résistance ukrainienne ». Première raison : que les Américains cherchent à faire leur beurre en Syrie pour déstabiliser le gouvernement du despote Bachar el-Assad, soutenu par son ami Poutine, était clair, mais les milices kurdes étaient néanmoins perçues comme ayant une grande autonomie politique par rapport à ceux qui leur fournissaient des armes. Deuxième raison, la plus importante : le soutien aux brigades internationalistes du Rojava s’est accru parce que, dans le nord de la Syrie, les combats et les livraisons d’armes étaient perçus comme nécessaires pour défendre et développer une idée et un projet de société libertaire, et non un État et/ou un régime capitaliste. Au Rojava, même aujourd’hui, avec toutes les difficultés et les contradictions de l’affaire, les gens ne vivent pas et ne meurent pas pour l’État syrien, ni pour l’établissement d’un nouvel État kurde. On ne défend pas un État contre l’attaque d’un autre État. On vit et on meurt pour montrer qu’une autre façon de concevoir et de mettre en œuvre l’organisation sociale est possible, au-delà et en dehors de l’État. Ce sont des différences non négligeables qu’il faut, selon nous, garder à l’esprit.

Il convient de le répéter : nous ne sommes pas opposés à l’envoi d’armes aux brigades de partisans qui opèrent sur le terrain de la manière la plus indépendante possible. Après tout, c’était aussi le cas pendant la Résistance italienne. Mais envoyer de l’argent, des armes, des équipements et peut-être même des combattants à des groupes qui n’opèrent pas de manière indépendante mais qui sont encadrés dans l’armée d’un pays en guerre, ce n’est pas la même chose que de soutenir, directement ou indirectement, des groupes partisans dont les positions idéologiques, les pratiques et les objectifs peuvent être partagés, précisément parce qu’ils conservent leur propre niveau visible d’indépendance.

Tout niveler par le bas en disant qu’il faut toujours être du côté des attaqués n’est pas un argument sérieux. Ceux qui nous accusent d’avoir des positions antimilitaristes abstraites à l’égard de la guerre en cours, parce que nous considérons comme une erreur la propagande et la mobilisation en faveur des segments du mouvement anarchiste enrôlés par l’État ukrainien, tombent à leur tour dans un abstractionnisme idéologique embarrassant, lorsque, à l’appui de leurs thèses, ils épousent le raisonnement selon lequel nous devrions nous tenir « aux côtés de l’attaqué contre l’agresseur ». Une telle platitude est une simplification qui vise essentiellement à ne pas répondre aux critiques et à se cacher sous une couverture justificationniste.

N’en faisons pas une question d’équidistance. Entre une armée d’agresseurs et la population affectée, il n’y a évidemment pas d’équidistance possible, même hypothétique. En ces termes, il est clair qu’il faut toujours être du côté de l’agressé. Mais nous ne prétendons pas que face à une agression, il ne doit pas y avoir de résistance. Nous croyons au plein droit d’une population à l’autodéfense, à la fois contre les tyrans internes et contre ceux qui viennent de l’extérieur. Dans ce cas précis, nous voulons le retrait inconditionnel des troupes d’invasion russes et la fin de la violence. Nous ne pensons tout simplement pas que la bonne façon de parvenir à cette défense, ou à cette résistance, soit de participer à une guerre dans les rangs de l’armée, en apportant de l’eau au moulin de l’État et du gouvernement. Laissez-moi vous dire que la rhétorique avec laquelle ils essaient de présenter la défense militaire de l’État ukrainien comme une résistance du peuple ne nous plaît pas du tout. Pour les anarchistes, mener une lutte partisane réellement indépendante, politiquement et militairement, aurait été bien plus approprié et légitimant. L’autodéfense armée, c’est précisément se défendre soi-même. Si la défense est assurée par une armée, il ne s’agit plus d’autodéfense, mais d’une délégation au pouvoir étatique. C’est même évident à rappeler. Ainsi, lorsque nous écrivons : « ni avec l’OTAN, ni avec la Russie » ou « ni avec Zelensky, ni avec Poutine », il ne s’agit pas pour nous (nous ne parlons pour personne d’autres) de soulever des questions d’équidistance entre la population agressée et l’armée agresseuse. Vouloir présenter la question en ces termes est mesquin et malhonnête.

Une chose que nous avons toujours reconnue, c’est la légitimité de se défendre en cas de danger. Il est clair que c’est la population civile qui est en danger, menacée par les troupes de Poutine, souvent de pauvres conscrits eux-mêmes, dans de nombreux cas enrôlés de force et jetés au front. Que les anarchistes ukrainiens veuillent défendre les maisons et les installations civiles essentielles à la vie des communautés, par exemple les cliniques et les installations médicales, ne nous semble pas obscène. Certes, dans un contexte de guerre réelle, les rigidités idéologiques formelles font souvent place aux dures réalités, les choses ne sont jamais faciles à expliquer, les contradictions sont toujours présentes. Mais c’est justement parce qu’il y a des groupes qui ont choisi d’agir différemment que nous nous sentons plus d’affinités avec ceux qui agissent de manière autonome pour aider les civils et soutenir les déserteurs des deux camps.

Essayons d’éviter le simple supporterisme, qui nous fait nous ranger – souvent de loin – d’un côté ou de l’autre, et simplifier les raisonnements à l’extrême au risque d’oublier qui nous sommes et ce que nous voulons.

Qui se range du côté de l’agresseur ? Qui, sinon les staliniens et les tendances eurasianistes du néofascisme, qui avancent des théories géopolitiques pour accompagner la sympathie pour le système de valeurs poutinien – homophobie, traditionalisme, autoritarisme – considéré comme proche du leur ? Personne d’autres.

Tous, en effet, sont en paroles « avec le lésé contre l’agresseur ». Mais cette belle phrase, rhétorique à souhait, ne fait rien bouger. D’abord parce que les agressés, en l’occurrence les Ukrainiens, sont une population qui, comme toutes les autres populations du monde, subissent intérieurement des divisions sociales dues aux différentes classes qui la composent. En clair, tout le monde ne subit pas la guerre de la même manière : ceux qui étaient pauvres avant la guerre le sont encore plus aujourd’hui, et plus le conflit durera, plus ils le seront. Si un missile tombe sur un immeuble résidentiel habité par des pauvres ou sur un bâtiment gouvernemental provoquant un massacre de ministres, ce n’est pas la même chose pour nous. Pour ceux qui défendent abstraitement « les attaqués », les pauvres et l’État ukrainien deviennent la même chose. Deuxièmement, si, faute de définir le terme « attaqué », on finit par ne pas faire les bonnes distinctions, pensant défendre un « peuple ukrainien » homogène et indistinct, consciemment ou inconsciemment, on fait le jeu de l’État et donc du nationalisme qui vise à mettre en avant ce fameux « intérêt collectif » qu’en tant qu’anarchistes, nous devrions bien savoir qu’il ne peut pas exister.

L’intérêt de l’Etat ukrainien est de gagner la guerre ; l’intérêt des pauvres est de parvenir à la paix le plus rapidement possible, ce qui signifie la fin du danger immédiat. Au-delà des tentatives des propagandistes de la guerre, les deux intérêts ne sont pas liés l’un à l’autre, pas du tout. Si nous voulons voir les choses sous le bon angle : l’État ukrainien, comme nous l’avons déjà répété, veut poursuivre le conflit non seulement pour récupérer les régions occupées à l’est, mais aussi pour récupérer la Crimée, que la Russie a annexée par la force en 2014. Est-ce une bonne raison pour que les anarchistes, ou les pauvres recrutés de force dans les rues, se battent, tuent et meurent ? La souveraineté ukrainienne sur les territoires perdus ? Vraiment ?

Au contraire, les anarchistes devraient, si ce n’est pas aujourd’hui, du moins demain, se connecter avec les personnes vivant dans ces régions et développer des voies organisationnelles communes, indépendamment des frontières, de la langue et – disons-le en passant – indépendamment de la guerre actuelle. Comment peut-on penser que les objectifs et les intérêts de l’État ukrainien sont les mêmes que ceux du prolétariat ukrainien ? Tout comme les Russes ne sont pas l’État russe, les Ukrainiens ne sont pas l’État ukrainien. En quoi une guerre pour la conquête de frontières perdues intéresserait-elle les anarchistes ? On nous dit, une fois de plus, que ce n’est pas la reconquête des frontières qui pousse les anarchistes à s’engager mais le désir de vaincre les « agresseurs » par la seule option qui semble possible, celle de dresser une armée contre une autre. Comme si c’était si différent. Comme si l’État ukrainien n’était pas lui-même hier un agresseur de sa classe la plus pauvre. Certes, mais les agresseurs extérieurs sont pires, ils représentent la quintessence de l’agression, et c’est pourquoi il faut les vaincre, les anéantir, ne leur laisser aucune chance. Nous ne pouvons rien faire, la peur de tomber sous le joug d’un régime infiniment plus brutal flétrit nos pensées et toutes les possibilités d’action. D’abord nous gagnons la guerre et ensuite nous faisons la révolution anarchiste… en sommes-nous sûrs ?

Les apories, les défections, les oublis engendrés par la guerre sont nombreux. Ainsi, on oublie généralement, à côté des futilités idéologiques lancées en l’air, qu’en plus des volontaires qui se pressent pour s’enrôler, des deux côtés, les forces de l’État enrôlent de force, arrachant en pleine rue au gré de leurs promenades, des gens qui serviront de chair à canon contre leur gré. On oublie, ou on fait semblant d’oublier, qu’en ce qui concerne l’armée russe, il n’y a pas que les mercenaires sanguinaires de Wagner. Poutine a jeté sur le front, en première ligne, des gens ordinaires et pas seulement des soldats professionnels, même des jeunes gens recrutés à la dernière minute, sans entrainement, issus des minorités ethniques les plus pauvres. Tuer ces malheureux n’a rien d’héroïque, il faut les inviter à déserter, leur offrir un véritable point d’appui autre que la détention dans une prison militaire, construire des réseaux de solidarité pour aider ces personnes à échapper aux griffes de l’armée. De tels réseaux semblent heureusement exister, mais la russophobie et le nationalisme dont font preuve les institutions ukrainiennes, en mettant tous les Russes dans le même sac que leur gouvernement, empêchent et entravent une issue satisfaisante. Ne pas combattre cette attitude est une autre erreur stratégique évidente pour ceux qui veulent élargir le front internationaliste. La priorité a été donnée à la guerre, à la participation aux côtés de ces mêmes institutions, reléguant au second plan la solidarité entre les individus au-delà des divisions et des frontières existantes. Mais la guerre est un instrument meurtrier pour créer des ennemis, elle ne peut pas conduire à une société plus juste et plus libre, encore moins préfigurer l’anarchie. Même lorsque la guerre sera terminée, elle laissera en héritage une société militarisée, méfiante et malfaisante. Une société qui se cherchera certainement encore de nouveaux ennemis, compte tenu de l’esprit dans lequel elle se trouvera. Que les anarchistes qui trahissent leurs principes en participant à la guerre aujourd’hui prennent garde, car ils pourraient se retrouver demain dans ce rôle inconfortable.

Comment le conflit pourrait-il être résolu ? Certains anarchistes ont justifié leur décision de soutenir les forces militaires ukrainiennes, par une aide économique et un soutien militaire, jusqu’à se battre eux-mêmes, en disant que ce n’est que si l’armée ukrainienne gagne la guerre qu’il y aura une chance de faire revivre les droits civils et sociaux. Si la Fédération de Russie gagne, au contraire, selon de nombreux commentateurs, il y aura une chute dans l’obscurantisme et des conséquences non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour le reste de l’Europe, voire du monde.

Nous voyons les choses un peu différemment. Nous ne doutons pas que le régime de Poutine soit pire que celui de Zelensky à bien des égards, et il est certain qu’une victoire russe signifierait le renforcement à la fois en Ukraine et en Russie du despotisme de Poutine. Mais pourquoi, dans tous les cas, rejoindre l’armée ukrainienne, en soutenant et en renforçant l’un des deux camps ? Nous n’arrivons pas à comprendre comment les anarchistes qui défendent cette position pensent obtenir quoi que ce soit en soutenant leur gouvernement.

Faisons des conjectures. Supposons que l’armée ukrainienne remporte la guerre, couronnant l’aide apportée par les gouvernements occidentaux via leur technologie militaire. Supposons également que le gouvernement ukrainien parvienne à reprendre toutes les régions et à rétablir les frontières qui existaient avant 2014. Pensons-nous vraiment que cela n’entraînera pas un renforcement du régime de Zelensky, dans une optique nationaliste et patriotique ? Qui pourrait critiquer, dans ce cas, l’homme de la victoire, le David contre Goliath ? C’est déjà le cas aujourd’hui, comme l’écrivent les anarchistes russes du groupe Avtonom.org : « La pire chose que Poutine ait faite en Ukraine, c’est de réconcilier les autorités avec le peuple. De l’objet d’une critique universelle, le président s’est transformé en Charles de Gaulle ukrainien. »21

De plus, comme nous l’avons déjà dit, la victoire ukrainienne s’accompagnerait de mesures économiques anti-prolétariennes imposées au pays, que les alliés occidentaux décideront et feront approuver par le gouvernement en échange de leur aide désintéressée : reconstruction, travaux publics, octroi de prêts et rachat d’entreprises. Il ne faut pas oublier que le gouvernement ukrainien, profitant de la guerre, a déjà promulgué une nouvelle législation antisyndicale et une loi restreignant les « droits des travailleurs »22. Que se passera-t-il une fois la guerre gagnée et l’Ukraine accrochée au train de l’UE et des États-Unis, lorsque les alliés d’hier exigeront la promulgation de lois toujours plus libérales, y compris dans le domaine du travail ? Ce qui se passera, c’est que nous aurons la classique législation faites de larmes et de sang en échange de l’aide reçue pendant le conflit et du travail de reconstruction qui s’ensuivra. Les anarchistes interventionnistes d’aujourd’hui croient-ils alors que s’ils se rebellaient demain et protestaient contre ces mesures, le gouvernement les traiterait avec des gants en guise de reconnaissance pour les services rendus à la nation sous les armes ? Il est plus probable que le gouvernement ukrainien utilisera le bataillon Azov contre le nouvel ennemi, non plus extérieur, mais cette fois intérieur : ces mêmes anarchistes qui, une fois débarrassés de leurs uniformes de camouflage et ayant accompli leur tâche de défense de l’État, ne seront plus qu’une nuisance dont il faudra se débarrasser.

Supposons plutôt que la victoire ukrainienne soit « mutilée »23. Supposons qu’en plus de la pauvreté endémique, des destructions d’après-guerre, des perturbations du secteur public et des mesures de sang et de larmes, comme cela est très probable, l’armée ukrainienne n’ait pas réussi à reconquérir certaines régions, par exemple le Donbass ou la Crimée. Le fort ressentiment des nationalistes se matérialiserait alors, comme il l’a déjà fait dans le cas de l’Italie, sortie victorieuse de la Première Guerre mondiale mais frustrée par les Alliés dans sa volonté de faire reconnaître sa souveraineté sur Fiume [NdT : Rijeka] et la Dalmatie. Le sentiment d’avoir combattu et d’être mort en vain, en perdant la souveraineté de certains territoires, combiné à la croissance de l’insatisfaction sociale, provoquera immanquablement des vagues de protestation, qui renforceront l’extrême droite. Les anarchistes militaristes qui, jusqu’à la fin de la guerre, auront suivi le gouvernement, acceptant sans broncher la discipline et la rigueur, sans chercher à construire une force capable de rivaliser avec les fascistes et de mener les protestations futures, quel rôle et quelle crédibilité auront-ils face aux vagues de colère et de mécontentement fomentées par les fascistes contre l’autorité de Zelensky ?

Non, les anarchistes auraient dû se mettre immédiatement à la tête d’un mouvement coordonné de brigades populaires qui, lors de l’invasion de l’Ukraine par Poutine le 24 février 2022, aurait fait de l’autonomie absolue par rapport à l’armée officielle une condition de la première demande d’armement du gouvernement. Un mouvement armé qui ne renoncerait pas, sous prétexte de discipline de guerre, à la critique de l’Etat et à ses propres prérogatives révolutionnaires. Demander des armes, exiger des armes, mais pour défendre le développement de sa propre projectualité, non pour défendre l’Etat, non pour rétablir ses frontières. Impossible ? Peut-être, mais au moins, des milices vraiment populaires, vraiment autonomes par rapport à l’État, où l’élément anarchiste ait été clairement reconnaissable, auraient facilement gagné la sympathie et le soutien du mouvement anarchiste international, qui aurait alors envoyé de l’argent, des armes et des militants qui auraient afflué sur place. Si tout cela n’a pas eu lieu, ou n’a eu lieu que partiellement et confusément, c’est uniquement en raison de l’indiscernabilité entre les objectifs de l’État ukrainien et ceux des anarchistes qui se sont portés à sa défense. En effet, quelle stratégie à moyen ou long terme les anarchistes interventionnistes proposent-ils, si ce n’est l’enrôlement actuel dans les rangs de l’armée pour repousser les envahisseurs ? Pourquoi cette stratégie intéresserait-elle les anarchistes d’autres régions du monde ? En cas de victoire ukrainienne, pourquoi serait-ce les anarchistes qui en profiteraient, et non le gouvernement de Zelensky qui a mené et dirigé la campagne militaire en premier lieu, sous l’œil vigilant des alliés, ou non les fascistes dans le cas de ce que nous avons supposé plus haut ? A ces questions, à ces doutes, nous ne trouvons aucune réponse convaincante de la part de ceux qui prétendent qu’un nouvel âge d’or s’ouvrirait avec la victoire ukrainienne.

Une autre justification avancée par ceux qui soutiennent la partie ukrainienne, une justification qui, à notre avis, est insuffisante, consiste à présenter la guerre actuelle comme un conflit entre le fascisme et la démocratie, en substance une réédition de ce qui a été dit de la Seconde Guerre mondiale. À notre avis, cependant, on ne peut pas simplement évoquer la théorie d’un nouvel Hitler – c’est-à-dire Poutine – pour considérer que la guerre menée contre le nouveau « mal absolu » est une guerre « juste ». Il s’agit là, comme d’habitude, de simplifications qui ne nous disent rien sur les véritables intérêts qui sous-tendent le déclenchement d’un conflit, lesquels concernent aussi des motivations idéologiques (il y en a toujours) mais sont beaucoup plus matériellement liés à des questions économiques et géopolitiques. Il suffit de dire que même les partisans de Poutine présentent la guerre en termes de bien et de mal, les parties étant clairement inversées, et que les mêmes hauts responsables russes affirment que le gouvernement de Kiev est un gouvernement « nazi ».

Il est vrai, cependant, que ce conflit armé ressemble davantage à la Première Guerre mondiale qu’à la Seconde. Lors de la Première Guerre mondiale, qui était certes aussi un conflit inter-impérialiste pour le partage des colonies, la quasi-totalité de la gauche européenne – à quelques exceptions près, et l’on se souvient ici des socialistes italiens – a soutenu les raisons des alliés contre les empires centraux. Les premiers sont décrits comme porteurs de démocratie (il s’agit de la France et de l’Angleterre, grands pays colonialistes de l’époque, alliés à la Russie tsariste), tandis que les seconds sont qualifiés de barbares et de bêtes (l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman). Le nazisme n’existait pas encore, sinon on les aurait appelés nazis. La victoire des « démocraties » et la défaite du méchant de l’époque – la machine militariste représentée par l’empire allemand – n’ont cependant pas rétabli la paix, mais un apaisement forcé qui, en fait, a humilié la nation vaincue, l’Allemagne, avec des dettes de guerre et de graves pertes de territoire, et a donné lieu à la croissance exponentielle du ressentiment nationaliste et du mouvement hitlérien qui conduira plus tard au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, ce qui nous montre que l’histoire peut réserver de très mauvaises surprises aux nations vaincues24.

Cela devrait émousser l’optimisme facile de ceux qui espèrent que la défaite de la Russie dans la guerre d’Ukraine conduira à l’éclatement d’une révolution dans ce pays, comme celle qui s’est produite en 1905 après la défaite de l’armée tsariste à la suite de la guerre russo-japonaise. S’il n’y a pas aujourd’hui de signes d’un mouvement révolutionnaire au sein de la Fédération de Russie, par exemple pour imposer un cessez-le-feu et un retrait de la guerre, il est difficile qu’une révolution se produise du jour au lendemain en cas de défaite. Évidemment, nous espérons nous tromper, nous aimerions bien voir Poutine la tête en bas [NdT : référence au traitement réservé à Mussolini après son exécution]. Mais en cas de défaite de la Russie, un coup d’État des oligarques est plus envisageable qu’une révolution sociale.

Dans une guerre, il y a toujours un régime qui est pire ou meilleur qu’un autre, même s’il est juste un peu pire ou un peu meilleur. Et alors ? Nous aussi, nous disons avec Errico Malatesta :

« Il ne fait pour moi aucun doute que la pire des démocraties est toujours préférable à la meilleure des dictatures, ne serait-ce que d’un point de vue éducatif. Certes, la démocratie – le prétendu gouvernement du peuple – est un mensonge mais le mensonge ligote toujours un peu le menteur et limite son bon plaisir. Certes, le « peuple souverain » est un souverain de théâtre, un esclave avec une couronne et un sceptre de carton-pâte ; mais se croire libre, même si on ne l’est pas, vaut toujours mieux que de se savoir esclave et d’accepter l’esclavage comme quelque chose de juste et d’inévitable.

La démocratie est un mensonge, c’est une oppression ; c’est une oligarchie en réalité, c’est-à-dire le gouvernement d’un petit nombre au profit d’une classe privilégiée. Nous pouvons la combattre, nous, au nom de la liberté et de l’égalité, mais pas ceux qui l’ont remplacée ou qui veulent la remplacer par quelque chose de pire. »

Aujourd’hui, cependant, il ne s’agit pas de compter les méfaits de Poutine, à qui nous souhaitons une mort prochaine et douloureuse, ni de choisir entre deux maux celui qui est le moins grave. Il s’agit de savoir si les anarchistes qui soutiennent l’effort de guerre de l’Ukraine agissent conformément aux idéaux anarchistes ou s’ils commettent au contraire une bévue. Nous ne parlons pas, bien sûr, du travail louable de ceux qui font de leur mieux pour apporter aide et secours, mais, comme nous en avons longuement débattu, du choix de ceux qui ont décidé de rejoindre les forces de défense territoriale et l’armée ukrainienne et, de surcroît, de soutenir politiquement ce choix. Et aussi parce que nous devrions nous rappeler que la phrase de Malatesta, qui n’est presque jamais citée dans son intégralité, est la suivante :

« Nous ne sommes pas pour la démocratie, entre autres raisons parce que, tôt ou tard, elle mène à la guerre et à la dictature ; pas plus que nous ne sommes pas pour la dictature, entre autre parce que la dictature fait désirer la démocratie, en provoque le retour et tend ainsi à perpétuer cette oscillation de la société humaine entre une franche et brutale tyrannie et une prétendue liberté fausse et mensongère.
Donc : guerre à la dictature et guerre à la démocratie. »25

Pour en venir à une autre petite chose qui nous met vraiment en colère, nous avons trouvé terrible de lire la pétition que certains « interventionnistes » de gauche ont adressée à l’Union européenne, choisissant d’aborder la demande de reconnaissance du statut de réfugié politique pour les déserteurs de l’armée russe et non pour ceux du gouvernement ukrainien. Nous ne pouvons l’accepter. La bataille doit être menée pour tous, déserteurs russes et ukrainiens. Demander le statut de réfugié uniquement pour les premiers et le refuser aux seconds ressemble à une nouvelle propagande partisane. Nier l’existence des déserteurs ukrainiens eux-mêmes, afin de corroborer le mythe de la résistance héroïque du peuple, comme l’ont fait certains promoteurs d’un anarchisme douteux désormais en route vers d’autres rivages – allant même jusqu’à écrire que les frontières ukrainiennes n’ont jamais été fermées et que chacun est libre de quitter le pays, opérant une véritable mystification de la réalité et oubliant la conscription forcée et la loi martiale – nous fait même rire face à une telle effronterie. On a tendance à suggérer que tous les Ukrainiens sont pour la poursuite de la guerre jusqu’au bout, jusqu’à la défaite de Poutine, et qu’il n’y a pas de déserteurs. Il y a une tendance à utiliser cette propagande patriotique indécente même dans les rangs anarchistes26. Mais même en supposant, de manière absurde, que la majorité de la population ukrainienne veuille s’enrôler et poursuivre la guerre, pourquoi les anarchistes ne soutiendraient-ils pas les déserteurs ukrainiens ? Même les anarchistes se conforment désormais à la dictature du nombre, au régime de la majorité ?

Osons maintenant une petite provocation. Pourquoi les anarchistes militaristes, ceux qui passent leur temps à soutenir et à envoyer de l’argent pour acheter des armes aux résistants ukrainiens, n’ont-ils pas fait preuve de la même solidarité acharnée avec les Afghans attaqués par les États-Unis à l’époque ? Pourquoi n’ont-ils pas envoyé de l’argent pour les armer eux aussi ? Pourquoi la résistance de l’armée ukrainienne serait-elle différente de celle des milices afghanes ? Franchement, nous ne comprenons pas. Il y a un facteur de différence dans la résistance ukrainienne, par rapport aux cas mentionnés, que nous n’arrivons pas à saisir. Est-ce peut-être parce qu’il y avait de méchants talibans et islamistes là-bas ? Pourtant, nous oublions rapidement les nazis ukrainiens. La faute nous incombe peut-être de ne pas entrevoir les mirages de la libération que promet ce que l’on appelle la « résistance ukrainienne ». S’il ne s’agit que de la résistance des agressés contre les agresseurs, les milices afghanes étaient elles aussi dans le vrai.

Et alors ? Il doit donc y avoir d’autres motivations que le simple fait de se tenir aux côtés des attaqués contre les agresseurs ! Si un groupe d’antifa matraque une bande de néo-nazis après les avoir débusqués dans leur trou, devons-nous nous ranger du côté de ces derniers parce qu’ils sont attaqués ? Il est clair que nous avons besoin d’analyses beaucoup plus solides, qui ne peuvent ignorer les raisons d’un affrontement, les acteurs de l’affrontement, leurs pratiques réelles et leurs objectifs ultimes. Comme il y a toujours quelqu’un qui commence le premier, il n’est pas très intelligent de se baser uniquement sur cet aspect pour décider quel camp choisir. Il existe des situations où la raison est du côté de l’attaquant, comme dans le cas de l’attaque des fascistes. Il y a au contraire des cas où ce sont les deux camps qui ont tort, ou du moins qui n’ont pas raison. Et puis il y a des affrontements qui transcendent la raison, parce qu’ils impliquent des États, et comme il est dans la nature des États d’entrer en conflit avec d’autres États pour diverses raisons – domination territoriale, recherche de nouveaux marchés, questions économiques, gisements de pétrole, achats et ventes d’armes, etc. Ainsi, quoi qu’en disent nos amis militaristes-anarchistes, ne se réclamer ni du gouvernement russe, ni du gouvernement ukrainien, ni du bloc des pays alliés à Moscou, ni de l’OTAN, n’est pas une manière habile et idéologique de se donner bonne conscience, mais la seule option possible pour des individus qui se disent révolutionnaires et anarchistes. Car nous pouvons convenir que Poutine, dans l’état actuel des choses, représente une menace réelle bien au-delà du simple contexte territorial dans lequel le conflit fait rage, mais nous sommes également conscients que le renforcement de l’État ukrainien et de l’OTAN n’est ni une bonne idée ni une bonne affaire pour l’avenir.

L’invasion russe a relancé la dynamique militariste des nations, la course aux armements et les investissements dans l’industrie de guerre, et a donné un nouveau souffle à l’OTAN après des années de stagnation où les différents pays se demandaient si un appareil de défense atlantique lié au passé avait encore un sens. Aujourd’hui, certains pays envisagent même de réintroduire la conscription militaire obligatoire.

En plus de produire eux-mêmes des armes, les pays parient sur des importations étrangères massives27. C’est ce que révèle le dernier rapport28 sur les transferts d’armes dans le monde de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) : les États européens ont augmenté leurs importations d’armes majeures de 47% au cours d’une période de cinq ans, comprise entre 2018 et 2022. Les États européens qui sont également membres de l’OTAN ont connu une augmentation encore plus importante, augmentant leurs importations d’armes de 65% au cours de la même période.

Au cours des trente dernières années, les États-Unis et la Russie ont été les deux premiers exportateurs d’armes au monde (la France, la Chine et l’Allemagne viennent ensuite). Mais alors que la part des États-Unis dans les exportations mondiales d’armes est passée de 33% à 40% (c’est-à-dire qu’ils représentent 40% des transactions mondiales d’armes), la part de la Russie a chuté de 22% à 16%. Il n’est pas étonnant qu’après l’invasion russe, l’Ukraine soit devenue le troisième plus grand importateur d’armes au monde, après le Qatar et l’Inde29, ce qui a en fait presque doublé les importations d’armes vers l’Europe en 2022. L’invasion russe en Ukraine « a provoqué une forte augmentation de la demande d’armes en Europe, qui n’a pas encore montré toute sa force et qui est susceptible de conduire à d’autres augmentations importantes », a déclaré Pieter Wezeman, co-auteur du rapport du Sipri. L’Ukraine mise à part, la croissance des importations européennes atteindra encore +35% en 2022, selon les données du Sipri.

Les pays visent, chacun à leur manière, à réarmer leurs armées. Il faut dire que la voie du réarmement est tracée depuis avant le début de la guerre en Ukraine. L’ambition de dépenser au moins 2% du PIB en ce sens pour les pays de l’OTAN découle par exemple d’un accord de 2006 des ministres de la défense des pays membres de l’Alliance, qui a ensuite été confirmé et relancé lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement de 2014 au Pays de Galles, un objectif à atteindre d’ici 2024.

La Fédération de Russie, pour sa part, a augmenté le nombre de navires de guerre déployés en mer Noire, en mer d’Azov et en Méditerranée. À cela s’ajoute le fait que la Russie possède quelque 6 000 ogives nucléaires, dont 1 588 sont déjà déployées et opérationnelles, selon un rapport publié en février 2022 dans Iriad Review. Studi sulla pace e sui conflitti[Études sur la paix et les conflits]30.

Tôt ou tard, ces arsenaux, ces instruments de mort huilés au fil des ans, trouveront leur utilité. Certains pays sont déjà allés jusqu’à remettre des avions de combat à l’Ukraine. Pour l’instant, il s’agit de la Slovaquie et de la Pologne, qui ont acheté des Mig-29 de fabrication soviétique à l’Allemagne et les ont ensuite remis au gouvernement Zelensky. Leur rôle est de plus en plus décisif. Leur participation à la guerre est de plus en plus marquée. L’entrée en guerre d’autres pays est de plus en plus probable.

Alors que des personnes insensées et sans cervelle souhaitent une participation directe de l’OTAN au conflit, posons-nous la question suivante : où nous mènera la course aux armements des États ? La troisième guerre mondiale se prépare. Peut-être que la guerre en Ukraine n’en sera pas le déclencheur, peut-être que ce sera la prochaine guerre entre la Chine et les États-Unis pour la domination de Taïwan. En attendant l’inévitable, les arsenaux – y compris les arsenaux nucléaires – s’accumulent. Les anarchistes « interventionnistes » en sont-ils conscients ?

Il est toujours facile de parler d’attaquants et d’agresseurs. Qui est le coupable ? Nous pensons comme Ascanio Celestini, qui a écrit dans un de ses articles : « Est-ce l’OTAN qui élargit ses frontières ? Est-ce Poutine qui a misé sur sa propre force et tiré les ficelles en pariant sur la faiblesse américaine et les divisions de l’Europe ? Je pense que la faute en revient à ceux qui font de la politique avec des armes. »31

Les dépenses militaires, au niveau mondial, ont doublé depuis 2000 pour atteindre près de deux mille milliards de dollars par an. Et si nous regardons notre pays, nous nous rendons compte, comme nous l’avons déjà mentionné, que le budget du ministère de la défense pour 2022 avoisine les 26 milliards d’euros, soit une augmentation de 1,35 milliard d’euros. Le précédent gouvernement de Mario Draghi et du ministre de la Défense Lorenzo Guerini a soumis à l’approbation du Parlement un nombre sans précédent de programmes de réarmement (pas moins de 18). Le gouvernement actuel de Giorgia Meloni agit dans la même veine, par exemple en autorisant à nouveau l’envoi d’armes à l’Ukraine et en veillant à ce qu’il atteigne bientôt 2% du PIB à investir dans le secteur de la défense au sein de l’OTAN. Cela représenterait environ 38 milliards d’euros de dépenses par an. En outre, au cours des quatre dernières années, l’Italie a dépensé 2,4 milliards d’euros pour des missions militaires liées aux plateformes minières, aux oléoducs et aux gazoducs d’ENI. Comment peut-on penser que ces politiques de réarmement, mises en œuvre comme celle de l’Italie par d’autres pays, indépendamment des alliances auxquelles ils appartiennent, n’ont pas pour effet de relancer les tensions internationales entre les différents blocs ?

« À perfectionner constamment le matériel de guerre, à tendre continûment tous les esprits et toutes les volontés vers la meilleure organisation de la machine militaire, on ne travaille pas à la paix.
Aussi est-il naïf et puéril, après avoir multiplié les causes et les occasions de conflits, de chercher à établir les responsabilités à tel ou tel gouvernement. Il n’y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives. (…)

La vérité, c’est que la cause des guerres, de celle qui ensanglante actuellement les plaines de l’Europe, comme de toutes celles qui l’ont précédée, réside uniquement dans l’existence de l’État, qui est la forme politique du privilège.

L’État est né de la force militaire ; il s’est développé en se servant de la force militaire ; et c’est encore sur la force militaire qu’il doit logiquement s’appuyer pour maintenir sa toute-puissance. (…)

La propagande et l’action anarchistes doivent s’appliquer avec persévérance à affaiblir et à désagréger les divers États, à cultiver l’esprit de révolte et à faire naître le mécontentement dans les peuples et dans les armées.
À tous les soldats de tous les pays qui ont la foi de combattre pour la justice et la liberté, nous devons expliquer que leur héroïsme et leur vaillance ne serviront qu’à perpétuer la haine, la tyrannie et la misère. »32

Aujourd’hui, nous en sommes revenus à parler, ce qui est extrêmement inquiétant, de la menace nucléaire, de la bombe atomique… Nous avons replongé dans la peur d’une catastrophe imminente, d’un anéantissement total. Le bloc de l’OTAN et le bloc des pays alliés à la Russie et à la Chine ont mis en place ces dernières années, bien avant l’invasion russe, une série impressionnante de scenario et de manœuvres guerrières y compris nucléaires. Et pendant ce temps, les habitants de plusieurs États européens – dont l’Italie – se rendent dans les pharmacies pour s’approvisionner en comprimés de lithium afin de se prémunir contre le cauchemar d’une explosion nucléaire. Et l’Italie, faut-il le rappeler, est l’un des États européens qui n’a pas de plan antinucléaire.

Face à tout cela, il est inquiétant de constater que la solution proposée par certaines formations de gauche en Europe de l’Est, et même par certains anarchistes favorables à une union sacrée avec le gouvernement ukrainien, est le renforcement de l’OTAN ou, à défaut, la mise en place d’une armée européenne forte, ce « système de sécurité communautaire » que les partis de droite en Europe de l’Ouest réclament à cor et à cri33. Cela peut-il être la solution pour parvenir à un monde pacifique ? Nous pourrions tout aussi bien admettre la futilité substantielle de l’internationalisme prolétarien, de l’hypothèse révolutionnaire elle-même et de l’option anarchiste.

En soulevant ces questions, on nous accuse d’être des pacifistes abstraits qui n’apportent aucune proposition. Ce n’est pas le cas. Nous restons fidèles à notre position internationaliste de défaitisme révolutionnaire : soutien aux déserteurs sous toutes leurs formes et de toutes les manières, opposition à l’alliance patriotique entre le gouvernement et le mouvement anarchiste, utilisation du sabotage de l’industrie de guerre comme forme de lutte contre la guerre, lutte contre tous les impérialismes.

Pour notre part, nous n’aimons pas les photos d’anarchistes portant des uniformes de l’armée et des insignes avec des symboles et des drapeaux nationaux. Nous ne les aimons pas et nous ne les aimerons jamais. Si nous devons choisir un camp, nous choisissons d’être aux côtés de ceux qui aident les civils et non l’État, aux côtés des déserteurs des deux camps, aux côtés de ceux qui combattent la guerre là où ils vivent, aux côtés des travailleurs des ports de Grèce et de Gênes qui ont refusé de charger des bateaux remplis d’armes en route vers l’Ukraine, aux côtés des antimilitaristes de Tarente qui ont lancés des pierres sur un bateau de la marine34, avec ceux qui, partout dans le monde, ont manifesté contre le conflit et ont été dénoncés, arrêtés, jetés en prison pour cela, avec les camarades russes et biélorusses qui sabotent les lignes de chemin de fer pour le transport de l’armée et des armes, avec ceux qui brûlent les centres de recrutement, avec ceux qui, au lieu de tirer sur l’« ennemi », tirent sur leur propre commandant. En ce qui concerne l’Ukraine, il serait bon qu’à la fin de cette guerre – qui, espérons-le, se terminera bientôt – les anarchistes qui ont rejoint les unités de défense territoriale ne rendent pas leurs armes au nom de la reconstruction nationale, mais les gardent bien huilées et prêtes à l’emploi. La construction d’un mouvement anarchiste fort est la seule barrière contre les politiques libérales du gouvernement Zelensky et les incursions des milices néo-fascistes. Mais un mouvement fort parviendra-t-il à émerger là où il a été pulvérisé dans des diatribes sur les différents modes d’intervention pendant la guerre ? A la postérité d’en juger.

Piccoli Fuochi Vagabondi – Mars 2023