Ces pauvres riches qui ne veulent pas payer l’ISF et autres. Ils ne se mélangent pas avec les gens d’en bas mais veulent les diriger et les dépouiller
"La villa Montmorency, repaire des milliardaires apeurés
Cette enclave dorée du XVIe arrondissement de Paris abrite depuis des décennies les plus grandes fortunes françaises, des familles Lagardère et Dassault à celle des Desseigne-Barrière. Vincent Bolloré y règne aujourd’hui en maître, dans une ambiance ultra-sécurisée confinant à la paranoïa.
C’est un jeune homme à l’allure distinguée, dont la main droite est souvent prolongée d’une coupe de champagne. Sur son compte Instagram, il pose tout sourire sur les pistes de Megève (Haute-Savoie) en hiver, au bord des piscines de Saint-Tropez (Var) en été, aux côtés de ses ami·es dans une luxueuse propriété de la villa Montmorency le reste de l’année. Nous l’appellerons Valentin, mais il aurait tout aussi bien pu se prénommer Maxence, Anthony ou Paul-Henry.
Comme toutes les personnes résidant ou ayant résidé dans ce quartier fermé du XVIe arrondissement de Paris que Mediapart a contactées – et elles furent nombreuses ces dernières semaines –, Valentin n’a pas souhaité répondre à nos questions. La vie à la villa Montmorency, cet ensemble résidentiel créé en 1853 sur l’emprise d’une vaste propriété privée, et qui compte aujourd’hui une centaine de maisons de maître, reste l’un des secrets les mieux gardés de la bourgeoisie parisienne.
Rares sont ses habitant·es à poster des photos sur les réseaux sociaux en s’y localisant. Plus rares encore sont celles et ceux qui s’expriment sur le sujet. Le milliardaire Xavier Niel dit ne plus y vivre depuis des années, tout comme Grégoire Chertok, banquier d’affaires chez Rothschild, qui en outre ne s’exprime « jamais sur des questions relevant de la vie privée ». « Je ne souhaite pas échanger à ce sujet, non pas que des choses soient à cacher, mais simplement que cela relève de la vie privée », a également répondu le patron d’un groupe hôtelier de luxe, en déclinant notre sollicitation.
Cette discrétion est un héritage aussi ancien que les hauts murs d’enceinte qui entourent la villa Montmorency et empêchent les curieuses et curieux d’y jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil. Dans leur livre Sociologie de la bourgeoisie, paru aux éditions La Découverte en 2003, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot évoquaient déjà la « très grande discrétion » des propriétaires et du personnel « sur les noms des habitants » de ce quartier privé et ultra-sécurisé.
Plusieurs ont toutefois fuité dans la presse : quelques artistes, comme les chanteuses Sylvie Vartan, Mylène Farmer ou Céline Dion ; des hommes d’affaires, dont Alain Afflelou, l’homme de la deuxième paire de lunettes à 1 euro, ou Jean-Paul Baudecroux, le fondateur du groupe NRJ ; et de nombreux – très nombreux – rentiers. Ces dernières années, certain·es ont quitté cette enclave dorée, faisant craindre un « blues du millionnaire » aux Échos. Mais beaucoup sont restés.
Petites affaires entre voisins
C’est le cas de Vincent Bolloré, l’un des propriétaires les plus connus et les plus anciens de la villa Montmorency, que Vanity Fair présentait dès 2014 comme « le véritable maître des lieux ». Le milliardaire y habite depuis une quarantaine d’années, entouré de certains de ses enfants, dont son fils Yannick Bolloré, directeur général de Havas. Depuis 1983, date de sa première acquisition dans le quartier, il n’a cessé d’y multiplier les coups immobiliers, comme dans le business. « Il est aussi puissant à la villa Montmorency qu’ailleurs », confirme un élu du XVIe arrondissement.
Aujourd’hui, l’industriel breton ne sort quasi plus de son repaire, où il a également installé ses bureaux, « après avoir fait rehausser les grilles et installer des caméras de surveillance », écrit Le Nouvel Obs. C’est ici, dans l’hôtel particulier du numéro 51 du boulevard de Montmorency, qui abrite la holding familiale Compagnie de l’Odet, que Vincent Bolloré mène son entreprise en faveur de l’extrême droite, en recevant responsables politiques – Laurent Wauquiez, Aurore Bergé, Jordan Bardella, Gérald Darmanin, Éric Ciotti… – et autres personnalités influentes, notamment Pierre-Édouard Stérin, dont il partage les obsessions catholiques et identitaires.
La villa abrite une vie mondaine et assure un entre-soi presque comparable à celui que l’on peut trouver dans un cercle.
Nombre de discussions se concluent à deux pas de la porte d’Auteuil. Nombre d’affaires aussi. En témoigne l’opération qui avait permis à Arnaud Lagardère de se maintenir à la direction de son groupe en 2020. Endetté et affaibli, l’entrepreneur avait à l’époque confié à Grégoire Chertok le soin de trouver des alliés parmi les grandes familles françaises. Comme l’avait raconté Le Monde, le banquier de Rothschild n’avait pas eu besoin d’aller très loin pour remplir sa mission : pendant le confinement, il lui avait suffi de mettre ses voisins en contact.
Au fil du temps, les allées arborées de la villa Montmorency ont attiré les plus grandes fortunes et vu grandir héritiers et héritières. C’est notamment le cas des familles Lagardère et Bolloré, donc, mais aussi des Dassault ou encore des Desseigne-Barrière. Un tout petit monde dont les happy few se connaissent, se croisent et s’entraident naturellement. « La villa abrite une vie mondaine et assure un entre-soi presque comparable à celui que l’on peut trouver dans un cercle », peut-on lire dans le livre Sociologie de la bourgeoisie.
Dans un entretien accordé à Libération en 2016, Monique Pinçon-Charlot avait même parlé d’un « phénomène de microségrégation » au sein d’un XVIe arrondissement lui-même dominé par un « entre-soi bourgeois ». La droite a toujours été puissante dans cette partie de l’Ouest parisien : aux municipales de 2020, Francis Szpiner l’avait emporté avec 76,20 % des suffrages exprimés, tandis que Nicolas Sarkozy engrangeait 78 % au second tour de la présidentielle – pourtant perdue – de 2012.
Le nom de l’ancien président de la République est souvent associé à celui de la villa Montmorency, alors qu’il n’y vit pas vraiment. Un temps hébergé par son ami Dominique Desseigne, ex-PDG du groupe Barrière qui a lui aussi refusé d’échanger avec Mediapart (« Je n’ai pas envie de rentrer dans cet article », a-t-il poliment décliné), Nicolas Sarkozy habite en réalité dans un hôtel particulier dans une rue mitoyenne.
Des propriétés à plusieurs millions d’euros
D’ailleurs, la plupart des politiques ne se bousculent pas pour acquérir un bien villa Montmorency. « J’y ai visité une maison, mais je me suis finalement dit que ce n’était pas une bonne idée, confie l’élu du XVIe cité plus haut. Je nierais d’avoir dit ça, mais ça fait quand même “ghetto de riches”… » De fait, comme le montrent les photos de Valentin, notre jeune fêtard croisé sur Instagram, le mode de vie des résident·es ne colle pas à l’image « anti-bling-bling » dont souhaitent se parer les élu·es.
Des soirées masquées façon Eyes wide shut en référence au film de Stanley Kubrick, d’immenses tables en marbre couvertes de chandelles et de grands crus, des jardins parsemés de roses, de vastes piscines d’intérieur, des salons chargés de tentures, de livres, de velours et d’œuvres d’art... Les propriétés qui s’étalent sur les six hectares de l’enclave dorée ne sont pas à la portée de tous les comptes en banque. Et les rares annonces immobilières affichent des chiffres à rallonge.
À titre d’exemple, l’agence Sotheby’s International Realty propose actuellement à la vente une maison de 1 387 mètres carrés, comprenant quinze pièces, « une salle réversible de squash/cinéma », un jardin de 1 705 mètres carrés, et la « possibilité de garer une dizaine de voitures ». Son prix : 39 600 000 euros. « Cette maison de maître [...] offre des prestations tout à fait exceptionnelles pour un cadre de vie en plein Paris, s’enthousiasme Le Figaro Immobilier. Un lieu de réception qui n’oublie pas l’agrément et les loisirs de ces propriétaires et un havre de paix en plein Paris. »
À Paris, de moins en moins de voies privées
Alors que les Pops (pour Privately Owned Public Space, espace public privé) sont appelés à se multiplier à Londres (Royaume-Uni), il semblerait que le phénomène inverse se produise à Paris. Selon les données fournies par la mairie à Mediapart, il y a en moyenne, depuis vingt-cinq ans, une demande de privatisation de voie publique tous les deux ans. Elles émanent essentiellement des XVe, XVIe et XVIIe arrondissements de la capitale.
En règle générale, la demande se fait plutôt dans l’autre sens, nombre de personnes réclamant à la ville de reprendre leur voie privée, en raison de frais jugés « trop coûteux et trop périlleux ». Entre 1980 et 2009, 400 voies privées ont ainsi été ouvertes à la circulation. « Les habitants nous font confiance pour entretenir les voies en bas de chez eux », se réjouit la socialiste Lamia El Aaraje, adjointe à la maire de Paris chargée de l’urbanisme.
Parcourir les réseaux sociaux des résident·es de la villa Montmorency ou feuilleter les pages des magazines de décoration qui raffolent d’articles sur le sujet, c’est aussi pénétrer dans un monde parallèle. Un village d’irréductibles en plein cœur de la capitale, mais coupé de celle-ci. Un Aventin parisien où les fortunes françaises se retirent à l’abri du reste de la société. Un symbole de ces zones privilégiées où les riches ont choisi de faire sécession.
Les militant·es écologistes d’Extinction Rebellion ne s’y sont pas trompé·es. Le 1er mai, une trentaine ont pénétré dans le quartier et aspergé de peinture quelques maisons situées à l’entrée. « Si vous touchez des allocs, c’est qu’il y a des gens qui travaillent !, leur a lancé un résident, rentrant visiblement de son jogging. Foutez le camp ! » En septembre 2020, une quinzaine de « gilets jaunes » avaient déjà réussi à tromper la vigilance des gardiens qui contrôlent chaque visiteur et visiteuse.
« Il semblerait que ce soit un quartier qui ne craint pas l’insécurité, les gens semblent y dormir sur leurs deux oreilles, il y a des petits oiseaux qui chantent, on est en plein cœur de Paris, mais on a l’impression d’être en province… », avait alors témoigné l’un de ces « gilets jaunes » dans une vidéo diffusée en direct sur Facebook. La sécurité est en effet l’une des priorités des propriétaires qui se retrouvent régulièrement en assemblée générale, au premier rang desquels Vincent Bolloré.
Selon Vanity Fair, le milliardaire a même impulsé il y a quelques années l’idée de recourir à un service privé de rondes nocturnes et d’installer un nouveau système de vidéosurveillance, après un double meurtre et des cambriolages. Des équipements qui sont venus compléter la présence de gardiens à l’entrée qui vérifient les plaques d’immatriculation des voitures se présentant à la grille, où un panneau avertit « les contrevenants [qu’ils] pourront être poursuivis et leurs véhicules immobilisés ».
Ces précautions n’auront pas suffi à faire disparaître la villa Montmorency des pages « faits divers » du Parisien. Car les histoires les plus incroyables se déroulent en réalité dans l’enceinte du quartier privé, où les querelles de voisinage prennent une ampleur aussi démesurée que le prix des propriétés, comme en atteste ce litige qui en 2019 avait opposé Dominique Ambiel, ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, à l’ethnologue Isabelle Denamur, sur fond d’accusations d’exhibition et de harcèlement sexuels entre riches voisin·es."
Ellen Salvi, Médiapart.