Elle entre en plateau comme une tragédienne en talons : œil perçant, sourire contenu, tailleur de guerre — Apolline ne pose pas de questions, elle distribue des verdicts. Sauf si vous êtes de droite. Ou un centriste qui a lu Macron 2017 comme une révélation divine. Là, elle devient une hôtesse d’accueil :
« Mais je vous en prie, Monsieur Retailleau, récitez donc tranquillement votre catéchisme régalien pendant huit minutes, le peuple a besoin d’ordre. »
Mais si vous êtes de gauche, et pire encore — insoumis — alors bon courage. Apolline ne vous interroge pas : elle vous installe sur le gril, à feu vif, sans sel ni serviette. Vous commencez à parler inflation ? Elle vous parle du Venezuela. Vous osez mentionner les milliardaires ? Elle vous rappelle que l’antisémitisme rôde.
On a vu Manuel Bompard tenter de finir une phrase chez elle. Spoiler : il a fini par répondre à la météo.
Journalisme ou Télé-macronisme sous acide ?
Son émission, c’est un peu comme si France Info avait fusionné avec "Bruno Le Maire Magazine". À l’heure où le journalisme devrait gratter, Apolline cire, lustre et repeint en doré. Elle donne du "Monsieur le Ministre" avec des trémolos dans la voix, mais dès qu’un député LFI suggère que le CAC 40 ne mérite peut-être pas une haie d’honneur fiscale, elle se cabre :
"On va éviter la caricature, hein, c’est pas sérieux !"
En revanche, quand un invité traite Mélenchon de Goebbels sur son plateau ? Silence absolu.
Elle, d’ordinaire si prompt à couper, à recadrer, à distribuer des leçons déontologiques comme des madeleines, là, elle se tait. Une journaliste qui laisse passer une salissure pareille sans broncher, c’est soit une distraction coupable, soit une ligne éditoriale. Spoiler : ce n’était pas une distraction.
"Apolline-Matin" : le café du commerce, mais sans le café et sans le commerce
Dans "Apolline Matin", on fait croire qu’on donne la parole aux Français. En réalité, on trie les coups de fil comme à l’entrée d’un club bourgeois : pas d’ouvrier énervé, pas de prof précaire, pas de mère solo au bout du rouleau. Non, on préfère les nazillons en roue libre, qui peuvent glisser mine de rien que « Marine remettrait un peu d’ordre, quand même… », entre deux remarques sur « les racailles » et « le bon vieux temps ».
Et autour d’elle, une galerie de chroniqueurs qui tiennent du meilleur de Tik Tok et du fond de tiroir éditorial, souvent incultes, toujours sûrs d’eux. On dirait une discussion de comptoir… si le comptoir était dans un club de bridge du 16e.
Grande bourgeoise, petite neutralité
Fille de diplomate, passée par Sciences Po comme d’autres passent chez Dior, elle pratique le pluralisme comme on pratique l’équitation : en gardant toujours les rênes. Elle donne la parole à "toutes les sensibilités", mais étrangement, les insoumis finissent toujours au fossé. Et les éditorialistes invités pensent tous que Macron est trop timide, et que le Smic est une curiosité soviétique.
Macron pourrait venir en studio, brûler la Constitution, annoncer la retraite à 87 ans et la privatisation de l’air, elle lui demanderait :
"Est-ce que vous craignez une mauvaise perception dans l’opinion, Monsieur le Président ?"
Madame de Maintenon avec une oreillette BFM
Apolline, c’est la marquise du prêt-à-penser, l’arbitre du bon ton néolibéral, une institutrice sévère dans une école privée de la pensée unique. Elle n’informe pas : elle rééduque.
Poliment. Fermement. Surtout si vous avez le tort d’être de gauche. De la vraie. Pas celle qui trinque au Rotary.
Elle ne fait pas du journalisme. Elle fait du contrôle qualité pour l’ordre établi. Le matin, elle sélectionne les indignations autorisées ; le soir, elle cire le pouvoir à la brosse à ongles. Tout ça, en appelant ça la démocratie.
Marc Arnaud