Le texte « Accepter la perte. Un pari pour sortir de l’escalade belliciste [Groupe Grothendieck] » (link in comments) publié dans Lundimatin propose une critique de l’économie de guerre. Le texte refuse également l’idée même de la défense et érige en vertu la volonté de « perdre ».
Mon passage préféré c’est :
« Si dans un pays comme la France, la nation la mieux armée d’Europe, détenant l’arme atomique, sa population clamait haut et fort qu’elle ne combattra pas, qu’elle ne fera pas allégeance au Moloch, grand saigneur de guerre, cela aura un retentissement inouï. D’autres populations pourraient suivre la voie pacifique, et cela enclencherait une désescalade de la violence comme une traînée de poudre : le cycle infernal menace-peur-armement-guerre serait rompu et l’histoire mondiale aurait un autre avenir, un peu moins sombre. »
Le texte repose donc sur une foi dans la vertu du désarmement, même face à des ennemis autoritaires, militaristes ou fascistes. Il postule que si le refus de combattre est massif, il provoquera une prise de conscience chez les soldats de l’armée de l’occupation, une sorte d’illumination.
Mais que nous dit l’histoire du XXe siècle et celle d’aujourd’hui à ce propos ?
Les nazis ont méthodiquement exterminé des populations entières qui ne résistaient pas.
À Gaza, les civils désarmés sont affamés.
Le non-combat n’est pas perçu comme un geste de paix, mais comme une opportunité d’écrasement sans coût. Accepter de perdre dans ce cas n’engendre pas la solidarité fantasmé entre les occupés et les occupants mais permet à l’occupant d’achever la victime. Qui l’aurait cru ?
Le texte semble ignorer un autre leçon du XX siècle : les régimes autoritaires militaristes ne sont pas ralentis par l’absence de résistance, ils s’en nourrissent. L’idée que « perdre » face à de tels régimes serait une forme de vertu c’est ignorer ou plutôt nier l’expérience de ceux qui les ont subis : ceux qui ont survécu aux camps d’extermination, aux famines organisées, à l’effacement total de leur culture.
Selon les auteurs, si les citoyens français s’organisaient en une « Réserve de refusants », cela aurait un impact planétaire, cela provoquerait une vague de désescalade globale. Donc le texte suppose que la parole et l’acte des citoyens français aurait une portée mondiale exemplaire, déclenchant des processus de désescalade à l’échelle planétaire. Cette perspective reflète un occidentale-centrisme (voire franco-centrisme) assez flagrant, recyclé en version libertaire.
Ce raisonnement présuppose que la France conserve une centralité morale et stratégique.
Pourtant, militairement, la France reste puissante à l’échelle régionale mais elle n’a pas les capacités d’un acteur global. Économiquement, l’Union européenne est loin derrière face aux blocs américain et asiatique. Démographiquement, l’Europe est aussi en chute libre.
L’Europe devient un terrain de jeu pour les puissances externes et non plus un acteur structurant.
Pourtant, le texte semble écrit comme si on étaient au XIXe siècle.
Le texte aplatit toutes les guerres contemporaines dans une seule matrice du capitalisme et de la guerre industrielle. Il repose donc sur un présupposé que la guerre est toujours symétrique, car tous les États se valent dans leur appétit de puissance. Mais dans les conflits actuels ce n’est pas la guerre entre États égaux qui domine le paysage, mais celle où l’Etat beaucoup plus fort recourt à l’annexion, au siège, à la destruction méthodique de populations entières.
Il est particulièrement révélateur que le texte mentionne Gaza comme un exemple de guerre totale. Gaza est utilisée comme métaphore abstraite de la souffrance, sans jamais désigner les crimes ni les criminels.
Ce silence n’est pas un hasard : il montre une incapacité à penser les conflits asymétriques autrement qu’à travers le prisme d’une guerre entre États capitalistes.
Le slogan du texte — « Apprendre à perdre » — soulève aussi quelques questions auxquelles les auteurs n’ont visiblement pas réfléchi.
Qui peut se permettre de perdre ? Qui a les moyens de ne pas se défendre ? Et qui subira la faim, l’exil, la torture, la disparition, la dictature qui résultent de la défaite face aux régimes qui ne cachent pas leur volonté de dominer et d’exterminer si nécessaire ?
En prétendant sortir de la logique de guerre, ce texte évite les dilemmes CONCRETS posés en ce moment même par les guerres asymétriques, les génocides, la montée du fascisme, la colonisation, la militarisation et les régimes autoritaires à visées impériales.
A aucun moment il n’est question de ce que signifie, concrètement, vivre sous occupation. L’appel à « ne pas avoir peur de perdre » ou à « ne pas se défendre » semble être émis depuis une société qui n’a jamais connu l’invasion militaire étrangère, la destruction de sa société et l’instauration d’un régime autoritaire sur son territoire. Ou bien depuis une société qui a la mémoire d’un poisson rouge.
Le texte érige un principe moral absolu sans jamais envisager la situation où l’alternative à la lutte n’est pas la paix, mais la mort ou l’asservissement. Il ne traite pas de ce dilemme tout simplement parce qu’il ne pense pas à se mettre à la place de ceux qui vivent réellement dans la violence structurelle.
Finalement, le texte exprime un désir d’abolir tout à la fois l’appareil d’État, la militarisation, les frontières, les lois dites bourgeoises, tout en appelant à un monde fondé sur la paix, la solidarité, la justice sociale et la non-violence. Mais ce n’est un secret pour personne — du moins pour quiconque possède des connaissances élémentaires en histoire — qu’une fois l’État aboli, ce n’est pas la solidarité qui émerge spontanément, mais la force organisée, et ceux qui la détiennent. Le romantisme du chaos oublie que dans une société désinstitutionnalisée, ce ne sont pas les rêveurs qui gagnent, mais ceux qui sont armés, organisés et disciplinés.
Il y a un siècle, les gauches radicales — anarchistes comme communistes — avaient conscience de cette réalité. Elles voulaient abolir l’État, certes, mais elles n’étaient pas pacifistes. Elles formaient des milices, pratiquaient l’auto-défense, utilisaient la rhétorique de la lutte armée et du combat sans merci contre l’ennemi de classe. Elles considéraient la violence non seulement comme légitime, mais comme nécessaire à la conquête et à la préservation de ce qu’elles appelaient la révolution. Et elles en assumaient le prix, pour elles-mêmes comme pour la société dans laquelle elles s’inscrivaient.
La gauche actuelle, en revanche, semble vouloir la révolution sans en assumer ni les moyens, ni les risques. Elle rejette l’institution dans sa totalité, mais ne propose aucune stratégie de puissance alternative, parce qu’elle refuse l’idée même de pouvoir, et donc, par extension, de l’usage de la violence qui y est intrinsèquement lié.
Pendant ce temps, l’extrême droite, elle, ne fait pas ce déni. Elle s’arme, s’organise, infiltre les forces de sécurité, structure des communautés parallèles, imagine le scénario de l’effondrement de l’État dans lequel elle prendrait le pouvoir par la force. Elle ne craint pas la violence. En fait, elle la glorifie.
Il faut donc choisir. Si l’on pense qu’un monde sans État, sans armée, sans institutions coercitives est envisageable, et que la révolution est le seul chemin pour y parvenir, soit. Mais alors, il faut assumer cette voie jusqu’au bout, penser, formuler, et surtout préparer en pratique les moyens de cette rupture. Cela implique d’embrasser la notion de conflit, y compris la possibilité et peut-être la nécessité de la violence révolutionnaire. Et cela doit se faire en pleine conscience de l’histoire, sans prétendre de ne jamais avoir entendu parler des révolutions qui ont pratiquement toujours dégénéré en régimes autoritaires ou totalitaires.
Sinon, il faut poser un autre choix, le refus absolu de toute forme de violence. Mais alors, il faut reconnaître ce que cela implique, à savoir que le désarmement face à ceux qui sont prêts et désireux d’y recourir, ne mènera pas à la paix, mais à la domination des plus violents, des mieux armés, des plus organisés. Et dans ce cas, il faut aussi assumer ce qu’un tel monde signifie : vivre sous leur pouvoir et selon leurs règles. Bref, il faut avoir l’honnêteté de regarder les choses en face. Parce que pour le moment, derrière les manifestes sur l’abolition de l’État ou le refus de la puissance se cache un vide politique absolu.
Il existe une troisième voie, faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter le scénario de l’implosion des régulations collectives.
La vraie question dans ce cas ce n’est donc pas : « Faut-il abolir les institutions ? » Mais : « Quelles institutions voulons-nous, comment les rendre justes et capable de contenir les forces destructrices qui montent partout ? » Cela suppose d’abandonner les manifestes performatifs qui se contentent de dénoncer l’État ou l’armée sans rien proposer de tangible. Et cesser de confondre la posture et la politique. Il ne s’agit pas du tout de défendre l’ordre tel qu’il est, bien au contraire. Mais il s’agit ici de sauver la possibilité même d’un ordre collectif. Cela exige un travail long et ingrat qui vise à réformer profondément les institutions. C’est la voie la plus difficile et qui flatte le moins les instincts immédiats des militants de gauche. Mais c’est la seule qui permet d’éviter l’implosion totale de la société, l’implosion à laquelle personne n’est prêt, en réalité, à part ceux qui s’entraînent déjà en rêvant du grand effondrement et savent bien manier les armes. En faites-vous partie ?
Palim Psao