Le 23 août 1939 était signé à Moscou le traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique, plus connu sous le nom de pacte germano-soviétique, entre Ribbentrop pour l’Allemagne et Molotov pour l’URSS, en présence de Joseph Staline.
En France, l’entière subordination de la direction thorézienne du Parti communiste aux directives du Kremlin l’amènera à demander à l’occupant nazi l’autorisation de faire paraître légalement le journal L’Humanité.
Après guerre, et durant de longues années, le Parti communiste, confronté à cet épisode peu glorieux de son histoire, tentera de faire croire qu’il s’était agi d’une initiative personnelle de la part des deux envoyés chargés de faire cette demande auprès des autorités allemandes, mensonge énorme que des historiens ont depuis mis en évidence.
Mais avant cela, Pierre Teruel-Mania, ancien militant communiste, résistant, arrêté par la Gestapo en 1943, déporté à Buchenwald, puis exclu du Parti en 1952, proposait sa version de l’affaire dans son livre De Lénine au panzer-communisme.
Je vous propose, en ce jour anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique, de lire ci-dessous le chapitre qu’il consacre au sujet.
Si vous évoquez devant quelque membre du PC la démarche effectuée par la fraction dirigeante auprès des autorités nazies pour obtenir la parution légale de L’Humanité, vous passerez pour blasphémateur.
(…) Pourtant, avec le temps, l’hagiographie recule devant l’histoire et çà et là la vérité parvient à percer les couches successives de mensonges. Trente ans après le crime, Duclos reconnaît l’assassinat de Déziré (1). Mais il le fait à sa manière, qui est prudente : une erreur ! Avec la même prudence matoise et parce que la vérité, la scandaleuse vérité, risque d’être révélée malgré lui, il se résigne à la reconnaître. Il le fait donc, non pas dans L’Humanité, mais dans des textes que la grande masse des adhérents du Parti ne lit pas. Cette vérité, Duclos la reconnaît donc auprès de ceux, très rares dans le Parti, qui déjà la connaissent. Et c’est ainsi qu’on peut lire dans le livre préfacé par Duclos, Le PCF dans la Résistance, page 73 : « Ce souci primordial de reprendre alors le contact direct avec la population [!?], en utilisant toutes les possibilités de l’heure, explique aussi la démarche tentée, dans la région parisienne, auprès des autorités allemandes afin d’obtenir une reparution légale de L’Humanité. Le seul énoncé des conditions allemandes fit comprendre la gravité de cette erreur qui fut blâmée et sanctionnée par la direction du Parti. »
C’est l’aveu ! L’aveu officiel ! Mais admirons la manœuvre ! Il s’agirait, selon la thèse officielle, d’une démarche d’irresponsables, de la seule région parisienne, et désavoués ensuite par la direction, non pas d’ailleurs pour la démarche elle-même, mais parce que les conditions allemandes se sont révélées inacceptables ! De bonnes conditions auraient donc été acceptées ! Des irresponsables ? Comme s’il avait été possible, en pleine occupation, que des communistes puissent engager, sans l’accord de la direction, des pourparlers à propos de l’organe central du Parti !
Ainsi la fraction dirigeante avoue, mais aussitôt s’efforce de dégager ses propres responsabilités. Hypocrisie et lâcheté. L’aveu lui permettra, le cas échéant, de se justifier, en rappelant ce texte. Mais cet aveu demeure jusqu’ici inconnu de la masse des adhérents, qui continueront, en toute bonne foi, parce qu’ils ignorent la vérité, de considérer comme calomniateur quiconque se référera cependant à un texte signé Duclos.
La vérité, la vérité totale sur cette affaire, la voici, telle que l’a révélée il y a bien des années, L’Histoire du PCF, rédigée par des témoins communistes et diffusée par « Unir » (2). Au flic Gitton (3) avait succédé Maurice Tréand (4). Désigné par la fraction, comme Gitton, au contrôle des cadres, il ne pouvait être question pour lui de prendre une initiative qui s’opposât aux directives de Duclos-Frachon. C’est donc sur leur ordre qu’il engagea des démarches auprès des autorités d’occupation en vue de la reparution de L’Humanité.
Le 19 juin 1940, sollicité par téléphone, le lieutenant Weber, de la Propagandastaffel, accepta de recevoir une délégation officielle du PCF. Cette délégation était composée de Maurice Tréand et de Denise Génolin, laquelle avait accepté cette mission la mort dans l’âme, par esprit de discipline. Un interprète, Schrodt, du service de presse de la Kommandantur, 12, boulevard de la Madeleine, accompagnait ces deux représentants de la direction du PC.
Auparavant, le lieutenant Weber, couvert par ses maîtres, avait rassuré nos « délégués » quant à leur sécurité.
Au cours d’une discussion courtoise, Maurice Tréand fit observer qu’en Belgique et aux Pays-Bas (5) des démarches identiques des directions des PC avaient abouti à la parution légale des journaux communistes Waarheid et La Voix du Peuple. Notons en passant que cette concordance des démarches de plusieurs journaux communistes prouve à elle seule que ces démarches répondaient à un mot d’ordre, d’ailleurs tout naturel pour ceux qui admettaient la loyauté des accords germano-soviétiques d’alors.
Maurice Tréand fit état de ces accords et rappela la lutte du PC contre le traité de Versailles et contre la guerre, reprenant les thèmes quotidiens de L’Humanité clandestine, c’est-à-dire de la direction.
Au nom de la Kommandantur, le lieutenant Weber, qui avait lui-même, comme ses interlocuteurs, reçu des ordres, déclara que l’autorisation sollicitée serait vraisemblablement accordée. Et, de fait, le lendemain 20 juin, l’autorisation fut adressée par lettre officielle remise en main propre, si l’on ose dire, à Maurice Tréand.
Si, comme elle le prétend aujourd’hui, la fraction dirigeante n’avait pas été d’accord, et si les autorités nazies n’avaient pas eu la certitude qu’il s’agissait bien d’une demande officielle du PCF, il est bien évident que Tréand et Génolin, ne représentant alors qu’eux-mêmes, n’auraient pas risqué une arrestation certaine. D’autre part, si la direction du PC n’avait pas été dans le coup, la Kommandantur n’aurait pu monter une telle affaire qu’en utilisant des aventuriers à son service, des comparses, ce qui n’était pas le cas, tout au moins pour Denise Génolin, morte en déportation. Ni d’ailleurs pour Maurice Tréand, responsable national aux cadres.
Enfin, un accord entre la direction du PCF et la Kommandantur ne pouvait aboutir que s’il avait l’agrément de l’ambassade soviétique à Paris. C’était évidemment le cas puisque maître Foissin, membre du Parti et avocat attitré de l’ambassade soviétique, intervint sur les sollicitations de Jacques Duclos.
Maurice Tréand rendit compte de sa mission à la direction et une somme de 50.000 francs lui fut alors confiée. Tréand remit cette somme à Denise Génolin avec mission de la verser à Monsieur Dangon, 123, rue Montmartre, imprimeur habituel de L’Humanité. Denise Génolin se rendit donc personnellement chez Monsieur Dangon, le 20 juin, dans l’après-midi.
Dès le lendemain, le 21 juin, elle fut appréhendée par la police française, ainsi que Tréand, alors que tous deux se dirigeaient vers l’imprimerie. Tréand portait sur lui les premiers articles, dont un que Duclos lui-même venait de rédiger dans sa « planque », rue de la Verrerie. Denise Génolin fut immédiatement conduite à la prison de la Petite Roquette et Tréand à la Santé.
Tous deux étaient inculpés d’infraction aux décrets du 26 septembre 1939 portant dissolution du PCF et du 24 août 1939 portant interdiction des journaux communistes.
La direction du Parti – Duclos-Frachon – chargea alors maître Robert Foissin et Jean Catelas d’intervenir auprès des autorités allemandes. Maître Foissin intervint au nom de l’ambassade soviétique qui entretenait alors les meilleures relations avec les autorités nazies, comme l’exigeait d’ailleurs le pacte d’amitié germano-soviétique.
La Kommandantur ordonna alors la libération de ses protégés. Denise Génolin fut libérée le 25 juin et, le lendemain, Maurice Tréand sortit de la Santé. Les registres d’écrou, toujours vérifiables, indiquent que cette double libération a été ordonnée par le docteur Fritz, conseiller supérieur près du chef de l’administration allemande.
On imagine le drame de conscience de Denise Génolin et de Jean Catelas, obligés, par discipline, d’obéir à de pareilles directives ! L’une et l’autre, on le sait, devaient se conduire héroïquement et finir tragiquement.
Avant son exécution, Jean Catelas a rédigé une analyse de ces faits, afin qu’à la Libération les coupables soient mis en accusation. Ce témoignage n’a pas été détruit. Il servira, dès qu’existera la possibilité d’un véritable débat à l’intérieur du Parti.
Maître Foissin, par arrêté du 20 mars 1945, a été, pour avoir lui-même obéi à un mot d’ordre de collaboration avec l’ennemi, exclu du barreau de Paris.
Il ne s’agit donc pas d’une erreur blâmée par la direction, comme l’affirme Duclos, mais très exactement du contraire :
d’une démarche de la direction, qui s’explique par sa soumission aux directives du Komintern et par son adhésion à la politique du pacte germano-soviétique.
Floréal