Une centaine de hooligans niçois, assistés d’alliés lillois et nancéiens, ont attaqué un bar et des passants sur le canal Saint-Martin à Paris. Les témoins interrogés par StreetPress soulignent l’orientation à l’extrême droite de leurs agresseurs.
« C’était vraiment 150 personnes qui marchent de la manière la plus menaçante possible et qui éclatent absolument tout ce qui passe devant eux. » Au téléphone, Jaden n’en revient toujours pas des scènes auxquelles il a assisté dans la soirée du 21 mai avec une vingtaine d’amis. Alors qu’ils sont posés dans le 10e arrondissement sur le canal Saint-Martin comme des centaines de Parisiens dès que les beaux jours reviennent, ils voient débouler une centaine d’hommes, au niveau du quai de Valmy. Il s’agit d’une « mob » — nom donné à une bande organisée de supporters ultras ou de hooligans. Il y a des Niçois, dont le club joue ce soir la finale de Coupe de France de football contre Lens, ainsi que des hooligans lillois et nancéiens — alliés des Sudistes depuis des décennies.
Ceux-ci sont venus en avance dans les rues parisiennes pour en découdre. Dans des scènes filmées par des habitants ou des passants, publiées sur les réseaux sociaux, et qui font désormais le tour des médias, on y voit des groupes d’hommes foncer vers le bar l’Atmosphère, situé à l’angle de la rue Lucien-Sampaix et de la rue des Récollets. Ensuite, pendant de longues minutes, le groupe envoie des projectiles dans le bar et tape sur les fenêtres avec des chaises. Dans une autre vidéo, deux groupes sont désormais face à face devant le bar et s’envoient à tour de rôle des chaises en pleine poire.
La police est ensuite intervenue vers minuit et a placé en garde à vue 65 hommes, dont quatre mineurs, entre le Quai de Valmy et la rue Bichat. « Sur le lieu des interpellations, ont été retrouvés des gants coqués, des protège-dents, des cagoules à l’effigie du club OGC Nice », indique le parquet de Paris.
Propos racistes et symboles nazis
Il est environ 23h30 quand Jaden voit passer le groupe « de l’autre côté du quai ». « On ne savait pas qui c’était de loin, mais on a capté que c’était menaçant. Une centaine de mecs avec des crânes rasés et qui font des saluts nazis, tu comprends que ça sent pas bon. » Anouk, 20 ans, travaille dans le restaurant en face de l’Atmosphère. Les deux établissements se font face, séparés par le pont du canal qui les relie. À la même heure, elle entend des cris, sort de son restaurant et voit une « armée de mecs capuchés, habillés tout en noir ». Puis appelle son patron. « Ils devaient être une cinquantaine », déduit Anouk. « Ils marchaient en silence dans la nuit, ça faisait peur », elle ajoute :
« Tous étaient blancs avec le crâne rasé ».
La serveuse se rappelle « avoir eu des frissons ». Selon elle, la horde a commencé à monter les escaliers après « un signal d’alarme lancé par l’un des membres ». À ce moment-là, « ils ont tous commencé à courir, à lancer des bouteilles et à crier des chants ». Avant de « foncer droit sur le bar l’Atmosphère ». « J’ai entendu des hurlements, et des fracas de partout. » Dans ce « chaos », Anouk observe des scènes « d’une extrême violence » :
« Les mecs frappaient dans tous les sens. »
Martina, 24 ans, a passé la soirée à chercher ses amies qui étaient dans le bar pendant l’attaque. Elle en garde un souvenir « traumatisant », a « pleuré toute la soirée, pensant que ses copines avaient été blessées ». Elle a vu passer le groupe violent devant le canal et, comme Jaden, a entendu un membre dire « on va casser du noir et de l’arabe ». Elle a également vu des symboles nazis arborés par certains participants. Quand elle comprend que la bande se dirige vers le quai de Valmy, et que ses amies sont à l’intérieur du bar, elle tente de les appeler. Elles sont cachées avec d’autres clients du troquet sous les tables ou dans les escaliers proches des toilettes. « Certains clients avaient les mains pleines de sang à cause des jets de bouteilles en verre. »
Un coup de couteau
Jaden, lui, est en face du bistrot Chez Prune, à l’angle du quai et de la rue Beaurepaire. « On voit que plein de gens commencent à courir de notre côté », rembobine-t-il. Gwendal, un autre témoin interrogé par StreetPress, est aussi présent. Plusieurs personnes l’alertent lui et ses potes d’une arrivée de « néonazis qui frappent tout le monde ». Un homme noir, en panique, les pressent de partir face aux agressions. Ni Gwendal, ni Jaden ne savent qu’ils ont affaire à des supporters de foot niçois. Là, face aux propos racistes, des bagarres éclatent. Un petit groupe d’une dizaine de personnes crie des slogans antifascistes : « Nique les fachos ! », rapporte Gwendal. « Ils lancent des projectiles, certains ont des tessons de bouteilles à la main », retrace Jaden.
Durant ces violences, un homme noir plus âgé que Gwendal, tente de s’interposer pour calmer tout le monde. Selon le vingtenaire, le « daron » reçoit un coup de couteau dans le dos « alors qu’il essayait de séparer les gens ». Quand les policiers arrivent, l’homme se met à crier « sous le coup de l’adrénaline » estime Gwendal. Les agents lui « gazent le visage au lieu de poursuivre les agresseurs ». Des faits confirmés par Jaden. Des témoins interviennent auprès des bleus pour signaler que l’homme est blessé. Le groupe d’agresseurs a, lui, continué sa route dans la rue Beaurepaire en criant : « Paris, Paris, on t’encule ».
« Ils nous marchent dessus »
Du côté de l’Atmosphère, Anouk estime que le « groupe cagoulé » a pris la fuite vers 23h50. Ils croisent la route d’Ebony, 20 ans, assise avec deux de ses amis sur le pont pris par les hooligans. Vers 23h45, Ebony et ses amis « entendent des sirènes de partout » avec « de plus en plus de policiers ». Aux alentours de minuit, « le pont commence à trembler ». Ebony tourne la tête et voit le groupe arriver en face d’eux. « On était juste trois, sur le côté du pont, et ils passent au début à côté de nous… Ils piétinent nos affaires, ils tombent sur nous, ils nous marchent dessus. » Une dizaine d’agents de la BAC les auraient suivis alors que ce groupe se dirigeait vers le McDonald’s près de la place de la République, rue du Faubourg du Temple.
En repartant, le groupe se serait mis à chanter : « La BSN est toujours là », selon un supporter niçois expatrié à Paris qui a témoigné auprès de Nice-Matin. La BSN, pour Brigade Sud Nice, est l’ancien groupe de supporters de l’OGCN. Dissous en 2010 par le gouvernement, il s’est vite reformé sous l’appellation « Populaire Sud Nice » et reste le principal groupe ultra niçois en activité.
Des agressions pas seulement liées aux supporters parisiens
Sur les réseaux et canaux Telegram destinés aux fights entre hooligans ou ultras, plusieurs posts ont fleuri pour faire un compte rendu de la bagarre. Ils évoquent un affrontement entre 120 et 150 Niçois contre une alliance d’une quarantaine de Parisiens venus des Karsud — un groupe de supporters parisiens plutôt portés sur la castagne, exclu du Collectif ultra Paris, qui dirige l’ambiance au Parc des Princes — et des IndepVA91 – des supporters indépendants, généralement anciens pensionnaires du virage Auteuil.
Selon le journal L’Équipe, un début de bagarre « très rapide » aurait éclaté sur la passerelle au-dessus du canal Saint-Martin, entre les Niçois et quelques dizaines de supporters parisiens, qui se sont retranchés dans l’Atmosphère. D’où l’attaque du bar par la mob hooligan. La vidéosurveillance du troquet, révélée par Libération, montre en effet des hommes masqués qui défendent leurs positions dans l’Atmosphère.
Des faits qui ne concernent en tout cas pas toutes les agressions car elles n’ont pas été relevées par les témoins interrogés par StreetPress. Gwendal comme Jaden assurent pourtant qu’il n’y avait aucun groupe de supporters parisiens lors des violences auxquelles ils ont assistés, et que l’attaque était dirigée contre des passants ou des groupes identifiés comme « antifas ». « Un mec criait : “C’est des gauchos” », pose Jaden. Ce dernier soutient :
« Ce qu’il s’est passé, c’est que des nazis sont arrivés et des gens qui habitent à Paris leur sont rentrés dedans, mais on n’est pas sur des supporters de football. C’est juste des gens qui se sont défendus. »
Si la préfecture de police de Paris indique qu’elle ignore à ce stade le motif des altercations, Niçois et Parisiens se sont déjà affrontés à coups de poing. Notamment en 2022, dans Paris, en marge déjà d’une finale de Coupe de France qui opposait Nice à Nantes. Et aussi à Nice la même année, lors d’un match des Sudistes en coupe d’Europe contre Cologne. Des supporters allemands, alliés à des Parisiens, avaient tenté de rejoindre la tribune des locaux pour leur mettre des gnons. Quant à leurs alliés Lillois et Nancéiens, ces derniers ont l’habitude des agressions en ville : des hooligans nordistes ont agressé et mis dans le coma le supporter Arnaud Lasserre en 2022, qui est depuis décédé. Les seconds ont participé en juin 2024 à l’agression d’une manifestation antifasciste.
Ce 22 mai, six personnes sont en tout cas blessées, dont une grièvement. Auprès de StreetPress, le parquet de Paris a indiqué qu’une fois l’enquête avancée, « les magistrats pourront évaluer les qualifications pénales éventuelles qui pourront être retenues, et les orientations pénales qui devront être apportées ». Éric Ciotti, le maire d’extrême droite nouvellement élu à Nice et allié du Rassemblement national, a estimé que les supporters sudistes ne devaient pas être « assimilés à une minorité violente ».
Lou Brayet, Christophe-Cécil Garnier