Dans la quête de la mémoire du passé, la quasi inévitabilité de l’erreur est une épine perpétuelle dans le pied des historiens. Qu’il s’agisse de petites fautes de frappe, d’erreurs de traduction ou de manipulation des sources, les inexactitudes historiques peuvent être introduites dans des textes académiques faisant autorité de multiples façons. Dans d’autres cas, l’introduction d’erreurs est liée aux préjugés de l’auteur, voire à la falsification intentionnelle par les autorités publiques à des fins politiques. De nombreuses erreurs textuelles sont de simples désagréments qui n’ont que peu ou pas d’implications plus larges pour leur sujet, tandis que d’autres erreurs peuvent, avec le temps, engendrer des conséquences historiographiques qui l’emportent sur leur apparence initiale. Le sujet du mouvement paysan-anarchiste makhnoviste de la guerre civile ukrainienne fournit de nombreux exemples de production de mythes historiographiques. Dans cet article, j’étudie le cas d’un drapeau, qui s’avère être un faux drapeau, afin d’illustrer comment une erreur historique apparemment mineure peut créer des vagues durables qui dépassent de loin sa transgression initiale.
Les makhnovistes étaient un mouvement paysan populaire basé dans la province de Iekaterinoslav dans le sud de l’Ukraine [l’actuel oblast de Zaporizhia], pendant les années de la révolution et de la guerre civile (1917-1921). Leur leader, Nestor Makhno, était un anarcho-communiste issu d’un milieu paysan pauvre qui, dans sa jeunesse, a été condamné à la prison à vie pour des crimes « terroristes ». Cependant, après la révolution de 1917, Makhno a été libéré et est retourné dans sa ville natale, Gouliaï-polié, où il a organisé un mouvement d’insurrection couronné de succès. Ses forces se sont battues contre pratiquement toutes les puissances concurrentes, y compris l’armée impériale allemande, l’armée blanche, l’armée populaire ukrainienne, l’armée rouge et diverses autres forces locales.
La direction idéologique du mouvement cherchait à créer une société de communes paysannes fédérées et d’industries contrôlées par les travailleurs, administrées par des conseils librement élus et échappant au contrôle du Parti [communiste]. Cependant, en raison des contingences de la guerre civile, leurs expériences sociales ont été constamment perturbées. Dans ce contexte, les forces de Makhno ont souvent été accusées d’antisémitisme et de pogroms ethniques – une accusation dont Makhno et ses partisans se sont défendus pendant la guerre civile et plus tard en exil. C’est dans le contexte du débat autour de ces accusations que le drapeau en question apparaît pour la première fois.
Un exemple clé du pouvoir mythique de l’erreur et de la manipulation dans l’historiographie makhnoviste est ce drapeau noir qui est devenu [dans l’imaginaire collectif actuel] le symbole central du mouvement, arborant la tête de mort et un slogan en lettres ukrainiennes blanches qui se lit comme suit : « Mort à tous ceux qui s’opposent à la liberté des travailleurs » [« Smertʹ vsim, khto na pereshkodi dobut’ia vilʹnosti trudovomu liudu »][2]. Le drapeau est largement reconnu en Ukraine et dans le monde. Il est particulièrement omniprésent dans les communautés anarchistes en ligne, inspirant d’innombrables mèmes et des collections complètes de marchandises, allant des T-shirts, aux autocollants, en passant par les étuis de téléphone portable et même des masques anti-covid ! Cependant, malgré sa réputation quasi universelle de principal symbole de l’anarchisme ukrainien, ce drapeau n’est pas makhnoviste.
Dans la littérature académique et populaire de différentes langues, le drapeau à tête de mort a toujours été identifié comme makhnoviste depuis au moins les années 1970[3]. À l’ère numérique, Wikipédia a joué un rôle particulièrement important pour associer le drapeau avec la figure de Makhno dans l’esprit du grand public. Jusqu’à très récemment, la plupart des articles de Wikipédia qui s’y rapportaient qualifiaient le drapeau de « makhnoviste », sans aucun esprit critique. Cela a été corrigé dans une certaine mesure ces derniers temps. Par exemple, la page Wikipédia « Drapeaux de la Makhnovchtchina » – créée en juin 2022 – note correctement que le drapeau n’est pas makhnoviste mais l’attribue à tort à l’Armée Populaire Ukrainienne (UNR) de Simon Petlioura[4]. Dans d’autres pages et dans Wikimedia Commons, le drapeau est toujours décrit comme makhnoviste ou « prétendument » makhnoviste[5] Étant donné la vaste portée culturelle de Wikipédia, il est probable que le site ait joué un rôle important dans le renforcement de l’association du drapeau avec Makhno, en particulier auprès des communautés anarchistes en ligne. En tant que plateforme collaborative de source ouverte, Wikipédia est particulièrement sujette à de telles erreurs et à la propagation de mythes sur des sujets sous-étudiés et hautement politisés tels que le mouvement makhnoviste.
En Ukraine même, le drapeau et son slogan sont largement présents dans les graffitis de rue, les œuvres d’art, les films historiques et même les expositions des musées officiels, comme celui de Gouliaïpolié, la ville natale de Nestor Makhno. Le slogan, et ses variantes, sont également présents sur les écussons et les drapeaux de certains soldats ukrainiens de première ligne dans la guerre actuelle avec la Russie. Les organisations anarchistes ukrainiennes et russes évoquent fréquemment le drapeau et le slogan dans leur propagande. Dans le contexte de la guerre actuelle, le slogan est compris comme un cri de ralliement à l’Etat ukrainien pour la résistance contre l’invasion de l’État russe [NdT : ce qui est un contresens total … à ce sujeet cf. l’article : Le retour du Fantôme de Makhno … https://makhno.home.blog/2023/11/23/le-retour-du-fantome-de-makhno/ ]
La photo originale du drapeau telle qu’elle est archivée le représente brandi par deux soldats armés de sabres devant un grand bâtiment en pierre. La photo est apparue pour la première fois en Union Soviétique, dans la publication de Zelman Ostrovskii intitulée « les pogroms antisémites, 1918 – 1921 » (Jewish Pogroms, 1918-1921), parue en 1926[6]. Le livre documente l’explosion de violence antisémite de la guerre civile, qui, selon les estimations contemporaines, a entraîné la mort d’environ 50 000 Juifs[7]. Une des premières stratégies de propagande bolchevique consistait à désigner leurs ennemis idéologiques comme étant les instigateurs de ces pogroms ethniques. C’était l’objectif principal du livre d’Ostrovskii, qui visait en particulier les nationalistes ukrainiens de l’époque de la guerre civile et les mouvements paysans indépendants[8].
Il est intéressant de noter qu’Ostrovskii ne mentionne les makhnovistes que deux fois dans le texte du livre. Dans la première mention, Ostrovskii identifie Makhno comme l’un des « principaux inspirateurs des bandes pogromistes » et affirme que ce n’est que lors des alliances temporaires de Makhno avec les bolcheviks qu’il a été empêché de commettre des pogroms. Dans la seconde mention, Ostrovskii affirme que les makhnovistes opéraient dans les provinces de Poltava et de Ekaterynoslav, et les inclut dans une liste ignoble de « bandits » qui « se délectaient de la souffrance de leurs victimes juives »[9]. Ostrovskii n’aborde pas les pogroms spécifiques prétendument commis par Makhno.
En revanche, les makhnovistes occupent une place plus importante dans les photos du livre. On y trouve des images d’unités makhnovistes, de Makhno lui-même et la fameuse photo du drapeau noir[10], ainsi que des photos de prétendues violences makhnovistes, notamment des cadavres mutilés de victimes d’Oleksandrivsk à l’été 1919 et un charnier de 175 victimes de la colonie juive de Trudoliubovka[11]. C’est dans ce contexte que le drapeau à tête de mort apparaît pour la première fois, dans le cadre d’un effort soviétique précoce visant à associer visuellement Makhno aux pogroms juifs par l’utilisation stratégique d’un symbole et d’un slogan inoubliables.
Les chercheurs et les survivants de la guerre civile ont longtemps débattu du rôle historique de l’antisémitisme dans le mouvement makhnoviste. Depuis quelques décennies, les spécialistes s’accordent à dire que Makhno lui-même n’était pas antisémite et que son mouvement comptait de nombreux Juifs éminents[12] ; il est en outre reconnu que Makhno a émis de nombreux ordres condamnant le chauvinisme ethnique et exigeant la peine de mort pour les pogromistes[13]. D’autre part, des preuves provenant du mouvement lui-même montrent que l’antisémitisme avait infecté la base dans une certaine mesure et que des pogroms ont été commis par des unités makhnovistes dans des cas confirmés[14]. La relation exacte entre l’antisémitisme et les makhnovistes est devenue un point de controverse sérieux dans les cercles d’émigrés de l’après-guerre civile, dans lesquels Makhno a réfuté avec véhémence toutes les accusations jusqu’à sa mort en 1934[15].
Alors qu’il vivait en exil en France, Makhno put consulter un exemplaire du livre d’Ostrovskii et publia en 1927 [en droit de réponse] un article intitulé « Aux Juifs de tous les pays » (https://makhno.home.blog/2020/09/19/aux-juifs-de-tous-pays-nestor-makhno-1927). Il y rejette l’accusation d’antisémitisme dont il fait l’objet. Il souligne que certaines des figures de proue du mouvement étaient juives et que « les unités de combat révolutionnaires composées de travailleurs juifs ont joué un rôle de première importance dans le mouvement« [16] Il note également qu’Ostrovskii a opportunément évité de parler des pogroms commis par la 1ère cavalerie de l’Armée rouge de Symon Budonnyi. En ce qui concerne les photos montrant un pogrom makhnoviste à Oleksandrivsk, Makhno note à juste titre qu’ »il est de notoriété publique en Ukraine qu’à l’époque en question [été 1919], l’armée insurrectionnelle makhnoviste était loin de cette région : elle s’était repliée dans l’ouest de l’Ukraine« [17]. En effet, Oleksandrivsk a été occupée durant l’été 1919 par les forces rouges et blanches, mais à aucun moment durant cette période par l’armée de Makhno[18]. Makhno commente également « la photographie censée montrer des « Makhnovistes en mouvement » derrière un drapeau noir arborant une tête de mort« , affirmant que « c’est une photo qui n’a aucun lien avec les pogroms et ne montre d’ailleurs pas du tout de Makhnovistes« [19]. Enfin, Makhno note que l’une des photos censées le représenter sous le titre moqueur « Makhno – un citoyen pacifique » est en fait « quelqu’un qui m’est absolument inconnu« [20] Malheureusement pour Makhno, ses protestations concernant le drapeau à tête de mort resteront lettre morte et, avec le temps, son symbole et son slogan deviendront exclusivement associés à son mouvement – même si ce n’est pas d’une manière que lui ou Ostrovskii auraient jamais imaginée.
En ce qui concerne la photo elle-même, il y a des raisons de croire au désaveu de Makhno. Tout d’abord, le slogan est en ukrainien et, alors que si la grande majorité des makhnovistes étaient des Ukrainiens de souche, la littérature et les slogans du mouvement étaient presque exclusivement publiés en russe[21]. Ensuite, les soldats tenant le drapeau ne ressemblent pas aux partisans makhnovistes typiques, qui portaient souvent des tenues dépareillées plutôt que des uniformes identiques. Néanmoins, ces signaux qui auraient dû servir de « drapeaux rouges », si on ose s’exprimer ainsi, n’ont pas suffit pour valider les dires de Makhno. D’ailleurs, l’entrée officielle de la photo dans les archives ukrainiennes la mentionne comme « Bannière des Makhnovistes, 1920″[22].
Cependant, il s’est avéré que la photo faisait partie d’un ensemble plus vaste comprenant une autre photo des mêmes soldats arborant le revers du drapeau, sur lequel on peut lire « Naddnipriansʹkyi Kish »[23] « Kish » est un terme cosaque qui décrivait à l’origine un campement ou une colonie militaire. Pendant la guerre civile ukrainienne, le terme a été utilisé pour désigner quelque chose qui se rapprochait d’une division militaire[24], de sorte que l’inscription du drapeau se traduit approximativement par la « Division de Dnipro » [Dnipro étant le nom de la région où il opérait]. Cependant, les makhnovistes n’ont jamais utilisé le terme « kish » et cette division n’appartenait pas à Makhno mais à un autre insurgé ukrainien, nommé Svirid Kotsur[25].
La carrière de Kotsur reflète étrangement celle de Makhno. Comme Makhno, Kotsur s’identifiait comme un anarcho-communiste – bien qu’un historien ait décrit sa philosophie plutôt comme un « mélange inflammable » d’anarchisme, de nationalisme et de bolchevisme, se qualifiant lui-même un jour de « bolchevik mais pas communiste »[26]. Comme Makhno, Kotsur a brièvement créé une région autonome et a combattu toutes les forces avec lesquelles il est entré en contact. Il est même surnommé le « petit Makhno » et, sur certaines photographies, il ressemble étrangement à Makhno.
Svirid Dementiovych Kotsur est né le 30 janvier 1890 dans le petit village de Subotiv (district de Tchiguirine, aussi parfois orthographié Tchyhyryne ou Chyhyryn, province de Kiev), en Ukraine centrale, au sein d’une famille paysanne nombreuse. Dès leur plus jeune âge, Svirid et ses frères se sont engagés dans des activités politiques. Comme Makhno, Kotsur a rejoint avant la révolution un groupe anarcho-communiste et a été arrêté pour avoir participé au braquage d’une banque de Ekaterynoslav. Makhno lui-même a brièvement rencontré Kotsur à cette époque. En mars 1910, Makhno comparaît devant une cour martiale à Ekaterynoslav pour des délits terroristes. Il décrit dans ses mémoires comment, le quatrième jour de son procès, la séance a été suspendue en raison de coups de feu tirés juste à l’extérieur de la salle d’audience. Quelques jours plus tard, Makhno se souvient que « dans notre cellule au sous-sol, nous avons rencontré le camarade Kotsur, qui nous a dit qu’il était à l’origine de la fusillade du quatrième jour du procès »[27] Kotsur a expliqué que sa fusillade avec la police avait duré une journée entière, au cours de laquelle il avait blessé sept gardes et tué un agent de la police secrète[28]. Il a déclaré à Makhno qu’il attendait maintenant son procès et qu’il s’attendait à être pendu[29]. Le destin a été tout autre pour les deux hommes, qui, bien que condamnés à mort, ont vu leur peine brusquement commuée en travaux forcés. Les deux hommes ont également été libérés de prison après la révolution de février 1917 grâce à l’amnistie gouvernementale des prisonniers politiques. Makhno et Svirid sont alors retourné chacun dans leur région d’origine où ils construisirent parallèlement de formidables mouvements autour de leur leadership charismatique.
Dans les premiers jours de la révolution, Kotsur est élu comme l’un des 2 000 délégués au congrès panukrainien des Cosaques libres à Tchiguirine. Le congrès se prononce en faveur de l’autonomie de l’Ukraine et exige le retrait de toutes les troupes russes. Cette déclaration devient sans objet lorsque les bolcheviks négocient un traité de paix avec l’armée impériale allemande. Cette dernière occupe l’Ukraine d’avril à novembre 1918, période pendant laquelle Kotsur est élu chef du comité insurrectionnel de Tchiguirine, chargé de diriger la résistance clandestine contre les Allemands. Kotsur met sur pied un détachement efficace et réussit même à déloger les Allemands de Tchiguirine en novembre.
Après le retrait de l’armée allemande d’Ukraine, Kotsur s’engage dans une série vertigineuse d’alliances stratégiques avec les forces concurrentes de la guerre civile. Kotsur s’est d’abord rangé du côté des bolcheviks contre les partisans [nationalistes ukrainiens] de Petliura.
Par la suite, lorsque les bolcheviks sont chassés d’Ukraine par l’Armée blanche de Dénikine à l’automne 1919, Kotsur s’allie brièvement à Makhno de septembre jusqu’au retour de l’Armée rouge en janvier 1920. Cependant, les relations entre Kotsur et les bolcheviks s’enveniment rapidement, car il refuse de coopérer avec les ordres qui l’amènent à sortir de sa région d’origine. En janvier, Kotsur ordonne qu’une délégation bolchevique en visite soit noyée dans un puits. Après cet événement, Kotsur déclare une république indépendante de Tchiguirine et annonce la la formation du Kish de Dnipro.
Le territoire de Kotsur était plutôt une micro-république englobant seulement quatre colonies. Néanmoins, Kotsur réussit dans un premier temps à défendre son territoire contre les bolcheviks et divers atamans locaux alliés à l’Armée populaire ukrainienne. En février 1920, Kotsur réussit à défendre Tchiguirine contre un raid rouge avec l’aide d’une unité makhnoviste stationnée sur place. Cependant, le 30 mars, ses forces sont submergées et l’Armée rouge réussit à occuper Tchiguirine. La mort de Kotsur a fait l’objet de nombreuses versions et on ne sait pas exactement quand il est mort. La version officielle indique que Kotsur a été capturé et abattu peu après l’occupation bolchevique. Selon d’autres récits, Kotsur aurait survécu et se serait rendu en Bulgarie, tandis qu’une légende locale prétend qu’un homme ressemblant beaucoup à Kotsur lui-même se rendrait fréquemment sur la tombe de Svirid Kotsur dans les années 1980. En 2018, une petite note signée par Kotsur a été retrouvée cachée dans un obus d’artillerie, portant les mots suivants : « Celui qui est pour la liberté et sa terre natale ne connaît pas la peur : la liberté ou la mort ! » La note a été trouvée avec un journal de 1923, ce qui a jeté de l’huile sur le feu des spéculations selon lesquelles au moins l’un des frères Kotsur a survécu à 1920[30].
La manière dont la photo du drapeau à tête de mort a été qualifiée de makhnoviste n’est pas claire. Si Kotsur s’est brièvement allié à Makhno entre septembre et décembre 1919, il n’a formé son Kish de Dnipro qu’en janvier 1920[31]. En outre, si la photo a été prise en 1920, comme l’indiquent les archives, cela s’est produit après l’expiration de l’alliance entre Kotsur et Makhno. Le fait que des makhnovistes aient été présents et aient agi aux côtés des forces de Kotsur d’une manière ou d’une autre jusqu’en février 1920 au moins suggère une explication possible de la description erronée de la photo dans les archives. On ne sait pas non plus si Ostrovskii a intentionnellement attribué la photo aux Makhnovistes ou s’il a simplement répété une erreur déjà présente dans le catalogue d’archives.
Pour ne rien arranger, les soldats qui tiennent le drapeau ne sont probablement même pas des soldats de Kotsur. Une autre photo des archives montre les mêmes soldats devant le même bâtiment en pierre, tenant un drapeau différent : cette fois-ci, un drapeau horizontal bicolore (probablement jaune et bleu) portant l’inscription « Ukraine libre ». La description de la photo indique qu’il s’agit d’un drapeau du 1er régiment de cavalerie cosaque « Ukraine libre » de l’Armée populaire ukrainienne et que les soldats qui le tiennent sont des soldats de l’Armée rouge. Une troisième personne apparaît maintenant derrière le drapeau, vêtue d’un blouson de cuir noir, la tenue préférée des officiers de renseignement bolcheviques[32], ce qui suggère que la série de photos représente des bolcheviks exhibant des drapeaux de bataille capturés.
Deux derniers éléments de preuve viennent compléter l’énigme du drapeau. Une copie identique de la photo du drapeau noir a été découverte dans les archives militaires d’État russes lors de la préparation d’un album photo sur la guerre civile publié en 2018. L’entrée de cette photo indique « Drapeau de la bande de P. Kotsur », ce qui suggère que le drapeau était spécifiquement associé au frère de Svirid Kotsur, Petro[33]. En fait, la photo supposée de Makhno produite par Ostrovskii, que Makhno a rejetée avec irritation, présente une ressemblance frappante avec Petro Kotsur.
Après la mort apparente de Svirid en mars 1920, son frère Petro reprend la cause de la résistance contre les bolcheviks à Tchiguirine. On ne sait pas combien de temps les insurgés de la région ont poursuivi leur combat. Toutefois, un télégramme du Soviet militaire révolutionnaire du front sud-ouest, daté du 26 juin 1920, indique que les unités de l’Armée rouge dans la région de Tchiguirine « ont complètement vaincu les bandes de Petrenko et de Kotsur. Kotsur lui-même, ses assistants et son chef d’état-major ont été tués… La bannière noire du régiment Zadneprovskiy [polk] a été prise »[34]. Bien que la préposition « za », qui signifie au-delà, soit utilisée à la place de « nad », qui signifie sur, le télégramme est très suggestif. Malheureusement, à ce stade, il n’est pas possible de prouver sans l’ombre d’un doute que la bannière noire mentionnée est bien la même que celle représentée sur la photo. Toutefois, si c’est le cas, il s’agit d’un scénario plausible pour l’origine de la photo. Dans l’ensemble, l’état actuel des preuves suggère que la photo originale représente des soldats de l’Armée rouge exhibant un drapeau capturé à Petro Kotsur, probablement après le 26 juin 1920. L’emplacement exact de la photo et l’unité à laquelle appartiennent les soldats de l’Armée rouge tenant le drapeau restent inconnus.
Ce labyrinthe vertigineux de régiments de la guerre civile, d’archives et de propagande bolchevique a donné naissance à un mythe durable. Dans quelle mesure ses origines sont-elles importantes ? Le fait que ce symbole makhnoviste bien-aimé de la liberté et de la résistance populaire ne soit pas makhnoviste après tout diminue-t-il son pouvoir contemporain sur les lignes de front ou rompt-il sa chaîne de signification établie ? Les mèmes sur Reddit d’un certain « Chad Makhno » derrière le drapeau à tête de mort tomberont-ils dans le discrédit ? Ce sont des questions auxquelles seules les communautés qui s’intéressent activement au drapeau et à son slogan peuvent répondre en fin de compte. Cependant, je pense que le drapeau restera un élément dynamique de la symbolique anarchiste et ukrainienne.
Depuis sa première apparition dans le livre d’Ostrovskii en 1926, le drapeau s’est complètement détaché de ses origines. Il est passé par une multitude de significations : marqueur ignoble de prétendus pogroms makhnovistes, source d’inspiration internationale pour la résistance anarchiste, symbole de fierté régionale et déclaration de défi face à l’invasion russe. Sous une forme ou une autre, le drapeau et son slogan survivront certainement et continueront leur marche à travers le temps.
Sean Patterson est doctorant en histoire à l’université d’Alberta. Il étudie actuellement la relation entre l’idéologie et la violence dans la région de Zaporizhia, dans le sud de l’Ukraine, pendant la guerre civile ukrainienne (1918-1921). Sean est l’auteur de “Makhno and Memory : Anarchist and Mennonite Narratives of Ukraine’s Civil War, 1917-1921” (University of Manitoba Press, 2020). Il peut être contacté à l’adresse suivante : sdpatter@ualberta.ca
Je tiens à remercier Malcolm Archibald et Yuriy Kravetz pour leur aide généreuse dans la recherche de cet article.
Sean Patterson est doctorant en histoire à l’université d’Alberta. Il étudie actuellement la relation entre l’idéologie et la violence dans la région de Zaporizhia, dans le sud de l’Ukraine, pendant la guerre civile ukrainienne (1918-1921). Sean est l’auteur de “Makhno and Memory : Anarchist and Mennonite Narratives of Ukraine’s Civil War, 1917-1921” (University of Manitoba Press, 2020). Il peut être contacté à l’adresse suivante : sdpatter@ualberta.ca
Je tiens à remercier Malcolm Archibald et Yuriy Kravetz pour leur aide généreuse dans la recherche de cet article.
quelques « vrais » drapeaux Makhnovistes
Le Musée national d’histoire de l’Ukraine conserve un drapeau de l’Armée Insurrectionnelle d’Ukraine Makhnoviste qui est considéré comme authentique. C’est un drapeau intégralement noir sur lequel on peut lire le nom de l’unité à laquelle il se rattache ( 2e régiment d’infanterie consolidé makhnoviste) et au verso le slogan [légèrement visible sur la photo] indique « Mort aux violeurs des travailleurs ».
2e régiment d’infanterie consolidé de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine makhnovistes. Au revers : « Mort aux violeurs des travailleurs ». / 2nd Consolidated Infantry Regiment of the Insurgent Army of Ukraine Makhnovists. Reverse slogan : « Death to the Rapists of the Working People »
Deux autres drapeaux sont attribué au Makhnovistes, bien que cela soit source de contestations. Des photos de ces deux drapeaux sont apparus dans le livre de Pierre Znamensky, « Sous les plis du drapeau rouge » [2010].
La première photo est un drapeau du 1er bataillon d’infanterie avec le slogan « Mort aux pillards, kurkuls [koulaks], capitalistes et généraux ».
1er P. B. [Bataillon d’Infanterie]. Revers : R.A.P. U.M. [Armée Révolutionnaire des Insurgés d’Ukraine Makhnoviste]. « Mort aux pillards, kurkuls [koulaks], capitalistes et généraux » / 1st P.B. [Infantry Battalion]. Reverse : R.A.P. U.M. [Revolutionary Army of Insurgents of Ukraine Makhnovist]. « Death to looters, kurkuls [kulaks], capitalists, and generals ».
La seconde photo est celle du 2ème régiment d’infanterie consolidé de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine makhnovistes. Au revers : « Mort aux violeurs des travailleurs ».
A.M. [Armée de makhnovistes ?]. Revers : 3e régiment d’infanterie de l’armée insurgée d’Ukraine makhnovistes / A.M. [Army of Makhnovists ?]. Reverse : 3rd Infantry Regiment of the Insurgent Army of Ukraine Makhnovists
L’authenticité de ces drapeaux soulève de nombreuses questions. Makhno lui-même a explicitement nié que son armée ait jamais utilisé des insignes de tête de mort. De plus, le drapeau avec le crâne et la lance ressemble étrangement au drapeau des marins de l’équipage du Petropavlovsk de 1917 dont la photo est bien connue (À titre de comparaison, cf. la troisième photo de ce drapeau . On y lit « Mort au burzhui [bourgeoisie] ». ) . L’origine de ces drapeaux, actuellement dans des collections privées, n’est pas non plus claire et on ne sait pas comment ils sont entrés en possession des collectionneurs.
