Les violences policières, dès le début de la révolte lycéenne, se sont multipliées à un rythme effréné : insultes envers des élus de la République, charges policières incontrôlées, coups et blessures lors de rassemblements, mâchoire fracassée, œil crevé. Au-delà des cas individuels, c’est la question du maintien de l’ordre et de l’usage de la force qui se trouve une nouvelle fois posée.
À cette violence s’ajoute une répression massive, avec des milliers d’arrestations, dont certaines apparaissent totalement disproportionnées au regard des faits reprochés. Le simple fait de participer à une manifestation ou d’arborer une pancarte hostile aux forces de police, au gouvernement ou à l’État ne saurait pourtant, en lui-même, constituer une justification générale à l’arrestation ou à l’usage de la force.
La proximité croissante d’une partie des forces de l’ordre avec le Rassemblement national n’est pas non plus un phénomène que l’on peut simplement balayer d’un revers de main. Le RN mène depuis plusieurs années une stratégie assumée de conquête de l’électorat policier, tandis que certains responsables syndicaux et représentants des forces de l’ordre affichent ouvertement leur proximité avec ses positions. Plusieurs policiers ou anciens policiers ont d’ailleurs directement investi la politique sous cette étiquette.
L’affaire de Saint-Pierre-des-Corps, ce mois de septembre 2026, vient brutalement rappeler cette imbrication entre police et extrême droite. Le policier au volant du véhicule ayant percuté un jeune homme magrébin à moto s’est révélé être un conseiller municipal élu sous l’étiquette du Rassemblement National dans la Vienne. Il serait évidemment absurde de déduire de cette seule appartenance politique une quelconque culpabilité pénale. Mais il serait tout aussi absurde de considérer que cette proximité politique est sans intérêt lorsqu’on s’interroge plus largement sur les rapports entre une grande partie de l’appareil policier et l’extrême droite. Cette question devient d’autant plus importante à l’approche des élections professionnelles de décembre 2026 dans la fonction publique d’État.
Pris dans une surenchère permanente, certains syndicats policiers sont aujourd’hui prêts à céder toujours davantage aux revendications les plus corporatistes de leurs troupes. Cette évolution pose une question politique majeure : comment ces organisations peuvent encore être conférées à des organisations se réclamant du mouvement ouvrier et peuvent-elles accepter de devenir les relais de revendications qui conduisent parfois à remettre en cause les principes mêmes de l’État de droit ?
Surarmées et bénéficiant, dans l’exercice de leurs missions, de prérogatives considérables, les forces de l’ordre disposent d’un pouvoir qui exige en contrepartie un contrôle démocratique particulièrement rigoureux. C’est précisément pour cette raison que les règles encadrant leur action ne sont pas accessoires.
Ainsi, l’instruction DGPN/CAB/2008-001745-D du 14 mars 2008 rappelle que l’usage de l’arme individuelle doit répondre à des exigences de nécessité et de proportionnalité. L’administration elle-même a rappelé que l’arme ne devait pas être sortie préventivement à des fins d’intimidation et que toute riposte devait rester strictement proportionnée au danger rencontré.
De même, les policiers ne disposent pas d’un droit particulier leur permettant d’empêcher les citoyens de filmer leur intervention. La circulaire DGPN n° 2008-8433-D du 23 décembre 2008 rappelle que, s’ils bénéficient comme tout citoyen du droit au respect de leur vie privée, ils ne peuvent faire obstacle à l’enregistrement ou à la diffusion d’images ou de paroles réalisées à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions. Le Défenseur des droits a encore rappelé ce principe dans ses décisions relatives au maintien de l’ordre.
Il en va de même pour l’identification des agents. L’arrêté du 24 décembre 2013 impose aux policiers exerçant en uniforme de porter leur numéro d’identification individuel, le fameux RIO. Cette obligation s’applique également, dans certaines circonstances, aux personnels en civil qui portent un signe permettant de les identifier comme policiers, notamment le brassard « POLICE ».
Quant à la circulaire concernant les caméras-piétons de la police et l’instruction n°18009 du 1er mars 2017, elle est fréquemment ignorée…
Par contre, certains policiers n’hésitent à employer des logiciels de reconnaissance faciale intégrée, ce qui est parfaitement illégal.
Enfin, le Code de la sécurité intérieure encadre précisément les opérations de dispersion des attroupements. L’article L. 211-9 et les dispositions réglementaires qui l’accompagnent fixent notamment les conditions dans lesquelles les sommations doivent être effectuées avant le recours à la force. Le maintien de l’ordre n’est donc pas une zone de non-droit où les agents pourraient décider librement des règles qu’ils appliquent.
Pourtant, ces principes semblent régulièrement mis à mal. Les plaintes pour outrage ou rébellion, dont certaines donnent lieu à des poursuites contestées, alimentent depuis longtemps les critiques relatives à une forme d’impunité policière. De même, des accusations concernant la présence de policiers en civil au sein des cortèges et leur participation à des provocations ou à des jets de projectiles doivent être prises au sérieux puisqu’elles sont étayées par des témoignages, des images ou des enquêtes.
Derrière ces « dérapages », plus ou moins contrôlés, se dessine néanmoins une évolution beaucoup plus inquiétante : celle d’une police qui semble s’éloigner de plus en plus de ce qu’elle est censé faire, c’est-à-dire faire respecter la loi dans le cadre de la loi.
Une police ne peut prétendre défendre l’État de droit en s’affranchissant elle-même des règles qui l’encadrent.
Et c’est précisément cette contradiction qui rend la perspective d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir particulièrement préoccupante.
Le Rassemblement National n’est pas, aujourd’hui, une organisation fasciste comparable aux organisations de masse qui ont existé dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Il n’est ni le Parti Populaire Français de Jacques Doriot, ni le Parti National-Socialiste Allemand. Il ne dispose pas davantage d’un appareil paramilitaire de masse comparable aux SA allemandes.
Son service d’ordre, le DPS, possède cependant une histoire sulfureuse. Une commission d’enquête parlementaire s’était déjà penchée sur cette organisation à la fin des années 1990 et avait notamment examiné la question de sa possible dissolution en raison de ses caractéristiques particulières.
L’extrême droite militante contemporaine dispose par ailleurs de réseaux plus ou moins structurés, en marge du RN, composés notamment de militants attirés par le virilisme, les sports de combat et la violence politique. Leur capacité à provoquer une véritable terreur de masse reste sans commune mesure avec celle des grandes organisations paramilitaires fascistes historiques. Mais leur capacité à participer à des opérations ponctuelles de violence ou à une stratégie de tension ne doit pas pour autant être sous-estimée. Rappelons qu’une cinquante de meurtres, ces vingt dernières années, sont attribués à l’ultra-droite hexagonale. Ainsi, l’hypothèse que certains de ses jeunes éléments, participent aux affrontements actuels n’est pas à négliger.
La question centrale est donc peut-être ailleurs.
Ce qui manque aujourd’hui au RN pour disposer d’un véritable appareil coercitif de masse pourrait, en cas d’arrivée au pouvoir, lui être fourni par l’État lui-même : non pas sous la forme d’une milice privée, mais à travers un appareil policier qui lui est largement acquis et considérablement renforcé au cours des dernières décennies.
Techniques de surveillance toujours plus sophistiquées, capacités d’interception des communications, croisement des fichiers, exploitation massive des données, développement des technologies de reconnaissance et multiplication des outils de renseignement : l’appareil d’État dispose déjà d’une puissance de surveillance considérable.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le RN devrait créer sa propre milice.
C’est de savoir ce qu’il adviendrait d’un appareil policier et sécuritaire déjà extrêmement puissant si celui-ci passait sous l’autorité politique d’un gouvernement d’extrême droite.
Dans cette perspective, l’histoire récente devrait nous servir d’avertissement.
La gauche elle-même porte une part de responsabilité dans l’extension continue de l’État policier. Lorsqu’elle était au pouvoir, elle n’a pas toujours hésité à utiliser l’appareil répressif de l’État contre les mouvements sociaux qu’elle prétendait pourtant représenter. Les mobilisations contre la réforme du Code du travail sous François Hollande en ont fourni une illustration particulièrement brutale.
Cette contradiction mérite d’être posée sans détour : à quoi sert de conquérir le pouvoir central si c’est pour renforcer les instruments de coercition dont ceux qui nous succéderont pourront ensuite disposer ?
L’obsession de l’alternance électorale ne devrait jamais faire oublier cette question fondamentale.
Car un État policier n’est pas de gauche ou de droite.
Il peut être construit par la gauche, administré par le centre et, un jour, utilisé par l’extrême droite.
Et lorsque cette dernière arrive au pouvoir, elle n’a plus nécessairement besoin de construire sa propre police politique. Il lui suffit de récupérer celle que ses prédécesseurs ont patiemment contribué à renforcer…
Eric Sionneau - DLGS