Demain Le Grand Soir
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Il renaît ce mardi 27 octobre 2014 de ses cendres.

" En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice, d’inégalité en un mot - qu’elles ont déversé dans les cœurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité.
(....)Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise - une iniquité dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l’iniquité, contre le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais. "

Piotr Kropotkine -

Les étudiants français en révolte
Article mis en ligne le 17 octobre 2026
dernière modification le 13 octobre 2026

par siksatnam

Les lycéens français qui protestent contre l’austérité vont-ils déclencher un mouvement social plus large avant la campagne présidentielle de 2027 ?

Il n’a fallu qu’une étincelle pour mettre le feu à la France. Des manifestations au lycée ont éclaté en France alors que la nouvelle année scolaire avait à peine commencé. Les lycéens français (lycéens, âgés d’environ 15 à 18 ans) ont exprimé leur colère face à ce qu’ils considèrent comme une négligence et un mépris du gouvernement. Ce mécontentement profondément enraciné rappelle les épisodes précédents. Alors que le mouvement tente de se répandre dans les universités, les autorités n’ont qu’une seule réponse : la répression, et les accusations contre La France insoumise (LFI). Le parti de gauche radicale veut chevaucher la vague de colère des jeunes dans sa campagne présidentielle, tandis que ses adversaires espèrent que le mouvement s’évanouir le plus rapidement possible.

Zéro croissance, hausse du chômage, flambée des prix des carburants, abandon des politiques écologiques tout comme le changement climatique s’accélère, un nouveau budget d’austérité - jusqu’à présent l’approche de la prochaine élection présidentielle (attendue au printemps 2027) semblait canaliser cette colère. En fin de compte, l’explosion sociale est venue d’un groupe qui vote peu ou pas du tout, et qui sent qu’elle n’a rien à perdre : les lycéens de la région parisienne, rapidement imités par leurs pairs dans le reste du pays. En effet, ils ont de nombreuses raisons d’être en colère.
En ruine les écoles et les pénuries d’enseignants

Ce n’est pas un hasard si la mobilisation a commencé dans les lycées des villes les plus pauvres d’Île-de-France, avec les premiers blocages le 17 septembre à Créteil (banlieue au sud-est de Paris). Dans ces écoles, la nouvelle année scolaire a été une nouvelle fois marquée par des conditions d’enseignement extrêmement dégradées. Les bâtiments sont souvent délabrés : au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis et Blaise-Cendrars à Sevran (tous deux en Seine-Saint-Denis, le département départementpauvre au nord-est de Paris), des vidéos filmées par des élèves et des enseignants montrent, par exemple, l’effondrement des plafonds, des rats, des fuites d’eau et une pénurie de chaises et de tables. Au collège Georges-Politzer de Bagnolet (collège, pour les 11 à 15 ans, dans une autre ville de Seine-Saint-Denis), de l’eau trouble contenant de la matière fécale est sortie de chaque robinet, et l’école a été informée seulement quatre mois après la fin des tests.

Au-delà de ces exemples particulièrement choquants, les bâtiments scolaires sont totalement inadaptés aux phénomènes météorologiques extrêmes. Selon une enquête du SNES-FSU, le principal syndicat d’enseignants de l’enseignement secondaire, couvrant 623 collèges et lycées en mai 2026, 78% des écoles ont enregistré des températures supérieures à 30 °C et supérieures à 33 °C dans une école sur cinq. La succession de vagues de chaleur qui a frappé la France entre mai et septembre 2026 a confirmé ce diagnostic, avec de nombreux cas d’enseignants et d’étudiants se sentant faibles, la fermeture de plusieurs centaines d’écoles les jours les plus chauds, et le report des examens de baccalauréat (l’examen national de sortie du lycée, qui sert également de qualification d’entrée à l’université).

Les académies (les branches régionales du ministère de l’Éducation nationale) ont essayé de faire et de réparer les choses pour faire face à l’urgence, mais à la rentrée, seulement 21% des écoles avaient prévu des mesures contre la chaleur extrême, dont 61% consistaient en des "œuvres planifiées ou demandées" - en d’autres termes, pas encore commencés. L’effort de rénovation sera gigantesque et est déjà estimé à €40 à €50 milliards.

Le mécontentement concerne aussi les pénuries de personnel. Certes, le ministère de l’Éducation nationale a réussi à pourvoir la quasi-totalité des postes d’enseignants offerts lors de l’examen de recrutement de cette année, contre 91 à 92% en 2025, grâce à une réforme réduisant les exigences de recrutement. Mais certaines des nouvelles recrues, qui ne détiennent qu’un bac+3 (un diplôme universitaire de trois ans), doivent compléter deux années de formation avant de se tenir devant une classe ; l’effet de la réforme ne se fera donc pas sentir tout de suite.

Ces chiffres rassurants sont également tempérés par une baisse du nombre de postes offerts, compensée par une plus grande utilisation contractuelle des contrats (enseignants contractuels embauchés sur contrat à durée déterminée plutôt que fonctionnaires titulaires), dont la formation est souvent très basique. Plus largement, la profession enseignante traverse une véritable crise de vocation et une montée en démissions « faible mais régulière », selon la Cour des comptes. Dans la dernière enquête de l’OCDE, publiée fin septembre, seulement 4% des enseignants français estiment que leur profession est valorisée par la société, le niveau le plus bas de tous les pays étudiés. Le faible salaire, inférieur à la moyenne de l’OCDE, est la principale cause ; les trois quarts des enseignants considèrent leur salaire trop bas.

La conséquence de ce faible attrait est la difficulté à livrer toutes les classes programmées. Au début de l’année scolaire 2026, la moitié des écoles manquaient au moins un enseignant. Pour l’année scolaire 2023-2024, la Cour des comptes a estimé qu’environ 9% des heures d’enseignement avaient été perdues dans les collèges, passant à 11% en moyenne dans les zones d’éducation prioritaire (zones défavorisées qui reçoivent des ressources supplémentaires). Ce manque d’enseignement pèse inévitablement sur le niveau de connaissance de ces jeunes et sur leur avenir professionnel.

Malgré des embauches substantielles ces dernières années, la France est également désespérément à court d’AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap, aides de classe pour les élèves handicapés), avec près de 50.000 élèves en attente d’un, soit un sur sept, à la rentrée 2025. Le tableau est similaire pour les infirmières scolaires, avec seulement 7.700 postes pour 12 millions d’élèves en 2023. Malgré les augmentations de salaire pour les deux professions ces dernières années, les salaires restent peu attrayants.
Des inégalités toujours plus profondes

Au-delà de ces chiffres globaux, la situation varie énormément d’une école à l’autre. Les académies de Créteil et de Versailles, qui couvrent les départements entourant Paris, ont longtemps eu du mal à attirer les enseignants. Au sein de chaque académie, les écarts entre les écoles des quartiers aisés et celles des banlieues ouvrières (banlieues populaires) peuvent également être larges. Les enseignants en début de carrière sont souvent envoyés dans ces zones défavorisées alors qu’ils accumulent des points pour demander un transfert. Les élèves de ces collèges et lycées sont donc confrontés à un fort roulement chez les enseignants moins expérimentés, ce qui dégrade leurs conditions d’apprentissage.

Les données du ministère de l’Éducation nationale confirment ce diagnostic : l’indice de position sociale, attribué à chaque école en fonction des occupations des parents de ses élèves, révèle des déséquilibres majeurs et une forte reproduction sociale. La corrélation entre le milieu social et la réussite scolaire parmi les étudiants français est l’une des plus fortes de l’OCDE.

Bien qu’il existe des lacunes dans les écoles publiques, elles sont encore plus grandes entre l’enseignement public et l’enseignement privé. En 2022, le secteur privé opérant sous contrat d’État (sous contrat) comptait 40% d’étudiants issus de milieux très favorisés, contre 20% dans le secteur public. À l’inverse, 18% des collégiens dans les écoles privées sous contrat provenaient de classes sociales défavorisées, contre 42% des élèves du secteur public. Ces écarts, qui ne se sont creusés que depuis la fin des années 1980, découlent de la sélectivité pratiquée par de nombreuses écoles privées, en fonction des notes et des frais de scolarité facturés aux parents. Pourtant, ces écoles privées sous contrat sont massivement financées par de l’argent public : en 2024, un rapport parlementaire a noté que l’État accorde €8,5 milliards par an à ce secteur, plus un autre €1,5 milliard des autorités locales. Fruit d’un compromis dans la longue "guerre scolaire" entre l’Etat et l’Eglise catholique (la grande majorité des écoles privées en France sont catholiques), la loi Debré de 1959 prévoit que l’Etat couvre les salaires des enseignants et les frais de fonctionnement des écoles contractuelles, d’un montant de 75% de leurs dépenses, en échange de la mise en œuvre du programme officiel.

Il existe également des écoles privées sans contrat d’État (contrat de chevaux), plus libres dans leur fonctionnement et ne recevant pas d’argent public, mais elles éduquent moins de 1% des étudiants français. En plus de ces dépenses obligatoires, certaines collectivités locales accordent des subventions supplémentaires aux écoles privées : entre 2016 et 2023, les régions ont distribué plus de €1,2 milliard aux écoles qui étaient déjà bien financées.

Bien que ce levier budgétaire puisse permettre à l’État de faire pression sur les écoles privées pour qu’elles favorisent une plus grande diversité sociale, les ministres successifs ont toujours soigneusement évité de faire de telles demandes. La raison est assez simple : la plupart d’entre eux sont passés par les écoles les plus prestigieuses (les grandes écoles, les institutions d’élite très sélectives de la France) et envoient leurs propres enfants dans des écoles privées.

En 2024, l’éphémère ministre de l’Éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra a fait scandale lorsqu’elle a justifié de placer ses enfants dans une école privée de classe supérieure - le lycée Stanislas, dans le 6e arrondissement de Paris - en citant l’absentéisme des enseignants dans le secteur public. Son prédécesseur Gabriel Attal (qui est devenu Premier ministre et se présente maintenant à la présidence) avait lui-même fréquenté l’École alsacienne très bourgeoise, dans le même quartier. Les carrières scolaires de ces ministres sont ainsi emblématiques d’une forme de séparatisme social.

Ayant grandi dans une bulle bourgeoise, les ministres de Macron ne savent presque rien de la réalité sociale des écoles publiques, ce qui les conduit souvent à adopter des réformes qui dégradent encore plus le secteur. Au début de la décennie, la France avait les classes les plus surpeuplées d’Europe. Pour l’année scolaire 2026, un enseignant fait face à une moyenne de 21 élèves du primaire, 25,3 au collège et 30,5 au lycée. Avec de tels chiffres, il est difficile de soutenir chaque élève correctement ; inévitablement, certains sont plus perturbateurs et prennent du retard. La baisse de la natalité pourrait toutefois permettre de réduire le nombre d’élèves par enseignant : d’ici 2035, la France comptera 1,7 million d’élèves en moins, soit une baisse de 14,2%. Les syndicats d’enseignants, les parents et de nombreux politiciens voient une opportunité : en maintenant le nombre d’enseignants stable, le ratio peut baisser naturellement au fil des ans.

Mais le gouvernement a une priorité différente : économiser de l’argent. En 2026, 3.256 postes d’enseignants ont été supprimés. Le même impératif d’austérité a également conduit à la réduction de €40 millions d’un programme de rénovations scolaires conçu pour faire face au changement climatique, les deux tiers du budget, au milieu d’un été caniculaire.

Interdictions de téléphone et de tri des algorithmes

D’autres réformes récentes alimentent également la colère, notamment celles décidées par Gabriel Attal lors de son passage au ministère de l’Education nationale (juillet 2023 à janvier 2024). L’un est le choc des savoirs, qui a introduit des groupes de groupes de niveaux de capacité pour des matières de base), largement dénoncés par les enseignants, les étudiants et les parents comme une forme de "tri social" et dont l’efficacité a toujours été contestée. Cette réforme phare d’Attal a finalement été abrogée début 2026.

La deuxième mesure, adoptée au nom de la laïcité (le principe strict de la laïcité de la France, qui régit la place de la religion dans les institutions publiques, écoles incluses), est l’interdiction de porter l’abaya (une longue robe ample portée par certaines femmes musulmanes), considérée comme un vêtement religieux signalant la foi musulmane. Mais ce décret, destiné à plaire aux électeurs conservateurs et d’extrême droite, s’est avéré un casse-tête à faire respecter : comment dire une abaya d’une robe ? Outre le fait que le Conseil français de la foi musulmane (un organisme qui représente les musulmans dans les relations avec l’État) souligne que l’abaya n’a jamais été un vêtement religieux ou une prescription, l’application incohérente chez les filles portant des robes similaires – certaines devant changer, d’autres non – et le fait que seules les filles musulmanes ont été ciblées a suscité de nombreuses controverses.

Surtout, alors que l’objectif de la laïcité est fondamental dans l’éducation nationale, on peut se demander si renvoyer les jeunes filles musulmanes à la maison sur un vêtement plutôt que de les laisser aller à l’école publique est vraiment la bonne façon de lutter contre le fondamentalisme islamique.

L’interdiction des téléphones portables dans les lycées depuis la rentrée scolaire 2026 - elle a déjà été appliquée dans les écoles primaires et secondaires - a peut-être également contribué à attiser la colère des lycéens. Bien que la mesure ait clairement des effets positifs sur l’attention des élèves et la santé publique et contribue à réduire la triche, le téléphone mobile reste un outil souvent indispensable pour de nombreuses activités scolaires. Les enseignants demandent parfois aux élèves d’utiliser leur téléphone en classe, en notes, en horaires et en devoirs sont généralement transmis par le logiciel Pronote (la plateforme de gestion scolaire en ligne utilisée dans la plupart des écoles françaises), et le téléphone sert également de carte de cantine. La mesure a donc été appliquée de manière inégale, chaque école étant chargée de l’intégrer dans son règlement intérieur, ce qui alimente inévitablement les comparaisons entre les élèves des différentes écoles.

Enfin, une réforme du début de l’ère Macron n’a jamais été digérée : Parcoursup. Cet algorithme de sélection pour l’admission à l’enseignement supérieur a déjà suscité une colère féroce lors de sa création en 2018, puisqu’il met effectivement fin au droit d’accès à l’enseignement supérieur simplement en obtenant le baccalauréat. L’opacité de l’algorithme n’a pas aidé. Les lycéens envoient des volées de candidatures pour l’année universitaire à venir sans être sûrs de ce qu’ils vont finir avec.

Pour certains, la réponse ne vient jamais : en juillet 2026, 100.000 étudiants n’avaient pas de placement pour le début de leurs études universitaires. Bien que ce chiffre tombe plus tard alors que les lieux s’ouvrent, le stress pour ces jeunes et leurs parents est énorme : ils finissent par s’appliquer à toutes sortes de programmes, parfois loin de ce qu’ils veulent et d’où ils vivent, et rencontrent de grandes difficultés à se préparer à la nouvelle année universitaire. Déjecté, certains attendent jusqu’à l’année suivante pour postuler à nouveau.

Une histoire de la lutte étudiante sur le baccalauréat et le budget

La combinaison de ces nombreux facteurs et d’une atmosphère particulièrement anxiogène – les guerres, le changement climatique, la montée de l’extrême droite, une économie en mauvaise posture – a entraîné une santé mentale extrêmement médiocre chez les jeunes. Par exemple, 20% des lycéens avaient des pensées suicidaires au cours de l’année, selon Santé publique France (l’agence nationale de santé publique). Alors que l’adolescence a toujours été une période difficile de la vie humaine, de tels niveaux sont sans précédent et particulièrement alarmants.

Il n’en fallait donc pas beaucoup pour pousser les lycéens à lancer un mouvement social, ce qui donne aussi à certains d’entre eux une raison d’espoir à l’avenir et une ferveur collective dont ils avaient été privés par le règne des écrans.

Bien sûr, comme tout mouvement de jeunesse, la vague actuelle de blocages scolaires est chaotique, ses revendications sont parfois brouillées et ses méthodes ne commandent pas toujours le consensus. Bien sûr, il y a aussi des jeunes qui ne souhaitent pas participer aux blocages et qui se préoccupent davantage de passer leurs examens. Le ministère de l’Éducation nationale planifie en fait des cours de vidéoconférence pour les lycées de 400 à 500 lycées bloqués dans les prochains jours.

Signe de l’époque, les outils technologiques sont désormais centraux, à la fois pour affaiblir le mouvement et pour le nourrir, avec des vidéos Snapchat et des publications Instagram. Mais en dehors de cette nouveauté et de la peur que les gens s’évanouissent dans des températures suffocantes, le mouvement lycéen 2026 a beaucoup en commun avec d’autres épisodes historiques.

Au cours des quatre dernières décennies, il y a eu un mouvement de jeunesse majeur à peu près tous les dix ans, ce qui soulève toujours la question des ressources consacrées à l’éducation. En 2018, un mouvement de lycée et d’étudiants – certes plus petit que celui d’aujourd’hui – a été lancé contre Parcoursup et pour réclamer plus de places dans les universités.

En 2005, c’est la réforme du Fillon du baccalauréat, ainsi que les coupes budgétaires, qui ont mis les lycéens dans les rues. Bien que le gouvernement de l’époque n’ait pas reculé, il a été contraint de le faire l’année suivante face à la colère suscitée par le CPE (contrat première embauche, ou "premier contrat de travail", qui laissait les entreprises licencier de jeunes travailleurs sans justifier au cours de leurs deux premières années, adoptées dans le but de réduire le chômage des jeunes).

Plus en arrière, d’autres mobilisations rappellent celles de 2026. En octobre 1998, les lycéens protestaient déjà pour plus d’enseignants et de classes plus petites, et contre un sentiment général que l’avenir leur était fermé. Le mouvement a culminé le 15 octobre avec 500.000 manifestants à travers la France et a gagné 4 milliards de francs (environ € 1 milliard en valeur d’aujourd’hui).

En 1990, le mouvement a également commencé dans la banlieue parisienne, à la suite du viol d’une jeune fille dans un lycée de Saint-Ouen. En plus de la lutte pour des écoles plus sûres, les jeunes ont exigé plus d’enseignants et la rénovation de leurs écoles délabrées. Le mouvement a conduit à un paquet de 4,5 milliards de francs (environ €1,2 milliard) et à la création de conseils de la vie lycéenne, qui permettent aux représentants étudiants élus de prendre part à certaines décisions dans leurs écoles.

Les blocus se propageront-ils aux universités ?

La vague de blocages scolaires 2026 peut-elle répéter ces victoires ? Bien qu’il soit encore trop tôt pour le dire, la réponse dépendra de sa capacité à élargir son alliance. Après les lycées, l’étape suivante pourrait être les universités, dont certaines ont déjà commencé à être bloquées. Les étudiants universitaires partagent en effet des griefs communs avec les lycéens, tels que des bâtiments délabrés et un manque d’espace qui les empêche d’étudier dans des conditions décentes. Les dépenses moyennes par étudiant sont en baisse constante depuis 2010 et chaque université française a géré un budget déficitaire cette année.

La même logique d’inégalité et de privatisation affecte également l’enseignement supérieur. Face à un manque de places dans les universités publiques, 26% des étudiants ont choisi l’enseignement supérieur privé en 2022, une part qui monte chaque année. Entre 2012 et 2022, le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur privé a augmenté de 63%, contre seulement 3% dans le secteur public. Allant de l’excellence aux pires arnaques, le marché universitaire privé a au moins une chose en commun : souvent des frais de scolarité substantiels.

Pourtant, la vie étudiante devient de plus en plus chère et la précarité des étudiants a fortement augmenté ces dernières années, avec, par exemple, 23% des étudiants ayant déjà sauté un repas pour des raisons financières.

l est peu probable que le budget 2027 améliore les choses, car il prévoit de geler l’APL (aide personnalisée au logement, une prestation de logement éprouvée par les moyens qui aide à payer le loyer). Toujours à la recherche d’économies supplémentaires, le gouvernement a également souhaité introduire des frais pour les étudiants ne recevant pas de subventions basées sur les besoins (non-boursiers) pour assister à un BTS (brevet de technicien de supérieur, un cours d’enseignement supérieur professionnel de deux ans) ou des cours préparatoires (les cours préparatoires de deux ans très sélectifs pour les grandes écoles). Le gouvernement a récemment reculé sur cette idée face à la colère des lycéens.

Outre les élèves, les lycéens pourraient également être rejoints par leurs enseignants, dont un certain nombre ont déjà fait grève le 29 septembre pour protester contre un gel des salaires qui dure depuis des années. Comme leurs revendications sont souvent partagées, cette convergence est assez évidente.

Il pourrait se concrétiser le mardi 6 octobre, date fixée par divers syndicats et organisations de jeunesse comme l’Union étudiante (un syndicat étudiant) et l’Union syndicale lycéenne (un syndicat d’étudiants du secondaire) pour organiser des blocages à grande échelle de lycées et d’universités et pour marcher à travers la France. La journée sera sans doute décisive pour l’avenir du mouvement.
Action militante et une presse hostile

Outre les syndicats et les organisations de jeunesse, un autre acteur appelle les lycéens et les élèves à se mobiliser en masse : La France insoumise (LFI).

Le parti de gauche radicale dirigé par Jean-Luc Mélenchon est très vite devenu la voix politique des revendications des lycéens. Certaines de ses personnalités les plus médiatisées ont été particulièrement bien accueillies par les jeunes lors des blocages, comme le député Louis Boyard, lui-même ancien militant syndical des lycéens.

De nombreux élus de la LFI sont allés à la rencontre des lycéens dès le début du mouvement pour les encourager à bloquer leurs écoles, mais aussi à tenter de désamorcer les situations tendues avec les forces de l’ordre. Cette présence a suscité de vives critiques dans des talk-shows télévisés, où LFI a été accusé d’avoir attisé le chaos et tenu responsable de dommages dans plusieurs villes. Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a ainsi été accusé d’avoir mis le feu à une poubelle alors qu’il essayait en fait de l’éteindre.

Comme pour chaque mouvement social, la question de la violence a rapidement dominé la couverture médiatique. Une analyse des émissions d’information du soir de France 2 (France 2 est une grande chaîne de télévision de service public) sur quatre jours montre que 75% du temps d’antenne consacré aux mobilisations du lycée s’est concentré sur la violence et 12% sur les accusations contre la LFI, alors que seulement 8% étaient consacrés aux demandes du mouvement. Alors que la majeure partie de cette violence se limite à brûler des poubelles et à déclencher des feux d’artifice, certaines scènes ont été frappantes, comme l’incendie d’une entrée au lycée à Nantes.

Comme pour toute mobilisation sociale, l’écrasante majorité des participants est bien sûr pacifique, et les syndicats et les organisations politiques qui soutiennent le mouvement ont tous appelé à la retenue.

Mais dans les talk-shows télévisés, LFI est très rapidement considéré comme responsable de violence et de troubles. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a même accusé "LFI et ses mandataires d’extrême gauche" d’être derrière le mouvement, en s’appuyant sur un mémo du service de renseignement qui a été immédiatement envoyé aux médias.

La France insoumise a rejeté cette thèse comme une " conspiration " qui " infantilise " les lycéens et la voit comme faisant partie d’une " stratégie de laisser les choses pourrir et de la provocation ". La stratégie du gouvernement semble fonctionner en partie : 55% des Français interrogés dans un récent sondage estiment que le mouvement est manipulé par LFI. Mais un autre sondage indique que 62% des Français considèrent que le mouvement du lycée est justifié.

Face à un public qui soutient largement les jeunes d’un côté, et face aux restrictions budgétaires de l’autre, le gouvernement a décidé de parier sur la répression.

À l’exception des agriculteurs, Emmanuel Macron applique toujours la même technique à chaque mouvement social : sévir contre les manifestants afin de terroriser les participants, et exploiter la violence pour rendre le mouvement impopulaire.

Plus de 5.000 lycéens ont été arrêtés en une seule semaine, un niveau sans précédent. La violence policière a également été importante, par exemple avec une grenade tirée presque point-blanc au visage d’un jeune de 14 ans dans le Val-d’Oise (un département au nord de Paris). Cette stratégie est risquée : en cas de tragédie — par exemple la mort d’un adolescent à la suite d’une opération de police — la colère pourrait se retourner contre la police et le gouvernement. C’est ce qui s’est passé en 1986 avec l’affaire Malik Oussekine, du nom d’un étudiant de 22 ans tué par la police lors des manifestations contre la réforme de Devaquet, qui, précisément, prévoyait une sélection pour l’entrée à l’université. Deux jours après sa mort, la réforme a été retirée.

La France Insoumis et Rassemblement National Affronter un Mouvement Social

La mobilisation des lycéens a en tout cas surpris toute la classe politique et ramené le malaise des jeunes à l’avant-garde d’une campagne présidentielle qui en avait très peu parlé jusqu’à présent.

Sans réelle réponse à offrir, le Rassemblement national (RN, le parti d’extrême droite dirigé par Marine Le Pen), la droite traditionnelle et le bloc macroniste misent sur le mouvement qui se désemarre, espérant passer rapidement à un autre sujet. Marine Le Pen en a également profité pour critiquer les ressources excessives supposées allouées aux banlieues — et donc aux personnes issues de l’immigration qui y vivent — par rapport à « la France oubliée » des zones rurales.

Les chiffres réfutent toutefois cette affirmation, montrant un sous-investissement moyen de 30% par étudiant en Seine-Saint-Denis par rapport au reste du pays, alors même que la France rurale est également abandonnée par l’Etat.

Pour LFI, l’émergence de ce mouvement social est l’occasion de mettre en valeur certains points de son programme, comme l’abrogation du Parcoursup et l’augmentation des ressources pour l’éducation nationale.

Si le mouvement se répand et gagne des concessions, Jean-Luc Mélenchon pourra en faire un argument de campagne, affirmant que la stratégie de mobilisation tous azimuts qu’il plaide pour livrer des résultats. Le candidat à la présidentielle espère également que ce soutien permettra aux jeunes de voter pour lui. Particulièrement populaire parmi les jeunes, il paie le prix du faible taux de participation de ce groupe d’âge.

À l’inverse, si le mouvement dégénère et est dominé par la violence, LFI risque d’être tenu responsable.

Ce mouvement social, peut-être bientôt rejoint par un appel à relancer les gilets jaunes le 17 octobre pour protester contre la hausse des prix, est en tout cas une mesure de l’atmosphère générale en France à la veille d’une élection décisive. La tension est partout, et le macronisme dans son crépuscule est de plus en plus dépassé par les événements et rejeté par les citoyens.

Une très forte polarisation s’installe entre un camp de gauche dominé par La France insoumise, qui entend s’appuyer sur les luttes sociales, et un bloc radical-droit dominé par le Rassemblement national, qui multiplie les propositions martiales pour ramener "l’ordre" dans le pays, sans offrir de véritables réponses aux racines sociales de la colère.

William Bouchardon