
En 1988 Gilles Farcet, journaliste de France Culture, se rend à New York pour passer une semaine avec Allen Ginsberg, poète emblématique de la Beat Generation - un courant littéraire et artistique né dans les années 1950. Les entretiens réalisés à l’époque font aujourd’hui l’objet d’une extraordinaire adaptation en BD qui questionne l’héritage d’un mouvement basé sur l’exaltation de la jeunesse au moment où il se heurte à l’âge de ses protagonistes.
Allen Ginsberg est une figure-clé de la contre-culture américaine de la seconde moitié du XXe siècle. Membre fondateur de la Beat Generation - un groupe d’écrivains et amis exaltant la jeunesse, la liberté sexuelle, le voyage (y compris intérieur, par l’usage des drogues) et le jazz - Ginsberg fut considéré en raison de son influence sur les jeunes américains comme une menace nationale par la CIA, qui le mit sous surveillance.
Allen Ginsberg est aussi une vache sacrée dont peu osent critiquer l’écriture, ni moquer la pensée baignée d’idéologie New Age. Excellent photographe (notamment de ses pairs), ce n’est pas cette qualité qu’a retenu l’histoire officielle, qui célèbre plutôt une poésie très surestimée. Ginsberg devient surtout une icône après les décès prématurés de Jack Kerouac et Neal Cassady à la fin des années 1960. En tant que survivant de la Beat Generation, il apprécie d’en endosser la responsabilité de porte-parole, à la différence de William Burroughs, autre survivant qui se souciait moins d’en valoriser l’héritage.
Si la qualité de la poésie de Ginsberg peut faire débat (il garde de farouches défenseurs, dont Patti Smith qui récitait des extraits de Howl lors de sa dernière tournée en 2022), on peut honorer en revanche chez lui la mémoire d’un infatigable militant : pour les droits des homosexuels (il est expulsé successivement de Cuba puis de la Tchécoslovaquie communiste pour cette raison), contre l’industrie nucléaire ou pour la promotion de la méditation. On peut aussi saluer son compagnonnage avec quelques-uns des plus grands artistes pop du siècle, comme Bob Dylan ou les Beatles.
La rencontre en 1987 avec Gilles Farcet
La chance de Ginsberg, c’est que son œuvre la plus célèbre : Howl (1956) précède d’un an Sur la route de Jack Kerouac et de trois ans Le Festin Nu de William Burroughs, deux œuvres bien plus importantes. Ginsberg n’est ni celui qui invente le terme de Beat Generation (que l’on doit à Kerouac), ni celui qui forge la bande de copains dont les textes feront le tour du monde (il s’agit de Neal Cassady), ni donc le plus brillant d’entre eux. Ginsberg est plutôt une pythie, une icône pop célébrée comme telle dans de nombreux films, et la mémoire vivante d’une contre-culture appartenant au passé, célébrée par de nombreux journalistes et fans depuis plusieurs décennies.
C’est ainsi la rencontre en 1987 au Québec avec un admirateur français : Gilles Farcet, venu l’interviewer pour une série d’émissions sur France Culture, qui occasionne la réalisation d’une formidable bande dessinée publiée cet été, basée sur la semaine d’échanges entre le journaliste et le poète.
Lorsque Gilles Farcet arrive à New York avec Yves Le Pellec, traducteur français de Ginsberg, il ne sait pas trop à quoi s’attendre. Les auteurs de la Beat Generation ont certes accompagné son adolescence (et même révélé un goût pour la littérature, comme pour tant d’entre nous), mais il a en tête de nombreux clichés sur Ginsberg. La première qualité de cette bande dessinée est de casser ceux-ci, pour dresser un portrait intime du poète très convaincant. Allen Ginsberg y apparaît dans toute sa sensibilité. Son charisme, sa capacité à évoquer en peu de mots des idées et des sensations fortes sont intelligemment mis en perspective dans des situations du quotidien. Fidèle à la mémoire de ses amis, il est intarissable face aux questions de Gilles Farcet, et toujours enthousiaste à l’idée de vanter la qualité de leur travail.
Désormais âgé, rangé des voitures (son obsession sexuelle semble appartenir au passé, comme il l’avoue dans un passage assez touchant), Ginsberg vit dans un petit appartement où viennent lui rendre visite de nombreux admirateurs. Toujours animé par la quête du voyage intérieur – qu’il qualifiait de « recherche de la sainteté » - Ginsberg a alors troqué les drogues pour la méditation.
La force de l’âge
La grande idée de cet album, relativement inédite malgré les centaines d’œuvres déjà consacrées à ces auteurs, est de confronter la mythologie de la Beat Generation - pour résumer : vivre vite, abuser de tout et mourir jeune - au vieillissement des corps et des idées. Dès le début du récit, c’est la rencontre impromptue avec Peter Orlovsky, poète et figure secondaire de la Beat Generation, mais aussi le « mari » de Ginsberg, qui casse le mythe. Le jeune homme, athlétique dix ans plus tôt, s’est transformé en clochard difforme et psychotique, harcelant Ginsberg dans son immeuble pour obtenir quelques centimes, n’hésitant pas à recourir au chantage au suicide. Orlovsky vit alors sur le même palier que lui, guettant les moments où il sort de son appartement. On apprend que jusqu’à la fin de sa vie, Ginsberg prendra soin de son ami malgré le chaos occasionné par sa présence.
Une autre planche de l’album reste durablement en mémoire : celle où Allen Ginsberg retrouve dans ses placards des photos de Jack Kerouac avant de tendre à Gilles Farcet le cliché d’un homme lessivé, bouffi, au visage « dévoré par la peur », très éloigné des photos de beau gosse ayant contribué à élever sa légende. Kerouac, à quelques mois de sa mort à 47 ans d’une cirrhose alcoolique massive, était alors devenu indigent - retourné vivre chez sa mère, il laissera un héritage de 91 dollars - et sur le plan des idées, s’était transformé en réactionnaire aigri.
Le dernier clochard céleste
Colossale surprise : dans cette bande dessinée, Ginsberg n’est pas le personnage principal, et il n’est pas non plus le « dernier clochard céleste » dont il est question dans le titre. Car au début de ses pérégrinations new-yorkaises, Gilles Farcet rencontre dans un café un vagabond : Hank. Apprenant qu’il est un habitué du bar, Farcet vient lui rendre visite tous les matins et l’écoute, découvrant qu’il a été proche des auteurs de la Beat Generation, dont l’héritage se trouve magnifié par ses mots.
Hank, « poète sauvage », livre sans fard ses pensées sur les membres du mouvement beat et sur leurs œuvres. C’est lui qui incarne le « crépuscule » de la Beat Generation, qui la garde en sa mémoire et en dresse un bilan honnête, bien éloigné des images d’Épinal véhiculées par Ginsberg. Ses mots puissants restent à l’esprit à la fin de la lecture, déroulant une poésie profonde mais orale, qui ne subsiste que dans la retranscription qu’en a fait celui qui l’a écoutée. Gilles Farcet a retrouvé en 2016 les enregistrements de ces conversations oubliées. La mise en image des pensées fulgurantes de Hank offre les plus belles planches du livre, dessins synesthésiques traversés de jets de couleurs, à mi-chemin entre rêveries fugaces et cauchemars psychédéliques.
La littérature, remède contre la réalité
Hank offre une vision bien plus sincère de la Beat Generation que ses exégètes ou ses anciennes gloires. Ses mots tapent juste, frappent fort, surprennent souvent par leur honnêteté. Or je crois qu’on ne peut comprendre la Beat Generation qu’en mettant en perspective la vie de ses protagonistes face à leurs textes, puisqu’ils ont tous accédé à la célébrité en publiant des autobiographies que l’on peut considérer comme des mensonges.
La lecture croisée, par exemple, des mémoires de Carolyn Cassady et des souvenirs écrits par son mari Neal Cassady ou par Jack Kerouac, exposant tous les trois les mêmes faits, s’impose à quiconque veut aller un peu plus loin que la lecture de Sur la Route. D’un côté, les hommes racontent la liberté sans limite, la route, la vitesse. Ils exaltent la joie de vivre à travers une écriture rythmée par la pulsation du jazz, offrant à la littérature des sommets alors inédits. De son côté, la femme livre un regard bien plus terre à terre. Elle décrit la peur pathétique de grandir et d’assumer ses responsabilités, les petites bassesses pour grapiller quelques sous, les infidélités, l’abandon de famille pour glorifier une vie d’alcoolique pathétique.
Si la BD Au Crépuscule de la Beat Generation opère le même pas de côté pour mettre face au réel la mythologie Beat, il ne faut pas que cette prise de conscience remette en question notre amour pour l’infinie beauté de certains de leurs textes, ni n’occulte le génie stupéfiant d’œuvres qui resteront pour l’éternité des portes d’entrée vers une certaine forme de sagesse : celle qui permet aux adolescents de comprendre que la beauté du monde réside avant tout dans leur imagination. Ce que les poètes beat ont magnifié ce n’est pas la liberté, ce sont nos fêlures. Ce que leurs textes font vibrer en nous est contredit par la vie, par leurs vies comme par les nôtres, et c’est ce que peut offrir de meilleur la littérature : un remède contre la réalité.