Le texte ci-dessous, paru dans le quotidien « Libération », a été inspiré à l’historien Sylvain Boulouque par la polémique née de l’inauguration à Saint-Raphaël du premier monument, sur le territoire français, dédié aux innombrables victimes du communisme. Je le partage volontiers. F. M.
L’inauguration du premier monument en hommage aux victimes du communisme en France par Frédéric Masquelier, maire de Saint-Raphaël, a relancé le débat sur la nature, l’histoire et la mémoire du communisme.
Au moment où le maire de Saint-Raphaël prononçait son discours le 23 août 2025, date anniversaire du pacte germano-soviétique entérinant le dépeçage de la Pologne et l’annexion par l’URSS des pays baltes notamment, la section varoise du PCF, à laquelle s’était jointe la majeure partie des organisations de la gauche locale, organisait une contre-manifestation. Coïncidence calendaire, le PCF tenait son université d’été durant laquelle les cadres du PCF s’insurgeaient, dénonçant une instrumentalisation. La confrontation des discours souligne des antagonismes mémoriels et politiques.
Frédéric Masquelier a structuré son allocution en trois temps. Il reprend d’abord l’analyse du totalitarisme effectuée par Hannah Arendt et Raymond Aron. Il dénonce ensuite l’hypomnésie mémorielle de la société française sur les crimes communistes. Enfin, il s’en prend au PCF et aux traditions révolutionnaires porteuses des menaces totalitaires. Cette analyse repose sur la culture politique classique des droites faite d’anticommunisme, d’attachement à l’ordre social existant et de dénonciation de l’adversaire « progressiste ».
Pour défendre le PCF, Fabien Roussel, secrétaire, et Ian Brossat, porte-parole, utilisent un double argument rhétorique. Selon eux, rappeler la nature criminogène du communisme revient à s’en prendre à la Résistance et aux victimes communistes de la répression nazie et à refuser les conquêtes sociales auxquelles les communistes sont associés. Cette initiative viserait à faire oublier la collaboration, pour ensuite permettre à la droite de faire alliance avec l’extrême droite. Les dirigeants du PCF caractérisent l’initiative de « révisionniste », la renvoyant à l’extrême droite, oblitérant ainsi par un retournement le bilan du communisme au nom de l’antifascisme (1). Ainsi, Ian Brossat explique que les seules victimes du communisme en France sont les nazis et les collaborateurs. Argument étonnant de la part du sénateur communiste normalien, agrégé de lettres, issu d’une famille de militants trotskistes qui connaît l’histoire de son parti et omet de dire que le PCF est directement responsable de la mort de deux anarchistes tués par balles en 1924, de plusieurs socialistes tués en 1930 à Paris et à Lille, de l’assassinat de trotskistes dans les maquis du Puy-de-Dôme et d’anarchistes espagnols dans ceux de l’Aude, voire d’exécutions par erreur de résistants membres… du PCF (2), réalité infime par rapport à la tragédie mondiale mais qui traduit un projet reposant systématiquement sur la terreur.
Amplement relayée par les réseaux sociaux, la polémique interpelle, le communisme semblant être « un passé qui ne passe pas » dont l’analyse critique reste perçue comme l’apanage de la droite. Plusieurs raisons l’expliquent.
D’abord, pour des raisons aussi tactiques que stratégiques, le PCF s’est fondu dans le système démocratique et a soutenu les mouvements de progrès sociaux, tout en conservant l’objectif final de prendre – et non d’exercer – le pouvoir. Des années 1920 à aujourd’hui, les communistes ont participé aux mouvements sociaux, aux mouvements antifascistes, dénoncé les méfaits de la colonisation. Lorsque les communistes ont participé à des gouvernements, ils ont été au mieux une composante minoritaire de gouvernement d’union nationale ou de gauche (entre 1944 et 1947, entre 1981 et 1984, voire entre 1997 et 2002). Ils sont donc associés aux grandes heures de l’histoire nationale ou de l’histoire de la gauche. Cette part « glorieuse » permet d’oublier le reste. En effet, le PCF a été adossé à un système mondial, dont il a été dépendant sur un plan financier comme politique. Depuis son adhésion à l’Internationale communiste en 1920, il a soutenu les bolcheviques dès les premières vagues de répression. Histoire que le PCF peine à reconnaître.
La droite semble vouloir s’appuyer sur cette dernière dimension, à la fois en raison de sa culture politique, de la distorsion existante entre l’image du communisme et sa réalité, et d’une prétendue méconnaissance de l’histoire du communisme en France. Toutefois, s’il n’existait pas en effet de monument en hommage aux victimes du communisme, la nature liberticide et criminogène du communisme est connue, l’étude des régimes totalitaires étant inscrite aux programmes d’histoire de troisième et terminale.
Malgré cela, sauf exception marginale, la gauche semble muette, laissant l’analyse critique du communisme à la droite, voire à l’extrême droite, alors qu’elle est constitutive de son histoire. Dès 1920, Alphonse Merrheim, dirigeant de la CGT, dénonce « la dictature sur la classe ouvrière » et Léon Blum prédit « le terrorisme comme moyen de gouvernement ». Mais la gauche est systématiquement obligée de taire cette matrice pour s’allier au PCF lors des élections.
Enfin, il reste la question du mot même de communisme et de sa perception française. Idéologie internationaliste par essence, il est réduit à une histoire purement nationale. Le communisme n’est plus un spectre qui hante l’Europe, en revanche sa mémoire continue de perturber une lecture sereine du passé, en France du moins.
Sylvain Boulouque